Nous avons supposé qu’un certain individu, il y a environ 50 000 ans, aurait pu avoir le potentiel intrinsèque d’un virtuose du piano tel que Chopin ou Liszt sans en avoir, pour des raisons évidentes, la capacité effective. Pour qu’une virtuosité de ce type puisse réellement se développer il faut supposer qu’il y a eu au préalable une certaine évolution. 

            Depuis l’Antiquité, un grand nombre d’instruments à cordes ont été inventés. Ainsi, on raconte qu’au VIème siècle avant J.-C., Pythagore établit le système tonal au moyen d’un monocorde. Il y eut également le psaltérion, dont on pinçait les cordes puis, plus tard, le manicorde, dont on frappait les cordes. Ensuite vinrent l’orgue et le clavecin. Le piano fut inventé au XVIIIème siècle à la fois par un Italien, un Français et un Saxon qui ne se connaissaient pas entre eux. Il ne fut d’ailleurs pas apprécié aussitôt, ainsi qu’en témoigne ce propos de Voltaire, qui le décrivait comme « un instrument de chaudronnier en comparaison au majestueux clavecin1 ». Le piano, tel qu’on le connaît aujourd’hui, est le résultat d’une série d’inventions techniques. Les pédales remplacèrent les boutons et les genouillères en 1783, puis le double échappement, inventé en 1823, permit la répétition très rapide de notes. Un musicologue écrit à ce propos : « Désormais la grande virtuosité était possible2 ». 

            L’invention du piano, qui est en fait une série d’inventions en grande partie collectives et qui a stimulé la création d’œuvres musicales significatives, symbolise bien la transfinité. Elle montre aussi que la technique peut évoluer de la façon la plus enrichissante au point de vue humain. Il y a eu là un véritable progrès. Le grand compositeur crée en enrichissant la culture globale de l’humanité. Le bon interprète invente, lui aussi, en faisant renaître les œuvres à chaque fois d’une façon renouvelée. Et il en va de même pour d’autres instruments majeurs, tels que le violon ou l’orgue. De nos jours, grâce aux techniques d’enregistrement, l’humain peut, partout, entendre toute la musique du monde. De plus, les méthodes d’enregistrement ont été perfectionnées à un point considérable, ce qui permet de reconnaître la qualité d’un orchestre ou d’un interprète et d’en jouir à volonté. L’humain s’est enrichi de cette façon d’un trésor dont auraient à peine rêvé les monarques du passé.            

            L’évolution de l’instrumentation musicale, de même que des œuvres de composition, est révélatrice de la tendance toujours présente de l’humain à fétichiser ce qu’il connaît et à dénigrer ce qu’il ne connaît pas. Beaucoup de musiques ont été traitées de « bruit » lorsqu’on les a entendues la première fois. C’est souvent alors soit la musique d’une culture étrangère à celle de son groupe d’appartenance, soit celle d’un compositeur original. Les plus grands compositeurs se sont donné pour tâche de faire avancer la musique. Ainsi, de Chopin à Debussy, en passant par Wagner, ils ont voulu refaire la musique, dépasser le système tonal et d’autres conventions. Ils ont démontré qu’il était possible de créer de nouvelles valeurs.  

            Ainsi en va-t-il de tous les arts et, dans le fond, de toutes les disciplines où l’on fait des recherches. Une idée nouvelle, une œuvre originale sont souvent rejetées au départ. On parle volontiers alors de régression ou de décadence. On craint de voir les acquis éclipsés par des œuvres médiocres. Cependant l’œuvre de valeur, vraiment originale, peut établir de nouvelles bases d’appréciation. Les différentes facultés de l’humain sont toutes impliquées de façon complexe en plus, sans doute, d’autres composantes du potentiel humain en son sens général. Le virtuose en quelque domaine que ce soit réalise une partie de son potentiel en s’informant, s’inspirant, imaginant, expérimentant, tâtonnant, essayant, risquant ou répétant. Chacun de ces types d’action lui permet de mettre en œuvre l’une ou l’autre des facettes multidimensionnées de son potentiel humain. En développant leur potentiel individuel, les artistes, les compositeurs ou les interprètes, comme les penseurs et les chercheurs en général, se trouvent à développer les potentiels de leurs cultures respectives et, aussi, celui de l’humanité globale. En fait, leurs créations sont aussi en quelque sorte des découvertes de l’humanité qui se cherche et se découvre à travers eux.

1 Cité par J. De Solliers, « Piano », dans Encyclopaedia Universalis, Corpus, vol. 13, Paris, 1974, p. 26a. 1

2 J. De Solliers, op. cit., p. 26a. 2