Selon Karl Popper, il existe ce qu’il appelle l’« ouverture » de la réalité, c’est-à-dire « le fait qu’il en sorte constamment des choses nouvelles1 ». En termes de potentialités réelles cette ouverture de la réalité donne lieu à plusieurs interprétations différentes. 

            Popper a décrit l’Univers comme « ouvert » en un sens particulier. Par exemple, ce qu’il appelle l’ « ouverture causale » est un dépassement à la fois du déterminisme classique et du déterminisme quantique. L’Univers physique est, en ce sens, ouvert causalement sur la liberté humaine et particulièrement la liberté humaine de créer des œuvres. L’humain peut créer des œuvres qui s’inscrivent matériellement dans l’Univers même si l’activité créatrice provient d’une entité non matérielle. Il faudrait donc accepter le dualisme de l’esprit et de la matière. Si tel n’est pas le cas, selon lui, l’instauration de la liberté humaine devient incompréhensible et même impossible. Popper défend l’idée d’une ouverture sur une entité d’ordre non matérielle — telle que l’âme ou l’esprit2.  

            Le concept poppérien d’ouverture reste vague. Il est possible de le redéfinir de plusieurs façons différentes et significatives pour notre liberté. Ces concepts sont définis et expliqués de façon schématique dans ce qui suit. 

            Contrairement à ce que croit Popper, il semble que la liberté humaine de penser ou de créer soit compatible avec la base matérielle et elle peut ainsi être comprise comme provenant de cet Univers et non de quelque chose d’autre qui lui serait extérieur. Non seulement la liberté apparaît comme étant compatible avec les lois de base de l’Univers, mais aussi comme étant impliquée en probabilité par elles3, moyennant une hypothèse téléonomique du type de Tia. Ce que Popper appelle l’ouverture causale équivaut alors à ce que nous pouvons appeler une ouverture du potentiel réel de l’Univers vers l’intelligence avancée. En d’autres termes, le graphe du potentiel de l’Univers comporte des trajets vers des formes intelligentes sans avoir à postuler autre chose que les lois de base et l’hypothèse Tia. La situation est incertaine parce que nous ignorons ce que contient le potentiel global de cet Univers tel que représenté mathématiquement par la science actuelle. On peut interpréter cette ouverture en termes de complexification mathématique dont certaines recherches récentes ont déjà démontré la richesse insoupçonnée4. Appelons-la l’ouverture théorique (ou physico-mathématique) du potentiel global de l’Univers. 

           Une seconde sorte d’ouverture causale peut être interprétée comme celle de la causalité physico-cognitive. Il s’agit de l’ouverture de l’effectivité. Cette ouverture peut être également désignée comme celle du probabilisme ou de l’indéterminisme. Elle suppose un déterminisme de type quantique, c’est-à-dire que seulement des probabilités peuvent être assignées aux événements. Rien de ce qui arrive n’est prévu de façon nécessaire par les lois mathématiques de base ; seules les probabilités sont nécessaires. 

            En outre, une troisième et une quatrième sorte d’ouverture vont de pair avec l’admission des hypothèses Tia et Tiaa. Elles signifient que, dans cet Univers, nous voyons ouvert devant nous un avenir dont la probabilité est appréciable. Tia correspond à une ouverture vers d’autres avancées scientifiques ou, plus généralement, d’intérêt humain global, et Tiaa correspond à une ouverture, non seulement vers de telles avancées, mais en outre vers un accomplissement au sens de l’autoréalisation d’un état de maturité supercollective.  

            L’ouverture au sens de Popper possède des points communs avec l’ouverture théorique et avec l’ouverture Tia. La créativité humaine qu’il envisage correspond en effet au potentiel humain réel tel qu’il découle de ce qui a permis à l’humain d’exister en probabilité. La différence avec l’ouverture théorique réside dans le dualisme de Popper. Celui-ci semble en outre négliger la possibilité d’une ouverture Tiaa, de même que de nos cinquième et sixième types d’ouvertures, qui sont décrits dans ce qui suit. 

            Une autre sorte d’ouverture est l’ouverture ontologique. Celle-ci s’appuie sur la différence entre l’Univers physique et l’Univers ontologique, le premier coïncidant avec la représentation scientifique courante du réel physique et le second étant identifiable au potentiel global ontologique. L’Univers ontologique est ouvert sur les développements à venir du potentiel global, incluant le potentiel humain de conceptions théoriques. Il s’agit alors d’un dépassement de la légalité actuelle en science vers d’autres légalités futures. Les lois qui sont en droit acceptées actuellement seront éventuellement remplacées par d’autres lois susceptibles de renouveler la représentation théorique actuelle de la réalité physique.  

            Enfin, une sixième sorte d’ouverture peut être conçue comme la possibilité future d’un accès à un exo-cosmos, un au-delà  Il s’agirait d’un vaste espace englobant notre Univers et autre chose dont nous n’avons actuellement aucune idée précise, mais que nous pourrions tenter d’imaginer en nous basant sur l’ensemble constitué des mathématiques actuellement connues et, aussi, des mathématiques qui nous sont encore inconnues. Notre point de vue particulier, en tant qu’humanité, nous ferait imaginer naïvement cet exo-cosmos comme un « ciel des idées » d’inspiration platonicienne ou même, par exemple, comme le Monde de Dieu ou des dieux qui, au moins d’après son nom, n’est pas sans rappeler les Mondes mythiques. 

  Note sur l’ouverture vers la création d’œuvres humaines           

            On peut se demander quelle sorte d’ouverture est exigée par l’exercice humain de la créativité et ce, d’une façon qui soit cohérente avec la science actuelle. D’après l’analyse ci-dessus, l’ouverture requise est du type 3, soit l’ouverture Tia. Si en effet, dans cet Univers, il n’y avait aucune tendance réelle vers l’avancement humain, il est difficile de voir comment on pourrait espérer découvrir ou créer encore quoi que ce soit de valable. Comme le potentiel humain réel provient nécessairement du potentiel réel de l’Univers, toute tendance à la créativité chez l’humain doit être inscrite d’abord dans l’Univers. Quant à l’ouverture du type 4, l’ouverture Tiaa, elle est a fortiori suffisante puisqu’elle implique nécessairement Tia.

            C’est par ailleurs grâce à l’existence de la créativité humaine que l’ouverture théorique est envisageable puisque les théories sont créées par l’humain. En revanche, il faut qu’existe une ouverture ontologique pour que l’humain et sa créativité soient eux-mêmes réellement possibles. Et en outre l’ouverture ontologique dépend elle-même, peut-être, de l’existence d’un exo-cosmos qui engloberait toutes ces ouvertures. 

 Une objection possible 

            Revenons à Popper, qui a écrit ceci : « Dans la mesure où la création musicale peut être expliquée, elle doit l’être, au moins en partie, en faisant intervenir d’autres musiques (qui stimulent aussi la créativité des musiciens) et, ce qui est plus important, en faisant intervenir la structure, les lois et les contraintes internes qui jouent un rôle si important dans la musique ». C’est pourquoi, explique-t-il, il faut rejeter tout déterminisme, y compris le déterminisme quantique, lorsqu’il s’agit d’expliquer la créativité humaine5.

            Il est vrai que l’humain explique lui-même ce qu’il fait au moyen d’autres œuvres dont il s’inspire ou encore, par exemple, de principes ou d’arguments qu’il conçoit à partir de son expérience créatrice. Cependant toutes ces bases explicatives sont assimilables à des conditions initiales directionnelles, ce qui signifie qu’il n’est nul besoin de transcender l’Univers matériel pour concevoir l’humain comme étant libre et créateur. De plus, un déploiement de créativité peut être expliqué, en tant que regroupement de trajets dans le graphe du potentiel réel, à partie d’autres regroupements de même nature. Il n’y a aucune raison de récuser ce type de conceptualisation explicative, qui est d’ailleurs dans le même cas que toute conceptualisation effectuées dans les disciplines scientifiques spécialisées (par exemple, la génétique), où l’on s’appuie également sur des regroupements jouant le rôle de conditions initiales directionnelles. Nous pouvons donc répondre à l’objection de Popper que l’exercice humain de la créativité peut s’expliquer de façon cohérente à partir du déterminisme en droit, donc à partir du déterminisme quantique, si du moins on lui adjoint une ouverture de type Tia.

 

1 Karl R. Popper, L’univers irrésolu, Plaidoyer pour l’indéterminisme (The Postscript to the Logic of Scientific Discovery, II. The Open Universe, Londres, Hutchinson, 1982; traduction de Renée Bouveresse), Paris, Hermann, 1984, p. 107. 1

2 Ibid., p. 93 et 106 et suiv. 2

3 L’expression « impliquée en probabilité » signifie « impliquée d’une façon dont on peut en droit établir la probabilité et de telle sorte que cette probabilité peut être vue comme une probabilité appréciable, comme dans le cas du télos d’un embryon (cf. section 1.3). 3

5 Karl R. Popper, L’Univers irrésolu, op. cit., p. 105. 5