On a pris l’habitude de désigner les déterminismes de la nature comme asservissant pour l’humain. Par exemple, on a beaucoup critiqué les prétentions de la génétique et de la sociobiologie de déterminer ce qu’est ou ce que doit être l’humain. Nous verrons ici que, loin d’être asservissant, le déterminisme en droit est pour sa part plutôt libérateur et qu’à ce titre, il devient l’une des principales raisons que l’humain peut avoir d’espérer de lui-même et de l’avenir. 

7.9.7.1 L’opposition entre l’inné et l’acquis 

            On oppose couramment l’acquis à l’inné, dans le sens qu’on oppose, dans la société moderne, ce qui peut être effectivement acquis à ce qui ne peut pas être effectivement acquis.  

  Exemple de débat : la fonction sociale des femmes 

            Par exemple, on a pu dire que la femme avait la fonction innée de mettre au monde des enfants, de s’en occuper étroitement et de pourvoir à leur éducation de base. Dans la modernité, on a découvert que la femme pouvait avoir bien d’autres potentialités effectives pourvu que l’environnement socioculturel le lui permette. L’enjeu du débat inné / acquis était de montrer que la femme pouvait décider de ne pas s’occuper d’enfants mais plutôt de se réaliser, par exemple, dans un métier traditionnellement réservé aux hommes.  

            L’opposition de l’inné et de l’acquis peut être analysée au moyen des catégories de base du potentiel réel et du potentiel effectif. Rappelons que celui-ci a été défini comme la partie du potentiel réel qui peut effectivement être développée dans l’environnement existant. On peut ainsi redéfinir l’inné et l’acquis tout en conservant leurs significations courantes : 

— l’inné : le potentiel réel qui est effectif dès la naissance ou plus tard, mais qui se développe de lui-même, sans acquisition nécessaire au préalable ;

— l’acquis : le potentiel réel qui n’est pas effectif dès la naissance et qui ne devient effectif qu’avec l’éducation et certaines bases socioculturelles. 

            Les deux dépendent donc directement d’une partie du potentiel humain réel, soit celle qui se trouve effective dans une société envisagée à un moment donné de l’histoire. La différence entre l’inné et l’acquis réside dans les modalités selon lesquelles le potentiel réel devient effectif dans le cours de l’histoire des sociétés. Les conceptions de l’humain sont en jeu. La conception conservatrice, fondée sur la valorisation de l’inné, consiste à s’opposer à la transformation sociale susceptible de rendre effective la partie concernée du potentiel humain réel. La conception progressiste, basée sur la valorisation d’un nouvel acquis, consiste au contraire à exiger cette transformation sociale. Remarquons que dans les deux camps opposés on néglige de considérer la plus grande partie du potentiel humain réel, qui restera à développer dans la suite de l’histoire. D’ailleurs, les termes mêmes de l’opposition inné / acquis se trouvent alors à perdre leur pertinence. 

7.9.7.2 Le caractère inné du potentiel humain réel 

Un paradoxe apparent réside dans le fait que le potentiel réel est en fait inné. Il existe en effet dès la naissance. Pourtant le contenu du potentiel humain réel inclut aussi bien le contenu de tout ce qu’on appelle l’acquis. La contradiction se résout par la simple remarque que ce qui est appelé couramment l’ « inné » désigne le potentiel effectif inné, c’est-à-dire le potentiel réel qui aura pu être effectif du seul fait d’être humain indépendamment de tout apport socioculturel. Quant au potentiel réel, il est nécessairement inné, étant entendu que la plus grande partie du potentiel réel qui se développera dans le cours de la vie d’un humain ne deviendra effective qu’après la naissance et découlera souvent du contexte socioculturel. Ce qui est appelé l’ « acquis » équivaut à un développement de potentiel qui aura pu être fait seulement dans le cadre socioculturel existant. Le potentiel humain réel — qui est donc la même chose que le potentiel humain réel et inné — contient par définition toutes les possibilités réelles d’apprentissage, y compris toutes celles qui seront acquises par l’individu durant sa vie. Le potentiel réel inné est plus grand que le potentiel effectif inné puisqu’il contient ce dernier et qu’il comporte en plus les possibilités réelles d’apprentissages qui ne peuvent devenir effective dans l’environnement de l’individu, du vivant de celui-ci.  

7.9.7.3 Le potentiel humain effectif dans la modernité 

            Ce qui est appelé couramment l’inné ou l’acquis consiste en fait en des potentialités humaines effectives. Ces potentialités dépendent éminemment de l’époque considérée de la longue histoire (incluant la préhistoire) de l’humain. À l’époque moderne, il est apparu que le potentiel acquis de l’humain dépasse en fait de beaucoup tout ce qu’on avait cru possible jusque-là. Avec l’alphabétisation générale et l’instruction accessible de façon démocratique, de nouvelles potentialités humaines se sont manifestées, incluant un grand nombre de spécialisations concernant la recherche et le développement humain. Il est également apparu, par exemple, plusieurs sortes nouvelles de virtuosités rattachables aux différentes pratiques artistiques ou musicales. Le potentiel humain qui s’est ainsi révélé existait déjà, dans le genre humain, en tant que potentiel réel non effectif, mais rien ne pouvait en révéler concrètement l’existence. Dans la plupart des cas, on n’en soupçonnait même pas l’existence. 

            À chacune des époques antérieures de l’histoire, on a tendu à croire naïvement que l’inventaire du potentiel humain réel était complet ou presque. On a voulu croire à chaque fois que le potentiel humain connu révélait l’essentiel humain. Ici, il apparaît que l’humain ne se caractérise ni par son potentiel inné (dans son sens courant) ni par son potentiel acquis, mais bien par son potentiel réel. Nous n’avons aucune raison de croire que le potentiel humain réel ne révèlera pas encore dans l’avenir des richesses humaines insoupçonnées. Son contenu nous demeure inconnu mais nous pouvons en induire la richesse probable à partir de l’expérience passée de l’humain.  

7.9.7.4 L’inné et l’acquis socioculturel 

            Dans le cas de la plupart des animaux sinon tous, le potentiel effectif inné semble plus important que le potentiel acquis. Le potentiel réel des formes de vie les plus frustes se réduit pratiquement à leur potentiel effectif inné1. Cependant, chez ceux des animaux dont le système nerveux est le plus développé, le potentiel acquis est sans doute plus important que le potentiel effectif inné par le contenu et par la variété des apprentissages possibles. 

            Chez l’humain, la partie du potentiel réel qui est ou devient effective au cours d’une vie est en majeure partie rendue effective de par les apports socioculturels, donc non « innée », ce mot étant entendu au sens courant de ce terme. Le potentiel réel, nous l’avons vu, est inné et même pré-inné. Le potentiel qui est inné au sens de rendu effectif du seul fait d’appartenir à l’espèce humaine n’en est qu’une minime partie. Dans le cas particulier de l’humain, tel qu’on a pu le découvrir à l’époque actuelle, la plus grande partie du potentiel réel ne peut devenir effective qu’après une longue éducation ou formation individuelle (des dizaines d’années) et après qu’une évolution socioculturelle globale encore beaucoup plus longue (des millénaires) se soit produite.  

            Il y a chez l’humain, envisagé globalement dans l’histoire et sur la planète, une longue période d’acquisition socioculturelle qui a commencé dans la préhistoire. Cette période est séparable en époques qui se comparent à des stades de développement. Ainsi l’Antiquité, le Moyen Âge ou la Modernité sont des termes conventionnels qui peuvent servir à identifier ces époques.  

            On tend à voir comme innées en l’humain les acquisitions historiques récentes, comme si elles avaient été effectives dès le début. Par exemple, on fait comme si la sensibilité éthique particulière de l’humain actuel avait toujours été effective. De ce fait, on tend à voir les humains qui n’ont pas une telle sensibilité comme s’ils n’étaient pas tout à fait des humains. Ainsi la haine du racisme ou d’autres attitudes d’exclusion sont vues comme si elles devaient être comprises dans une sorte d’essence de l’humain. En fait, un examen d’ordre historique permet de constater qu’au contraire, cette sensibilité est un acquis relativement très récent de l’humain.  

7.9.7.5 Retour au déterminisme en droit 

            Lorsque l’enfant apprend à marcher, il se trouve à s’affranchir d’une lourde contrainte gravitationnelle. Lorsqu’il apprend à communiquer par la parole avec autrui et qu’il apprend ainsi le respect de l’autre personne, il doit s’affranchir d’une tendance naturelle à l’égocentrisme. L’enfant doit donc apprendre à s’affranchir des divers déterminismes. Cependant cela ne veut pas dire que l’humain doit être compris comme une entité affranchie de tout déterminisme. Sans le déterminisme génétique qui agit en lui, en effet, l’enfant serait incapable de se libérer des contraintes liées au poids de son corps et à son égocentrisme naturel. C’est grâce au génome humain qu’il a en lui que l’enfant devient capable d’apprendre et de franchir les différents stades de son développement corporel, affectif et intellectuel. Mutatis mutandis, le déterminisme génétique de l’enfant était inscrit dans les conditions initiales de l’embryon qu’il a d’abord été. De même, l’humanité apprend et se développe grâce au potentiel réel qui est indissociable du déterminisme en droit. 

            L’opposition courante entre l’inné et l’acquis fait perdre de vue que, lorsqu’un humain acquiert une nouvelle capacité, il ne peut le faire que parce qu’il a en lui un potentiel inné d’apprentissage qui le lui permet. Par exemple, la capacité humaine de parler et de penser par le langage ne peut se manifester que parce que son génome le lui permet. Tous les humains normaux ont à la naissance la capacité innée d’apprendre à parler, puis à se servir du langage pour faire avancer leur capacité de comprendre, notamment grâce à la science. Aucune autre forme de vie connue ne possède ce type de capacité, qui est innée dans l’humain.  

            Cependant la confusion entre le potentiel réel inné et le potentiel effectif acquis a brouillé la situation. On a pu prétendre que tout ce qui est humain est acquis socioculturellement. Or, le potentiel réel existait en l’humain depuis le début. C’est le potentiel humain réel inné non effectif qui ne pouvait pas se développer au départ et qui a dû attendre des millénaires avant de se manifester. La confusion sur ce point persiste aujourd’hui2. Elle s’explique notamment par l’enjeu politique qui est en cause et par certaines lacunes de la conceptualisation. 

            La première lacune est bien sûr, tout d’abord, l’absence du concept de potentiel réel puis, avec ce concept, l’ensemble conceptuel comprenant l’effectivité au sens de l’observation effective en physique et le concept de déterminisme en droit. L’effectivité de l’observation a historiquement été mise en lumière avec la théorie quantique et, plus particulièrement, grâce au principe de réduction. D’autre part, sans le concept de déterminisme en droit, la situation est demeurée confuse parce qu’on a tendu constamment à réduire le déterminisme de base aux déterminismes particuliers de la biochimie, de la génétique, de la neurologie, etc. Ces déterminismes particuliers n’ont en droit que la portée d’approximations.  

            La liberté humaine n’est pas absolue. Elle est limitée par le déterminisme de base de l’Univers. Néanmoins cette liberté partielle est, au fond, plus authentique que toute liberté absolue. Il est plus réaliste de croire en une liberté humaine partielle puisque, non seulement cela découle en droit des bases de la science actuelle, mais aussi parce qu’elle reflète la condition humaine telle qu’elle se présente dans l’expérience individuelle et dans l’histoire. 

            Nombre de penseurs modernes ont compris la liberté humaine comme devant être absolue. L’humain devrait pouvoir se libérer complètement des contraintes matérielles ou historiques par sa raison ou par sa volonté. En faisant voir ainsi la réalité de la condition humaine, on a voulu croire que l’humain dominait la situation historique alors que ce n’était pas du tout le cas. On a cru à tort que l’humain est effectivement capable de refaire l’histoire comme il le décide. On a pu constater, au cours du XXème siècle, à quel point cette croyance était fausse. Rarement au cours des époques précédentes l’humain a eu à se désillusionner autant qu’après les horreurs de l’histoire récente. Saisir de façon réaliste ce qu’est la liberté suppose une prise de conscience concernant les limitations de l’humanité dans son développement historique. Celle-ci  est l’analogue d’un jeune enfant qui apprend à marcher. Il est encore des plus maladroits, mais il a encore tout un avenir devant lui.

1 Nous ne tenons pas compte ici du potentiel réel de la vie en tant qu’évolutive. Ainsi le potentiel réel évolutif de la première cellule vivante était assez grand pour contenir toutes les formes de vie de la biosphère, mais cette cellule en tant qu’individu n’avait sans doute qu’un potentiel réel restreint à son potentiel effectif inné. 1

2 Ainsi Israel Scheffler écrit : “The newborn child […] is indeterminate as a human being” ; its life depends largely on “human effort, that is to say, […] culture, history, education and decision”; there is “an array of imaginable or logically possible futures” (Israel Scheffler, Of Human Potential. An Essay in the Philosophy of Education, op. cit., p. 41). 2