Certains résultats de la recherche neurologique semblent indiquer que nous n’aurions individuellement aucune véritable emprise sur nos actions, qui ne seraient guère que des réactions provenant de processus qui nous échappent presque totalement. Ainsi, par exemple, l’illusion de contrôler nos actions serait produite par un rapprochement subjectif de nos intentions d’agir et des conséquences de nos actes1. Il s’agit ici de montrer comment on peut tout de même voir les intentions ou la volonté comme jouant un rôle important dans les processus liés aux comportements et qui supposent une prise de décision et l’idée particulière d’un projet. Nous verrons comment les intentions ou la volonté fonctionnent non seulement de façon compatible avec le déterminisme de base, mais qu’elles sont en quelque sorte en harmonie avec lui. Cela nous autorisera à définir une causalité intentionnelle, qui peut être comprise comme étant l’analogue d’une causalité génétique même si elle est par ailleurs très différente de celle-ci. 

            Il est courant d’attribuer certains caractères phénotypiques individuels comme par exemple la couleur des yeux à certaines caractéristiques du génotype. De même, des caractères observables d’une espèce sont attribués au génome de cette espèce. Nous avons montré comment le génotype fait partie des conditions initiales du système physique correspondant et qu’à ce titre, il détermine en partie les processus de développement de l’individu concerné. Nous avons montré également comment, de ce fait, nous pouvons considérer le génotype comme une « condition initiale directionnelle »2

            De façon analogue, décrivons maintenant les pulsions, désirs ou intentions d’un être vivant comme faisant partie des conditions initiales du système qu’il se trouve à constituer. Leur seule existence ne garantit pas que le système évolue vers un certain état visé, mais elle permet de décrire le processus qui s’ensuit comme démontrant une tendance probable du système à atteindre cet état. Il ne s’agit donc pas d’un déterminisme physique au sens normal, c’est-à-dire découlant directement de lois physiques.  

            Nous verrons que l’existence de cette causalité intentionnelle permet d’établir l’existence d’une liberté humaine digne de ce nom, sans interprétation dualiste et de façon cohérente avec le déterminisme de base. Rappelons d’abord comment nous pouvons modéliser de façon mathématique ce type de causalité. 

Rappel du modèle mathématique de la causalité indirecte3

             Un programme permet de calculer la suite de longueur indéfinie des décimales du nombre A. Nous supposons qu’il s’agit d’une suite aléatoire. Nous pouvons donc nous attendre à ce qu’il se présente quelque part dans cette suite une série, par exemple, de cinq chiffres répétés, comme 66666. Cette occurrence dans la suite est tout à fait aléatoire mais, si on y recherche une telle série, on en viendra à la trouver tôt ou tard. La répétition d’un chiffre, comme 66666, ou toute autre série caractérisable de façon mathématique ou conceptuelle, est en soi tout à fait aléatoire, mais elle paraît « organisée ». Elle est en quelque sorte dirigée par un déterminisme apparent. Et, si nous utilisons un programme qui détermine les conditions initiales d’une série mathématique à partir d’une suite ainsi fixée (dans le cas du nombre A ou de tout autre nombre irrationnel), cela suffira à ce qu’il se manifeste une série organisée de façon analogue.

            Nous pouvons nous baser sur un tel modèle simple pour expliquer ce qu’est la causalité intentionnelle. C’est une causalité indirecte qui, de même, se trouve déterminée de façon apparente — mais manifeste, comme pour tout phénomène naturel — par la fixation de ses conditions initiales sur la base du déploiement matériel de l’Univers physique. Tout être vivant peut être ainsi décrit. Il peut même être défini comme un système physique pourvu de caractéristiques précises. La manifestation de ce système a lieu du fait de certaines conditions initiales. Dans ce cas, celles-ci consistent à fixer un type d’environnement planétaire4 et un certain génotype. De même, on peut décrire un être humain comme un système physique qui se manifeste du fait que certaines conditions initiales ont été réunies. Ces conditions initiales incluent un environnement planétaire incluant une biosphère suffisamment évoluée, un certain génotype et un état cérébral d’un certain type, qui correspond à l’état mental d’un individu animé de certaines intentions d’agir.

            Cette causalité n’est pas qu’indirecte. L’illusion de la conscience sur elle-même qui est décrite par certains neurologues consiste à croire que la conscience agit directement sur la réalité matérielle. Les intentions ou la volonté ne peuvent pas avoir d’effet direct sur la matière puisque ce serait contraire au déterminisme en droit aussi bien qu’aux déterminismes dérivés dans les champs spécialisés de la physique ou de la biologie, y compris la neurologie. Le déterminisme de base décrit un système tel qu’un cerveau de façon extrêmement complexe, et s’il est calculable en droit, il ne l’est aucunement en fait. C’est pourquoi d’ailleurs il revient en fait plutôt à la neurologie qu’à la physique de décrire le cerveau.

            D’après le modèle numérique de la causalité indirecte, soutenir que la pensée agit sur la matière (ou encore que le génotype agit sur la matière) équivaut à prétendre qu’il suffit de fixer une condition initiale à la n-ième décimale dans une série décimale (celle de A ou d’un quelconque nombre irrationnel) pour qu’une répétition de 6 apparaisse, la répétition étant elle-même directement causée par le choix du n. Dans ce modèle, la complexité du programme qui génère les décimales du nombre irrationnel est l’analogue de la complexité dissimulée du déterminisme en droit. 

7.9.6.1 Utilité de l’impression de liberté 

            Le sentiment de son libre choix semble utile à l’adaptation. Prenons l’exemple d’un animal qui hésite entre fuir un animal rival ou bien lui faire front. Cette hésitation peut souvent lui être profitable si elle consiste à évaluer la situation afin de trouver la meilleure stratégie possible. Il peut arriver qu’en certaines occasions, elle lui nuise en raison du temps ainsi perdu qui aurait pu lui permettre de s’enfuir. Son hésitation peut tout de même, de façon statistique, être utile à la survie ou à la reproduction de son espèce. L’indétermination du comportement et, en ce sens, la liberté peuvent donc avoir une valeur adaptative. 

            Il est clair que ce type d’adaptation profite aussi bien et même davantage à l’humain puisqu’il peut la mettre à profit non seulement dans les situations urgentes, mais aussi dans la préparation à moyen ou long terme de projets. Il semble probable que les primates dans l’ascendance de l’humain ont profité de plus en plus de ce type d’adaptation. L’hésitation sera devenue progressivement une capacité de délibération et, même, une capacité d’effectuer de longues réflexions ou méditations qui auront conduit l’humain, plus tard, à inventer la science et les techniques et les institutions modernes. 

            Toutefois la conscience directe ne peut donner qu’un aperçu abstrait et d’ordre général du fonctionnement cérébral. Cela explique pourquoi, même si la conscience effective a l’impression d’agir librement dans l’immédiat, il lui est difficile en pratique, sinon en théorie, d’exercer un contrôle efficace et pleinement satisfaisant sur quoi que ce soit de réel. 

7.9.6.2 La volonté 

La volonté humaine représente une détermination de soi, souvent consolidée à partir de raisons ou d’arguments élaborés par soi ou par d’autres. Chacune de ces raisons ou chacun de ces arguments est relié à l’action qui en résulte et est susceptible d’en déterminer les modalités.  

Le caractère partiel et approximatif des résultats obtenus par rapport au type de but visé, est caractéristique de la causalité indirecte. En outre, étant donné le probabilisme de base, il existe toujours un risque d’échec. Ces caractéristiques se retrouvent aussi bien dans le cas des actions volontaires humaines que dans le cas du développement embryonnaire lié à un génotype. Dans le cas de l’action volontaire, le résultat visé n’est souvent atteint que de façon fragmentaire, surtout s’il s’agit d’un but considéré comme élevé. En outre, ce qui résulte de la volonté n’est qu’approximativement identifiable à ce qui était d’abord visé, particulièrement s’il s’agit d’un résultat d’un type nouveau pour l’individu concerné.  

  Comparaison avec la causalité indirecte de type génétique 

  Causalité génétique : 

            Le génotype ne dirige que partiellement le développement embryonnaire puisque de multiples facteurs entrent aussi en ligne de compte. L’être vivant ainsi formé répond assez généralement au modèle spécifique concerné mais non sans un grand nombre de traits particuliers. Les malformations sont possibles à la naissance, de même que les accidents postnataux. Et, par la suite, l’individu acquerra un bon nombre de caractéristiques particulières de par ses expériences propres et son éducation. L’attribution de traits génotypiques particuliers au génotype suppose une construction particulière en termes de trajets poursuivis à même le graphe du potentiel global. Un regroupement implicite de trajets et de sommets se trouve effectué de façon à ce qu’un trait soit attribué à l’action ou à l’influence d’un ou plusieurs gènes. La construction revient à établir un lien apparemment direct entre le potentiel réel du gène et le trait concerné. En fait, le lien est très indirect si l’on tient compte de tous les micro-événements impliqués dans le processus. En outre, le lien ne peut être qu’approximatif étant donné que seul le graphe global du potentiel de l’Univers est en droit exact. 

  Causalité intentionnelle : 

           Les processus volontaires d’un individu, ses idées, ses désirs, ses projets — ou, en général, ce que les spécialistes appellent ses qualia actifs — ne  sont pas par eux-mêmes des causes directes de l’action de cet individu, mais ils sont cependant des causes indirectes et partielles de l’obtention de résultats. Normalement, certaines conditions sont posées pour qu’on puisse objectivement attribuer ces résultats à la volonté d’un individu. L’une d’elles consiste en l’application d’un principe d’identification à l’une ou l’autre des entités conscientes qui existent. Ainsi tout individu conscient doit se reconnaître lui-même comme ayant une existence propre munie d’un passé effectif. Cela ne pose pas de problème, excepté dans les cas d’une aliénation profonde en un sens psychiatrique ou autre. Si l’individu est normal sur ce point, il lui faut reconnaître que son propre état de conscience était réel au moment de décider de l’action. Il doit pour ce faire appliquer implicitement le principe de réalité et le principe d’identification à l’état de conscience correspondant. Là encore, il n’y a pas de problème excepté dans les cas où l’individu se croit victime d’un égarement. « À ce moment, je n’étais pas moi-même », pourrait-il dire par exemple, ou encore « je ne visais pas un tel résultat ». Ce sont différentes façons pour lui de s’identifier à une réalité qui est la sienne. Il le fait plus ou moins clairement dans un sens qui constitue un développement valable de potentiel humain. 

           Concluons ici par une remarque d’ordre éthique. Les êtres humains peuvent difficilement être considérés comme étant entièrement les auteurs de leurs propres actions sauf lorsque les résultats qu’ils en obtiennent sont ce qu’ils veulent réellement, ce qui suppose la pleine conscience de ce qu’ils devraient vouloir et, donc, la pleine connaissance de ce qui est désirable. Si tel n’est pas le cas, il devrait toujours être possible d’atténuer, voire d’annuler, leur responsabilité réelle. Ils ne sont jamais que des causes indirectes, partielles et approximatives de ce qu’ils obtiennent comme résultat de l’action concernée. Rigoureusement, seul « nous », mais en tant qu’intelligence accomplie, – ce que nous, les humains actuels, ne sommes pas encore – devrions être vus comme responsables si, toutefois, « nous » constituons un être vraiment conscient. Inutile d’insister sur le caractère extraordinaire, voire fantasmagorique, d’une telle conclusion. 

7.9.6.3 Aspects éthiques de la question 

            Les expériences scientifiques qui ont conduit les chercheurs à douter du caractère libre des actions concernent surtout les actions rapides, dont le résultat serait voulu et immédiatement atteint ou presque. Toutefois, lorsqu’on parle de liberté humaine comme telle, il s’agit plutôt d’actions au moins un peu réfléchies, souvent préméditées et parfois projetées ou planifiées sur le long terme.  

Les actions effectuées consciemment mais sans réflexion sont spontanées et, assez souvent, faites par automatisme. Ce type d’action est le plus souvent admis comme tel, à l’avance, un peu comme les fonctions végétatives, ou encore certaines fonctions vitales comme respirer ou dormir, lesquelles ne sont pas non plus des actions entièrement volontaires. Le rôle de la volonté consiste simplement à les accepter comme telles. Si cependant il s’agit d’actions à caractère spontané, comme par exemple agir par colère, l’individu peut décider qu’elles sont à corriger ou à éviter. Sa volonté consiste alors, autant que possible, à prendre des mesures pour les contrôler ou pour en corriger les effets. 

            Les progrès des sciences cognitives contribuent à démythifier certaines conceptions de la liberté, en particulier celles qu’on désigne comme le libre arbitre ou l’autonomie personnelle d’agir indépendamment de tout déterminisme. En fait, l’être humain est très loin d’être libre en l’un ou l’autre de ces sens, tant sont fortes les contraintes de toutes sortes — notamment physiques, biologiques, psychologiques, socio-historiques — qui pèsent sur lui et plus précisément sur tout son potentiel effectif. 

           La liberté d’adhésion ou d’identification au réel 

La liberté peut également être comprise comme l’idée d’assumer le réel. Ainsi, lorsqu’on accepte les potentialités réelles – les siennes, celles de son groupe ou celles de l’humanité -, on se trouve en même temps à assumer librement les contraintes naturelles ou historiques existantes. Cette liberté a un sens valable en un sens éthique dans la mesure où l’on accepte en fait le réel, non tel qu’il se présente à nous, mais tel qu’il pourrait et devrait être. Ces mots indiquent certaines possibilités qu’on peut choisir de décrire comme certaines potentialités réelles, soit celles qui sont les siennes au moment présent et ce, même si on les connaît peu, voire très peu. En ce sens, les contraintes actuelles sont celles-là mêmes qui permettraient de se développer effectivement. Cela équivaut à accepter le déterminisme ontologique de l’Univers, c’est-à-dire le potentiel réel global, ce déterminisme étant en pratique souvent identifié à l’Univers tel que décrit par la science actuelle5.

            La possibilité d’une liberté d’identification au potentiel réel de l’Univers suppose que celui-ci a un sens — un sens éthique, entre autres —, c’est-à-dire qu’il existe un sens à son évolution globale, ce qui revient à dire également que l’évolution organique a un sens et qu’on adhère à l’idée que l’histoire humaine a un sens valable, qu’il vaut la peine de poursuivre.

            Si nous admettons que notre évolution vers l’intelligence accomplie n’est pas terminée, cela signifie en particulier que notre compréhension actuelle du bien ou du juste est encore déficiente. Nous avons, avec l’hypothèse Tiaa, qui est également un espoir et un pari, l’idée d’une idée du bien qui soit réellement valable. Elle sera capable de résister à la critique rationnelle, ce qu’aucune de nos conceptions religieuses et de nos théories éthiques actuelles ne peut faire6

La liberté de la recherche gratuite

           La liberté individuelle peut se comprendre sur le modèle de la libre recherche de compréhension (scientifique ou philosophique), cette recherche étant supposée gratuite. La recherche est libre si elle n’est commandée ni trop influencée par aucun but différent de celui de mieux connaître et de mieux comprendre la réalité, ce qui est réel. De même, l’individu est libre, non seulement dans le sens qu’il veut être ce qu’il est en tant que potentiel réel, mais aussi dans le sens qu’il a une conscience effective du réel, c’est-à-dire qui n’est pas simplement fonctionnelle. Car sa conscience effective de lui-même et de ses actions, de sa volonté, etc., ne sert strictement à rien d’autre que de le rendre effectivement conscient de la réalité, incluant sa propre réalité.

          Si les sciences qui lui représentent les déterminations (physiques, biologiques, psychologiques, etc.) de son être sont de véritables recherches de compréhension, cela suppose leur désintéressement à l’égard de tout ce qui n’est ni connaissance ni compréhension du réel (incluant la compréhension des possibilités réelles). Il en découle qu’en tant qu’agent libre de cette recherche, il doit être compris comme libre de par l’existence même de ces sciences et de son potentiel réel de les faire avancer encore vers leur accomplissement.

 

1 Voir par exemple l’article « Spécial Conscience » dans La Recherche, d’Axel Cleeremans, no 366, juil.-août 2003, p. 37. 1

2 Voir la section 1.3 (« Le modèle embryonnaire ») et, plus particulièrement, les deux sous-sections 1.3.1 (« Le génome en tant que condition initiale d’un système physique ») et 1.3.2 (« Un modèle numérique pour mieux comprendre la « causalité génétique » »). 2

3 Voir la section 1.3.2 3

4 L’environnement est qualifié de planétaire parce que les caractéristiques de la Terre se trouvent impliquées dans les différents environnements de la vie sur cette planète. Par exemple, la gravitation ou l’existence de marées sont des caractéristiques planétaires d’environnements. 4

5 Le déterminisme qui est en fait accepté dépend souvent des convictions religieuses ou idéologiques de l’individu concerné, lesquelles peuvent bien sûr différer de ce qui résulte de la science actuelle. 5

6 L’idée d’une idée est une conception que j’ai développée dans Le Dieu imparfait (Presses Inter Universitaires, Québec, 2006, chapitre 4 : « L’accomplissement futur » et en particulier la section §51 : « L’idée d’une idée »). De plus, il faut savoir ou se rappeler, ici, que l’éthique kantienne a été et est encore très critiquée par les conséquentialistes pour ses carences en ce qui concerne la responsabilité vis-à-vis des actions qu’on pose, et que la théorie éthique utilitariste a été non moins critiquée pour la valorisation d’injustices lorsqu’elles sont suffisamment utiles au plus grand nombre d’individus. Le lecteur peut également se référer à mon ouvrage La diabolisation. Une pédagogie de l’éthique et, en particulier, à son annexe : « L’éthique évaluative » ; une nouvelle éthique y est proposée, comportant des critiques importantes des éthiques existantes, notamment de toutes celles qui énoncent un ou des devoirs impératifs. 6