Il semble en première analyse que la science moderne ne soit pas compatible avec l’idée de la liberté humaine. Il y aurait même une contradiction flagrante entre la réalité que la science décrit et l’existence de la recherche scientifique. En fait, nous verrons ici que ce qui se trouve contredit par la science actuelle n’est pas la réalité humaine de la recherche mais plutôt l’idée classique de libre arbitre de même que toute conception trop absolue ou trop simple de la liberté humaine. Il apparaîtra même que, loin de contredire toute idée de liberté, la science actuelle permet au contraire d’établir une conception de la liberté humaine qui sera en somme plus satisfaisante que celles du libre arbitre ou d’autres conceptions trop absolues de la liberté. C’est du moins ce que nous tenterons d’établir. Il nous faudra considérer la science d’après la perspective ouverte par les concepts de potentiel réel et d’effectivité. Nous désignerons la liberté ainsi redéfinie par l’expression de liberté effective ou simplement par le mot liberté, le contexte permettant d’en reconnaître le sens. 

            D’un point de vue scientifique, le corps et les fonctions psychiques de l’humain sont soumis aux lois et principes de base de la nature comme tout autre système matériel. Le sentiment de maîtrise intérieure ou, plus généralement, le sentiment d’être libre apparaît comme une sorte d’illusion utile au développement, à la survie ou à la reproduction1. Une telle vision des choses semble d’abord contraire à toute conception cohérente de l’humain. 

            L’humain a spontanément l’impression que ses pensées et ses actions sont absolument libres. Il tend à croire à une liberté en tant que puissance d’agir qui, dans les termes retenus par André Lalande, est « sans autre cause que l’existence même de cette puissance, c’est-à-dire sans aucune raison relative au contenu de l’acte accompli2 ». On exprime aussi cette idée en décrivant l’humain comme un être qui se fait lui-même, consciemment, de par sa volonté propre. Ce sont autant de formulations qui relèvent du même type d’impression trompeuse. Admettons que ce type d’impression apparaît sans doute spontanément déjà chez le très jeune enfant lorsqu’il manipule un jouet ou qu’il commence à parler en babillant. Ce faisant, l’enfant ou l’adulte se trouve en réalité à développer un potentiel selon des mécanismes inconscients. La science actuelle ignore encore en bonne partie ces mécanismes, mais elle pose leur existence comme hypothèse de travail.  

Le caractère relatif de la liberté humaine 

            Certains auteurs ont exprimé un aspect du caractère relatif de cette liberté réelle que nous voulons ici décrire. Ainsi M. Bernès écrit : « Le sentiment formé dans l’action même, d’une puissance qui en nous dépasse tous ses effets donnés ou concevables […], nous en découvrons l’existence de mille manières : directement dans le sentiment plein de la vie active, indirectement dans le sentiment de la relativité de nos perceptions présentes ou de la limitation de valeur de nos analyses et de nos constructions de concepts3 ». Bernès exprime ainsi l’idée d’une « puissance » de réflexion chez l’humain capable d’un libre recul par rapport à toute action posée. Il se trouve à opposer la liberté du critique à celle de l’humain en action, y compris lorsque celui-ci se fait analyste ou constructeur de concepts. Nous pouvons en généraliser l’idée ainsi : l’humain est effectivement conscient, libre et donc capable d’envisager avec recul tout qu’il fait ou pense.

            Cependant le constructeur de concepts a un sentiment de liberté qu’il tend à confondre avec la liberté elle-même. De plus, même s’il se veut méthodique et rigoureux, il tend à confondre la rigueur absolue avec son impression de rigueur absolue, et le résultat scientifique avec son impression de ce qu’est un résultat scientifique. La science moderne est une science qui s’incarne dans une histoire. Elle-même n’équivaut en fait qu’au meilleur sentiment – ou à la meilleure impression -, de connaître que l’humain supercollectif a pu avoir jusqu’à ce moment4.

1 Cf. la section 6.8, « L’impression de liberté ». 1

2 André Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, Presses Universitaires de France, 1983, p. 563 (extrait de la définition F de la liberté). Cette définition coïncide avec celle qui est donnée du « libre arbitre » (ibid., p. 567). 2

3 M. Bernès, dans Vocabulaire technique et critique de la philosophie, dirigé par André Lalande, op. cit., p. 566. 3

4 L’usage qui est ici fait du mot « impression » n’est pas sans soulever des questions épistémologiques. Sur ce point le lecteur devrait se référer à mon essai Le Dieu imparfait. Essai de philosophie pour notre temps (Québec, Presses Inter Universitaires, 2006), chapitre 3. 4