En nous appuyant sur les lois et les principes de base de la nature telle que nous la comprenons actuellement, de quelle façon cohérente pouvons-nous donc montrer que l’être humain peut se déterminer par ses pensées ? Nous dirons qu’en général, l’humain se détermine rationnellement grâce à une pensée qui est effectivement capable d’exposer les raisons qui fondent son action. Ces raisons sont exprimables par un discours argumentatif qui joue un rôle analogue à celui de conditions initiales directionnelles. En effet, les pensées-discours qui semblent fonder les décisions volontaires, dites libres, des humains sont les analogues de génomes dans le cas d’un être vivant qui se développe, ou des conditions initiales d’un système physique quelconque. Dans chacun de ces cas, le même déterminisme se trouve en droit à déterminer, à la base, tout ce qui arrive au système considéré, même s’il s’agit d’un être vivant ou d’un être humain.  

            Chacun de ces systèmes se comporte d’après le même modèle dit embryonnaire. Le génome d’un embryon tient lieu de conditions initiales nécessaires, et ce génome « agit » d’après un mécanisme physico-cognitif, qui « détermine » en quelque sorte le développement embryonnaire par le « choix » plus probable qu’il représente. De même, l’humain se trouve « déterminé » par ses pensées-discours, celles-ci jouant le rôle de conditions initiales « choisissant » la réalité effective conformément aux probabilités prévues en droit par le déterminisme de base. Il y a ainsi chez l’humain une causalité apparente qui est similaire à la causalité apparente de la génétique sur les caractères. Par comparaison avec le programme qui conduit à la n-ième décimale du nombre π, le génome ou la pensée-discours détermine bel et bien quelque chose qui provoque un événement particulier1. Cette causalité apparente n’est pas une fausse causalité dans la mesure où elle produit le résultat voulu, mais elle n’est pas fondamentale du point de vue des lois scientifiques de base. 

            Cependant les faits démontrent que l’humain parvient souvent à réaliser ce qu’il paraît désirer même si les résultats qu’il obtient le surprennent souvent. Lorsqu’il obtient ainsi ce qu’il désire ou ce qu’il aurait désiré, en supposant qu’il ait pu connaître le résultat avant d’effectuer l’action, on estime souvent alors qu’il a obtenu ce qu’il « voulait » et que son action a donc été faite « librement ». Ce type de liberté est en définitive celle qui permettrait de dire, par exemple, que l’humain a fait preuve d’autonomie et de liberté au meilleur sens de ces termes lorsqu’il a su développer ses connaissances scientifiques sur la nature et sur lui-même. Il en va de même pour toute autre sorte de résultats qui témoigneraient ainsi de la capacité humaine de se dépasser lui-même, tels que les œuvres d’arts qu’il crée ou les institutions sociales qu’il établit. Ainsi on peut parler d’une liberté au sens d’une volonté durable de développer son potentiel humain réel, même si ce type de liberté n’équivaut pas au libre arbitre comme tel. 

            D’après le déterminisme scientifique, lorsqu’un individu décide d’une action, par exemple de bouger le bras, sa conscience lui représente non seulement ce qu’il peut percevoir de son mouvement corporel, mais aussi elle le lui présente intuitivement comme étant « le sien » et elle lui fait directement « savoir » qu’il le « décide » ainsi lui-même. De même, s’il croit vouloir quelque chose, sa conscience lui représente sa « volonté » et, s’il pense faire quelque chose librement, sa conscience lui représente sa « liberté » et ce, quoi qu’il en soit de la réalité de son action, de sa volonté ou de sa liberté, lesquelles peuvent aussi bien être illusoires. Alors il n’y a guère là de liberté possible que dans sa décision, sa délibération, d’être ce qui se trouve là représenté. Il n’y a aucune contradiction dans le fait que cette décision ou cette délibération lui soient représentées puisqu’il peut accepter à la fois son acceptation et la représentation de son acceptation. Cette liberté va de pair avec la conscience — effective, au présent — de ses propres limitations matérielles et spatiotemporelles. Cependant l’humain qui développe son potentiel de façon heureuse se trouve à accepter spontanément cette situation de contrainte, qui correspond bien à ce qu’il vit et à ce que, en définitive, il croit vouloir être. Et, si quelqu’un prétend que sa liberté est absolue, sa représentation de lui-même ne coïncide pas avec ce qu’il est. Dans la mesure où il se trompe sur lui-même, il est en fait moins libre que l’humain qui accepte ainsi ces contraintes.  

1 Ici nous faisons allusion à la section 1.3.2 « Un modèle numérique pour mieux comprendre la “causalité génétique” ». 1