L’humain a obstinément ignoré l’ampleur et la richesse du contenu de son propre potentiel de découvertes et d’innovations. Il a toujours méconnu ses propres capacités d’apprendre et d’agir telles qu’elles se sont déployées par la suite, dans l’histoire à moyen ou à long terme. De ce fait, il a toujours naïvement voulu croire que les découvertes ou les innovations qu’il effectuait à une certaine époque et qu’il considérait alors comme importantes devaient nécessairement être les plus concluantes et les plus définitives de toutes celles qui seraient à jamais possibles. Il n’y aurait de possible après cela que l’ajout de détails ou de compléments, ou alors le déclin. La possibilité d’autres grands changements ultérieurs étaient d’avance jugée nulle. En fait, on ne l’imaginait pas parce que l’idée même que l’essentiel de maintenant puisse pâlir et se déprécier aux yeux d’humains qui en hériteraient paraissait contraire à toute raison. C’est pourtant ce qui s’est passé depuis la haute Antiquité à de multiples reprises. Chaque grande époque du passé peut être appelée stade de l’évolution d’une humanité encore presque complètement aveugle sur ses propres possibilités réelles. 

           Le mot découverte connote le contact nouveau avec une réalité qui est déjà là, comme en attente. Il suppose aussi la conscience de cette réalité. Lorsqu’une découverte est faite, elle est faite par quelqu’un qui prend conscience de ce qu’il trouve. Il ne désigne proprement que ce qui résulte du développement d’une entité suffisamment consciente ou intelligente. Il est cependant possible que le niveau de conscience ou de compréhension demeure relativement faible. Ainsi en est-il des découvertes que le bébé fait très tôt de sa capacité de percevoir des objets ou de sa capacité de marcher ou de parler. Ce sont là des découvertes naïves. Le mot invention pour sa part connote plutôt l’innovation, souvent interprétable comme issue de la recombinaison d’éléments de base. En ce sens, on peut parler d’inventions de la nature. Le potentiel biologique donne ainsi lieu à des inventions de structures ou d’organes, et d’espèces vivantes. Il en va de même en ce qui concerne l’humain, qui invente des objets d’utilité ou de valeur esthétique, qui peuvent être vus comme des formes culturelles. 

            Toutefois, il arrive que l’on croie découvrir quelque chose et que cela apparaisse après coup comme une invention. Ainsi en est-il de la découverte de la loi de la gravitation par Isaac Newton. Par la suite, notamment avec la théorie de la relativité générale d’Albert Einstein, on a saisi que la loi de la gravitation newtonienne représentait plutôt une façon provisoire de comprendre la réalité physique. Il était alors possible de dire que Newton avait « inventé » sa loi et son concept de gravitation. En fait, on peut dire qu’il avait effectué une découverte naïve. En effet, Newton, et l’humanité de son époque, ont « découvert » une sorte de régularité concernant les objets de l’univers physique, sans cependant avoir été capables de l’interpréter correctement. Après Einstein et la théorie de la relativité, l’humanité en sait davantage sur ce point. Il est d’ailleurs tout à fait possible et même probable que la découverte d’Einstein relève elle-même encore de la découverte naïve, dans la mesure où lui et la plupart de ses contemporains ont encore été enclins à interpréter comme réalité véritable ce qui n’était qu’une construction théorique. Ces considérations peuvent aussi bien s’appliquer à toute autre découverte de la science moderne, qui vraisemblablement n’est jamais qu’une découverte encore naïve jusqu’à un certain point. L’humanité future sera sans doute moins naïve. 

            En somme, nos découvertes ou nos inventions semblent représenter des étapes dans un développement intellectuel qui se poursuit. Notre croyance en nos découvertes demeure tributaire d’une certaine conception du réel qui peut encore changer. Cela ne signifie pas que nous n’apprenons rien. Au contraire, nous pouvons croire que nous apprenons beaucoup, tout comme l’enfant qui explore l’univers que représente pour lui son berceau ou la maison parentale. Il apprend beaucoup et on peut dire tout naturellement qu’il en sait bien davantage à chaque étape de son développement que ce qu’il savait à sa naissance (ou a fortiori à l’état fœtal), mais que pourtant il ne sait toujours rien d’un savoir définitif et véritable. Les découvertes de Newton ou d’Einstein ne sont pas que des pseudo-découvertes. Ce sont en fait de « grandes découvertes », mais des découvertes destinées à être considérées comme des étapes dans un développement qui n’est pas terminé. Elles représentent de véritables trouvailles concernant la capacité humaine d’avancer dans sa compréhension de l’Univers. Newton et Einstein, parmi bien d’autres, nous ont révélé quelque chose sur la réalité des choses, mais ils nous ont surtout révélé quelque chose sur nous-mêmes et nos capacités réelles et latentes. 

            L’humanité se découvre elle-même également dans le domaine de la recherche esthétique ou de l’expression artistique en général. Il s’agit là d’invention en un sens évident parce que cela se présente d’emblée comme pure création. Cependant l’expression esthétique ou artistique évolue. L’art d’une époque de l’humanité n’exprime pas la même chose qu’à toute autre époque. L’art s’est fait expression des forces de la nature, expression du sentiment religieux, ou encore expression des passions en général et, en particulier, du questionnement tourmenté et du désarroi, de la recherche fébrile de sens. Il peut sans doute exprimer bien d’autres choses encore. L’artiste peut faire surgir des significations inattendues, étonnantes ou déconcertantes à partir de la réalité d’aspect le plus banal. Il se trouve à créer une nouvelle façon de discerner ou de traduire une réalité perçue. Ce faisant, il contribue à recréer l’humain.  

            L’artiste fait souvent la découverte de nouvelles formes d’expression à la faveur d’un développement technique. À certains moments de l’histoire humaine, de nouveaux matériaux de construction sont apparus tels que le marbre, l’acier ou le béton, qui tous ont donné lieu à de nouvelles réalisations architecturales. Tous les domaines de l’esthétique ont été touchés et on peut facilement croire que cette évolution n’a pas du tout atteint son terme, notamment avec les possibilités inédites de l’électronique et de l’informatique, incluant celles de l’holographie et, en général, de la réalité virtuelle. L’artiste crée de nouvelles manières d’exprimer. Cependant lui aussi découvre en un sens profond les potentialités réelles de l’humain et de l’Univers des choses matérielles.  

            En nous rappelant un célèbre philosophe, nous pouvons dire que la conscience humaine progresse « par sa puissance de négativité », qui représente la possibilité de se libérer de tout donné. Cet énoncé est typiquement de l’époque actuelle, dans le sens qu’il exprime les impressions que l’humanité actuelle éprouve à l’égard de son propre pouvoir créateur. C’est encore là ce que nous pouvons considérer comme une découverte naïve. L’humain — même et surtout l’humain de notre époque — n’a pas prouvé qu’il fût capable de se libérer de tout donné. Ce serait la prétention à une quasi- omnipotence. Admettons plutôt que l’humain s’est montré capable de surmonter certaines contraintes du passé, notamment certaines contraintes morales ou théologiques mais aussi, plus largement, certaines contraintes conceptuelles. En fait, il n’a pu surmonter qu’en partie les contraintes générales qui pèsent sur lui. Car il ne les comprend que partiellement et son pouvoir réel d’affranchissement demeure limité.  

            L’humain moderne se comporte donc comme le très jeune enfant qui, dès qu’il a commencé à observer certaines choses autour de lui, dès qu’il s’est essayé à marcher, s’est cru spontanément investi d’un pouvoir total sur les choses et sur lui-même. Curieusement — mais faut-il s’en étonner? — sa croyance équivaut à la foi dans sa capacité de créer ex nihilo. De même, les philosophes et les scientifiques modernes ont cru que, subitement, l’humain pouvait prendre la place du Dieu classique et s’approprier ses pouvoirs. Les fausses « conquêtes » de la science moderne et certaines avancées sur le plan sociopolitique semblaient le prouver hors de tout doute. Sophocle croyait lui aussi, déjà, que l’humain de son temps avait accompli tout l’essentiel, qu’il avait développé tout son potentiel1. Le moderne a reproduit sans critique à cet égard, en toute naïveté, le même schème d’immaturité de l’enfant qui se croit déjà grand. Et, comme l’enfant, il n’en continue pas moins d’avancer de plus belle.

1 Voir le célèbre « Chant du chœur » de Sophocle, qui exalte le génie humain tel qu’il se présentait à lui, au Vème siècle avant J.-C. (Antigone, fin du premier épisode). 1