La liberté concrète de l’humain sera définie, d’abord, comme étant sa capacité effective de développer son potentiel propre. Il en découlera que la liberté de l’individu est limitée de deux façons : 1) il est très peu conscient de son propre potentiel réel et 2) de fortes contraintes d’ordre familial ou d’ordre socio-historique pèsent sur lui. En revanche, la liberté humaine peut aller bien au-delà des limitations que l’on considère comme normales dans tout contexte donné. 

Une liberté qui, sans être absolue, est transfinie 

           La liberté humaine, prise au sens donné ci-dessus mais envisagée de la façon la plus générale, c’est-à-dire dans toutes les cultures et tout au long de l’histoire humaine, peut être vue comme étant tout à la fois grevée par une limitation des plus contraignantes et susceptible néanmoins de se révéler chez quiconque d’une grandeur formidable.

            La liberté de l’humain est très limitée parce que la plupart des individus, sinon tous, n’ont pas idée de ce qu’ils pourraient réaliser si leur milieu de vie était différent, s’il était plus riche en ressources, si la formation disponible était susceptible de leur révéler leurs véritables potentialités. Aucun des humains qui ont existé depuis le paléolithique jusqu’au début de la modernité n’a pu percevoir le formidable déclenchement de possibilités effectives qu’aura représenté la société moderne, avec ses techniques, avec l’instruction institutionnalisée rendue beaucoup plus accessible, en plus de la hausse générale du niveau de vie et des indicateurs de santé. Or, l’humain vivant dans les sociétés modernes est, toute proportion gardée, sans doute dans une situation d’ignorance comparable. Il ne connaît pas les possibilités effectives qui seront offertes de façon générale aux humains plus tard, dans l’avenir. En ce sens, le milieu socioculturel et l’époque de l’histoire représentent de sombres limitations à la liberté, qui a été et demeure tout à fait relative à l’environnement général existant.

           La liberté humaine, envisagée sous un autre angle, est néanmoins d’une grandeur formidable parce que l’individu bénéficie de toutes les transformations stimulantes et effectives de son environnement qui se sont produites auparavant. L’illustration du « virtuose » du paléolithique suggère que l’humanité véhicule en elle un potentiel réel qui pourra devenir, dans le long cours du temps, une capacité effective. Ainsi, des humains vivant après le XVIIIème siècle en Europe, puis dans les pays suffisamment développés, ont acquis la capacité effective de devenir des techniciens ou travailleurs qualifiés dans de nouveaux domaines de spécialisation ou encore, par exemple, des experts dans de nombreux domaines professionnels, d’autres seront devenus des virtuoses dans une spécialité musicale ou dans tout autre domaine artistique. D’autres auront pu développer leur potentiel personnel d’une multitude de façons, traditionnelles ou tout à fait nouvelles. 

            La liberté est indirectement observable par ses effets dans l’histoire. Il s’est produit effectivement sur le long cours de l’histoire un déploiement de créativité humaine, souvent au meilleur sens de cette expression. Depuis des millénaires, le potentiel humain s’est sans cesse développé en entraînant de façon récurrente de nouveaux développements par la suite. De nos jours, le potentiel humain continue de se développer d’une façon qui apparaît de plus en plus importante sur le plan quantitatif et rien n’indique que sur le plan qualitatif il y ait un quelconque épuisement de ce potentiel. 

            Selon certaines des philosophies les plus marquantes de la modernité, l’autonomie et le pouvoir créateur sont ce qui définit le plus essentiellement l’humain1. Mais une critique s’impose ici. Même si le pouvoir créateur de l’humain est immense, il reste en grande partie caché et ce qu’il peut effectivement en faire valoir est relatif au contexte de vie. L’humain est rarement aussi libre qu’il le désire au plus profond de lui-même. Son autonomie est bien plus une lutte contre la réalité et contre lui-même que quelque chose d’acquis. Sa conscience du réel est également très limitée et, pour en arriver à surmonter sa naïveté actuelle, elle aura encore grandement à se développer au-delà de ce qui est aujourd’hui effectivement possible. 

Liberté individuelle, collective ou globale, etc. 

           La liberté humaine comporte plusieurs niveaux distincts. D’abord, il existe une liberté individuelle consistant à pouvoir effectivement développer son potentiel propre. Il existe aussi une liberté collective, qui pour sa part consiste en la capacité que possède une collectivité humaine de développer son potentiel propre de façon effective à un certain moment de l’histoire. Quant à la liberté globale de l’humain, il s’agit de la capacité effective de l’humanité de poursuivre son évolution et de franchir de nouveaux stades de développement. Ces trois types de liberté représentent différentes facettes du potentiel humain envisagé de façon générale.  

            Dans la modernité, l’humain a questionné sa foi en son libre arbitre et, dirait-on, il l’a fait librement. De nouvelles conceptions de la liberté lui sont apparues, notamment dans le droit éthique et en politique. Cela indique que l’humain tient davantage à sa capacité effective de développer son potentiel qu’à ses anciennes croyances. En particulier, il tient à développer son potentiel de connaissance et de compréhension de lui-même. Il éprouve sans doute que c’est en continuant de développer son potentiel de découvertes et de création qu’il sera le plus réellement libre. 

           Cependant, la définition donnée ici de la liberté implique que, tout en développant son potentiel réel, l’être humain demeure lui-même. En d’autres termes, cet être humain peut ainsi se transformer de bien des façons et plus ou moins profondément, mais il continue ce faisant de s’identifier à l’être ou l’entité qu’il était au départ. La nature profonde de cette entité reste problématique. La liberté au sens d’une capacité effective de développer son potentiel suppose que l’on sait qui est concerné. Ce point demeure dans l’obscurité.

1 C’est ce qu’ont affirmé, de différentes façons Kant, Marx, Nietzsche et Sartre, par exemple. 1