Ainsi que certains auteurs l’ont remarqué, le probabilisme peut être considéré comme une condition nécessaire pour qu’il y ait une liberté compatible avec les lois de base. Cette condition n’est cependant pas suffisante. Par exemple, Karl Popper a remarqué que l’indéterminisme quantique ne suffit pas à rendre possible la liberté humaine tout particulièrement lorsqu’il s’agit d’expliquer la sorte de liberté qu’implique la créativité humaine1. Nous verrons qu’une deuxième condition doit être satisfaite. Cette condition se trouve liée étroitement à ce que, plus haut, nous avons désigné comme l’hypothèse Tia, soit l’hypothèse que l’apparition d’une forme d’intelligence avancée était prévue en droit à partir des lois de base et des conditions initiales, c’est-à-dire de l’état primitif, de l’Univers. 

7.9.4.1 La condition de l’indéterminisme 

            Rappelons d’abord certains faits. La mécanique quantique a introduit dans le domaine scientifique le concept d’événement fortuit en soi. Par exemple, la désintégration d’un atome est décrite par une loi donnant la probabilité de sa désintégration en un laps de temps donné. Il découle de la théorie, considérée comme complète, qu’aucune autre loi ne permet de savoir le moment précis de la désintégration. Le déterminisme classique, censé déterminer les mouvements des particules à chaque instant, a dû être abandonné au profit d’un indéterminisme quantique qui est en fait un déterminisme fixant des probabilités.  

            L’indéterminisme quantique stipule qu’un système peut directement passer d’un même état à un autre état, celui-ci étant sélectionné selon des probabilités précises parmi au moins deux états distincts. Bernard D’Espagnat décrit cette propriété des systèmes quantiques ainsi : « des systèmes individuels ayant des réalités physiques identiques peuvent évoluer différemment2». Ce type de propriété est essentiel à la liberté parce que celle-ci suppose nécessairement que des choix différents puissent être faits à partir de situations identiques.  

Le fait que les probabilités de choix entre deux états soient fixées ne semble pas contredire l’idée de liberté. Un humain pourrait lui-même hésiter à faire un choix parmi deux décisions possibles et juger qu’elles sont également valables. Et, si dans une autre situation il prend une décision qui lui paraît nettement meilleure qu’une autre, il pourrait reconnaître qu’un événement d’un type improbable et qui ne dépend pas de sa volonté pourrait l’inciter à modifier cette décision. On ne jugera pas pour autant que cet humain n’est pas libre, mais que la prévoyance qu’il démontre ainsi confirme qu’il prend librement sa décision. 

 

La condition de la contrafactualité 

 

La contrafactualité est connue comme une caractéristique des systèmes décrits par la mécanique quantique. Il s’agit ici de montrer qu’elle est aussi une propriété essentielle de la liberté.

 

On observe en physique que certains états d’un système simple sont en partie déterminés du fait que quelque chose aurait pu effectivement se produire avec une certaine probabilité et ne l’a pas fait. L’une des illustrations les plus connues en est l’expérience de pensée imaginée par les deux physiciens A. C. Elitzur et L. Vaidman. Le schéma de cette expérience est en gros le suivant.

 

Une bombe est retrouvée quelque part et on ignore si elle est en bon état. Si elle est endommagée, il est impossible qu’elle explose. Si elle est en bon état, elle peut réellement exploser avec une certaine probabilité lorsqu’un détecteur capte un photon. Il est possible de construire un dispositif permettant de savoir si la bombe est en état d’exploser et ce, sans la faire d’abord exploser. Supposons qu’un photon est émis dans le dispositif et que la bombe n’explose pas. Un calcul simple basé sur les lois de la mécanique quantique permet d’établir que la bombe aurait pu réellement exploser ou non et, donc, si elle est en bon état ou non3.

 

 

Lorsque le photon est détecté et que la bombe n’explose pas, tout se passe donc comme si l’onde de probabilité du photon avait produit réellement un effet physique observable. L’onde est réfléchie sur le détecteur et une réduction effective se produit par la suite. Si l’on supposait, comme Hugh Everett, qu’aucune réduction (effective) ne se produit jamais, alors on devrait conclure que la bombe explose et n’explose pas à la fois, en deux branches distinctes du temps. Il n’y a pas d’effet contrafactuel comme tel, mais une apparence de contrafactualité puisque la bombe explose réellement (même si c’est « ailleurs », dans une autre branche de l’Univers) dans chaque cas. En d’autres termes, la contrafactualité se réduit à une corrélation entre deux lieux distincts d’une même structure mathématique4.

 

 La contrafactualité proprement dite suppose donc nécessairement le principe de réduction du potentiel réel. Elle est impliquée par le principe de réalité (ou d’effectivité) et non par l’équation de base comme telle. Elle est elle-même une conséquence des propriétés physico-cognitives, tout comme l’indéterminisme (ou le probabilisme).

 

Voici précisément ce que la contrafactualité signifie en ce qui concerne la liberté humaine. Lorsqu’un humain fait quelque chose, il le fait librement seulement s’il peut effectivement ne pas le faire. Et il en va de même s’il ne le fait pas alors qu’il peut effectivement le faire. S’il n’en était pas ainsi, le comportement de cet humain apparaîtrait comme prédéterminé de façon unique comme s’il était programmé. Par conséquent, la contrafactualité peut être vue comme l’un des fondements du comportement éthique et, plus précisément, du concept de responsabilité éthique.

 

 

Généralisation de la contrafactualité au potentiel global de l’Univers

 

La mécanique quantique s’applique en droit à tout l’Univers. Cela signifie que les éléments matériels — c’est-à-dire les particules ou, plus exactement, les quantons — ont toutes la propriété de contrafactualité. Cette propriété est donc naturellement partagée avec tous les humains, ou même, par extension, avec toutes les formes de vie conscientes. Cette remarque permet de préciser le sens de notre approche.

 

L’interprétation de la réalité physique qui est faite ici ne retient pas la thèse du panpsychisme5. Il faut plutôt voir l’être humain et son psychisme comme un système vivant et très complexe. À notre connaissance, la matière non vivante n’est pas qualifiable de psychique jusqu’à preuve du contraire.

 

En revanche, la propriété de contrafactualité s’applique aussi bien à l’être humain qui pense qu’à tous les objets matériels. Notre approche peut donc être qualifiée de « pan-contrafactuelle », mais non de panpsychique. 

 

            Il importe ici de préciser que ce n’est pas la loi du mouvement de la mécanique quantique (l’équation de Schrödinger ou l’une de ses extensions relativistes) qui fonde comme telle le probabilisme, mais le principe de réduction du vecteur d’état. Nous avons montré que ce principe se généralise en un principe de réduction effective du potentiel réel. Ce principe-ci, avec sa formulation en termes de potentiel et d’effectivité est essentiel à considérer en ce qui concerne la liberté d’un être pensant. La loi du mouvement, qui est une loi physico-mathématique, pourrait être modifiée dans l’avenir, par exemple par une autre loi issue de la théorie des supercordes, sans que cela ne modifie les conditions nécessaires à l’existence d’êtres libres et pensants. En revanche, la science de l’avenir devra comporter le principe de réduction du potentiel (ou l’équivalent), à défaut de quoi ses descriptions ne seront peut-être plus compatibles avec notre existence. En ce sens, ce n’est pas la théorie quantique dans son ensemble qui est nécessaire à la cohérence globale, mais seulement son principe de réduction sous une forme généralisée. 

7.9.4.2 La condition Tia 

            La condition de l’indéterminisme — non nécessairement « quantique » — apparaît comme nécessaire dans un univers où la liberté existe, mais elle ne suffit pas. 

            La mécanique quantique est incapable de fonder complètement la liberté humaine parce que celle-ci ne consiste pas à décrire l’action et la pensée libres comme étant essentiellement imprévisibles et fortuites. Certes, il est nécessaire que l’action libre ou la pensée libre ne soient pas entièrement déterminées d’avance. Mais, dans le cas de la liberté humaine, il s’agit plutôt de comprendre comment les actions ou les décisions peuvent être délibérées et, en particulier, comment elles peuvent être déterminées par le sujet pensant à partir d’une argumentation portant sur les fins ou les moyens, ou encore comment il peut avoir, par exemple, la liberté de produire un poème ou une aquarelle susceptible d’être des créations originales. Et, en plus, il s’agit de comprendre comment nos pensées, nos sentiments ou nos désirs peuvent avoir un effet sur le monde physique et, aussi, comment nos pensées, nos sentiments ou nos désirs peuvent eux-mêmes être influencés, parfois stimulés, par l’environnement matériel. La liberté au plein sens du terme se conçoit comme ce qui permet en outre au sujet d’être en contact avec les idées et les valeurs les plus élevées, celles qui lui permettent de transcender sa propre condition.. Par exemple, il s’agit de comprendre comment un humain peut librement concevoir et réaliser le projet d’établir des rapports respectueux envers les autres personnes, incluant le respect de leur propre liberté. 

En d’autres termes, cet Univers doit comporter en lui-même un potentiel réel global de dépassement ou de transcendance comportant une probabilité significative de réalisation. Il doit comporter un potentiel appréciable d’évolution vers un « être pensant et libre », dont l’humain représente un cas particulier. Cependant cette condition ne consiste pas seulement en l’existence dans cet Univers d’un potentiel réel de produire une forme de vie telle que l’humain actuel. La liberté pose une condition encore plus forte que cela. Il faut en outre un potentiel de dépassement ultérieur. Cela signifie qu’à ce moment-ci de l’évolution globale, l’humain n’aurait pas encore fait tout ce qu’il peut réellement faire en ce sens. Si tel n’était pas le cas, la recherche scientifique ou philosophique perdrait toute signification et même, plus généralement, la conception de la liberté perdrait tout contenu valable qui serait compatible avec la réalité. Afin de rendre compte de ce potentiel de liberté, nous ferons deux hypothèses distinctes portant sur les probabilités initiales que comportait cet Univers afin qu’une forme de vie libre y apparaisse. 

 

            La version faible et la version forte de la condition Tia 

Nous distinguerons deux versions, l’une faible, désignée par Tia, et l’autre forte, désignée par Tiaa. Selon l’hypothèse Tia, déjà formulée, la liberté humaine peut être interprétée comme celle d’une intelligence avancée qui continuera, de façon probable, à se développer encore dans l’avenir. Les indices ia de la version faible expriment l’idée d’une intelligence avancée, alors que ceux de la version forte, iaa, expriment l’idée d’une intelligence qui est non seulement avancée, mais qui est en outre une intelligence accomplie, donc d’une intelligence à la fois avancée et accomplie

 

La version faible Tia a été déjà décrite comme l’hypothèse qu’apparaisse dans cet Univers avec une probabilité appréciable une intelligence transfinie au sens d’une intelligence au moins aussi perspicace et pénétrante que celle de l’humain tel qu’il s’est globalement réalisé jusqu’à l’époque actuelle6. L’hypothèse Tia peut servir à fonder les espoirs actuels en particulier que la science continue de progresser encore dans l’avenir comme elle l’a fait dans l’histoire jusqu’à présent.

 

La version forte, Tiaa, équivaut pour sa part à l’hypothèse qu’apparaissent avec une probabilité appréciable, non seulement une intelligence au moins aussi avancée que celle de l’humain et qui progressera encore notablement dans l’avenir, mais en outre que cette intelligence s’accomplira un jour, dans l’avenir, au sens d’une science et d’une autoréalisation véritablement arrivée à sa maturité. Plus précisément, la science accomplie serait une science assez avancée pour se comprendre elle-même et pour comprendre pleinement le sens du réel global. Elle serait par le fait même, en quelque sorte, capable de donner un sens valable à toute l’évolution. Selon l’hypothèse Tiaa, l’humain ne continuera pas simplement à progresser pendant encore un certain temps, mais il en viendra avec une certaine probabilité à atteindre un état qui dépasse de façon radicale l’état actuel du savoir. Il s’agirait d’un état inouï d’accomplissement que nous ne sommes pas maintenant en mesure de comprendre et ce, même si « on » tentait de nous l’expliquer, un peu comme si nous-mêmes tentions d’expliquer à l’humain du paléolithique ce qu’est, par exemple, la théorie quantique ou encore ce qui fait l’importance de la démocratie moderne.

 

Si l’Univers n’est pas conforme à l’hypothèse Tia, ni donc a fortiori à Tiaa, nous pourrons conclure que nous sommes déterminés, y compris dans notre impression qu’un sens devrait exister. Nous nous abusons alors et cette erreur peut être vue comme quelque chose d’explicable à partir de l’histoire antérieure des déterminations. Nous aurions donc tort de nous croire libres et, sans doute, aucune liberté ne serait possible. Cependant si Tia est valide, nous pouvons nous identifier à une évolution qui a du sens, ce qui correspond bien à ce que nous pensons en tant que chercheurs. Nous aurions donc raison de nous croire libres. 

 

Si nous sommes libres, c’est par la grâce d’une auto-identification. Il nous suffit de poser une hypothèse comme Tia et de supposer qu’elle soit vraie. C’est en fait dans une certaine mesure ce que font déjà tous ceux qui croient volontiers que la science continuera d’avancer et qui espèrent que l’humain trouvera le moyen encore d’avancer, comme il a su le faire par exemple en inventant la démocratie et en la mettant en pratique sans trop en trahir l’idée. Mais il y a une différence entre Tia et ce type de croyance, et cette différence est plutôt profonde. En effet, adhérer à l’hypothèse Tia équivaut à croire que l’intelligence humaine continuera encore à progresser et connaîtra peut-être encore plusieurs stades historiques d’évolution vers une meilleure compréhension de ce qu’elle est et de ce qu’elle peut encore réaliser. Il serait donc tout à fait possible, d’après Tia, que notre science et notre rationalité actuelles soient un jour dépassées par un savoir et une capacité de juger beaucoup plus avancés. Quant à l’hypothèse Tiaa, elle est plus extraordinaire encore. Nous y reviendrons. 

 

            Note sur le principe anthropique 

À certains égards, l’hypothèse Tia ressemble à ce que plusieurs auteurs ont appelé le « principe anthropique ». Celui-ci a été formulé selon une version faible et une version forte, et en fait selon plusieurs autres versions. De plus, ce principe suppose en quelque sorte un principe de cohérence. On s’y interroge notamment sur les conséquences de l’existence de l’humain sur l’ensemble des lois physiques, incluant les constantes de base dites constantes fondamentales de la nature.

 

L’un des exemples les plus simples de conséquences de ce type est que l’existence de l’humain implique une durée suffisante de l’évolution globale depuis le début. On peut même préciser qu’au moins quelques centaines de millions d’années ont été nécessaires. Ce principe permet en plus d’expliquer pourquoi les valeurs de plusieurs constantes fondamentales sont ce qu’elles sont à un certain degré de précision près. Cette explication est d’ailleurs relative à des présupposés arbitraires quant aux formes de vie intelligentes possibles. En gros, on présuppose que l’Univers doit être d’une structure semblable à celle que la science actuelle lui reconnaît sur la base des lois et des principes actuels.

 

Contrairement au principe anthropique, l’hypothèse Tia est définie sur la base des lois et des principes actuels en tant que seulement valables en droit et non en supposant qu’ils demeureront à jamais valables, ainsi qu’ils sont réputés l’être à notre époque. En outre, l’hypothèse Tia repose surtout sur la base conceptuelle d’une science dont la structure est compatible avec les concepts de potentiel réel et d’effectivité, et du principe de réduction inspiré par la théorie quantique.

 

Une autre différence profonde est que, contrairement au principe anthropique, l’hypothèse Tia implique une importante perspective d’avenir pour la science7 et, plus généralement, pour l’humain. Cela a pour effet de mettre en relief ce qui est sans doute la plus grande faiblesse du principe anthropique. Il implique que tout le sens de l’évolution s’épuise dans la simple observation déjà effectuée de l’Univers par l’humain. Si l’on tentait de fonder l’idée de liberté sur la base de ce principe, il s’agirait d’une liberté futile et en somme vide, dont l’objet résiderait dans une simple capacité d’observer l’Univers et constater certaines de ses caractéristiques. L’humanité actuelle, même ayant ainsi pris conscience de sa réalité, n’a de sens que si, avec une certaine probabilité, elle peut encore avancer de façon importante. Et peut-être pourra-t-elle avancer au-delà de ce qu’est en mesure d’entrevoir l’humain actuel.

 

Suite 

 

 

1 “Thus indeterminism is necessary but insufficient to allow for human freedom and especially for creativity” écrit Karl R. Popper, dans son article “Indeterminism is Not Enough” (page 25),publié dans Encounter, 1973, 40. Voir aussi The Self and its Brain, par Karl R. Popper et John C. Eccles, Springer International, New York, 1977, p. 545-546. 1

2 Bernard D’Espagnat, Conceptions de la physique contemporaine. Les interprétations de la mécanique quantique et de la mesure, Paris, Hermann, 1965, p. 64. 2

3 A. C. Elitzur et L. Vaidman, Foundations of Physics, 23, 1993, p. 987-997. 3

4 Dans une structure physico-mathématique de type classique, il n’y a pas non plus de contrafactualité parce que tout ce qui est réellement possible se réalise effectivement. 4

5 Le panpsychisme est la doctrine selon laquelle, non seulement l’esprit humain, mais toute la matière est de nature psychique. 5

7 Voir le chapitre 2. 7