Le progrès apparaît comme un mythe puisqu’on le désire, on le veut et on se veut « progressiste », sans jamais pouvoir être satisfait de ce qu’on fait en son nom. Et, même, on nourrit généralement par la suite d’amers regrets. L’histoire de la modernité jusqu’à présent nous a appris à nous garder contre les zélateurs du progrès qui prétendent l’imposer aux autres. Ils se sont comportés comme des despotes[1]. C’est un paradoxe en effet que le progrès fasse figure d’un aller retour à la tyrannie. Depuis Rousseau, qui entendait « forcer d’être libre » jusqu’aux chantres de la mondialisation néolibérale, en passant par Marx, Lénine et Mao Zedong, sans compter tous les scientistes, les technicistes ou les technocrates, le progrès est bien difficile à suivre. 

            La question du progrès est évidemment liée à celle du développement humain en général. Le développement lui-même semble ne jamais pouvoir faire l’objet d’une définition qui soit indépendante des cultures et, peut-être, des individus. Nous ne pouvons que constater, pourtant, qu’on parle de développement et qu’on le désire un peu partout dans le monde actuel. Vouloir se développer — tout comme vouloir progresser — même si on ne sait comment, continue d’être une sorte d’idée régnante, comme si cette volonté était douée de vie propre, sans autre ressort qu’elle-même. En fait, l’humanité se trouve à sécréter son propre progrès. Elle avance sans plan ni programme clairs. Le progrès est réel, bien qu’innommable, et semble s’effectuer à partir d’un inconscient de l’humanité globale. Pour le moment, il demeure incompréhensible et le demeurera sans doute pendant quelque temps encore. Admettre l’idée d’une telle réalité ne revient nullement à exclure « toute volonté constructive[2] ». Seulement il faut admettre que cette volonté n’est pas absolument libre, que son ressort est en grande partie inconscient et que l’objectif reste très flou. Il n’en demeure pas moins que, sans la volonté humaine individuelle ou collective, aucun développement humain ne semble possible. La volonté fait partie des conditions du développement au même titre que la matière, la vie ou la conscience. 

  Développement ou croissance? 

            On utilise le terme de « croissance » pour désigner un type de développement indépendamment d’une conscience humaine suffisamment avancée. Ainsi on parle de la croissance économique ou de la croissance démographique. Il arrive, dans de tels cas ou dans d’autres, que l’on parle de croissance dans le sens de la simple croissance, c’est-à-dire de la croissance sans les autres composantes essentielles qui permettraient de dire qu’un véritable développement s’est effectué. 

            François Perroux a traité du « risque de croissance sans développement », notamment dans les pays dits en développement, lorsque « l’animation économique se cantonne autour des implantations de firmes étrangères ou de grands travaux sans s’irradier dans l’ensemble[3] ». Or, il semble probable que ce risque fasse partie des modalités de tout développement et, même, qu’il soit presque inévitable. L’histoire a montré que le développement collectif et global s’effectue souvent d’une façon peu conforme à notre meilleure idée de l’humain. Ainsi se sont faits certains des principaux développements de l’histoire, par exemple, ceux de l’Europe du XIXème siècle et jusque vers la moitié du XXème siècle. On aurait eu tort de dire que, dans de tels cas, une croissance sans développement s’est effectuée, puisqu’il y a eu un développement de potentiel humain qui aura conduit aux développements ultérieurs, notamment en ce qui touche la démocratie, les droits fondamentaux de la personne et, aussi, la pensée critique elle-même. Car la pensée critique se développe puissamment, elle aussi. 

            Contrairement à ce que pratiquement tous les observateurs ont cru au XIXème siècle, le progrès ne va pas de soi, il n’est pas presque toujours quelque chose d’« irrésistible », il n’est pas toujours quelque chose d’« heureux » et il ne peut être programmé ni prévu par la science. Il n’est pas irrésistible parce qu’il doit être voulu, préparé, élaboré et qu’il doit vaincre des résistances tenaces. Il n’est pas heureux parce qu’il se paie par des effets indésirables et parce qu’il fait des laissés pour compte qui en sont même des victimes. Il ne repose pas, non plus, sur une foi inébranlable en la science, la technique et l’éducation de base. Depuis le XIXème siècle, la science s’est remise en question elle-même et elle s’est profondément transformée, au point que ses théories fondamentales ont été bouleversées et qu’elles cherchent encore leur unité. La technique a continué ses avancées spectaculaires, mais elle a perdu beaucoup de son prestige et de son crédit, après deux grandes guerres qu’elle a alimentées de façon meurtrière et tous les problèmes environnementaux et éthiques qu’elle a suscités. L’éducation de base s’est avérée insuffisante à assurer le bon fonctionnement des sociétés, à faire barrage au fanatisme ou à empêcher d’apparaître de nouvelles formes de violence. 

            De fait, le progrès génère sa propre critique. Il s’effectue en se niant, parfois de façon très émotive et décevante, car il biffe sans ménagement toutes les représentations qu’on s’en fait. En se développant, l’humain se rapetisse et semble parfois se mépriser plus que jamais. Cette attitude témoigne sans doute du faible degré d’avancement de la rationalité réelle et de l’esprit critique authentique. L’humain semble encore incapable de recul sur lui-même et d’apprécier à sa juste valeur ce qu’il est et ce qu’il pourra devenir. 

            Ainsi, les autocritiques de l’Occident représentent, à la fois, une avancée de la critique moderne et, par certains côtés, une profonde immaturité. On a, à juste titre, démythifier certaines des motivations de la colonisation par plusieurs pays européens. On a mis en relief les motifs d’ordre économique et stratégique qui les animaient. Les intentions missionnaires ont été relativisées et on a mis en évidence l’ethnocentrisme qui s’y trouvait plus ou moins dissimulé. De plus, les critiques ont généralement donné raison à la volonté d’auto-détermination des peuples colonisés. On a également remarqué l’attitude souvent insensible ou hostile des anciennes métropoles envers leurs ex-colonies. En contrepartie, on n’a pas suffisamment critiqué l’attitude elle-même souvent ethnocentrique des nouveaux dirigeants des pays décolonisés à l’égard de leurs minorités ethniques ou autres[4]. On a souvent refusé de voir les aspects positifs de la colonisation[5]. On a exagéré les bénéfices retirés par les colonisateurs[6]. On a exagéré, également, le caractère infâme de leurs motifs qui souvent, après tout, étaient — naïvement — d’une certaine générosité. On avait vraiment l’intention de « convertir des sauvages », de les aider à « se sauver » et on a entrepris de le faire parfois au péril de sa propre vie. 

            L’un des aspects les plus flagrants de l’immaturité des nations colonisatrices a été de se poser en modèles obligatoires à l’égard de tous les autres peuples. Se poser en modèle unique, obligatoire et généralement de façon violente a résulté d’une perspective selon laquelle les Occidentaux — ou les « Chrétiens » — étaient en possession de la vérité sur les plans religieux, moral et scientifique, qu’ils avaient atteint non seulement le stade le plus avancé de l’évolution humaine, mais en fait le dernier stade possible de développement. Avec eux, tout le potentiel humain était pour l’essentiel réalisé. La naïveté de l’attitude critique anticolonialiste a été également de se placer au stade de l’accomplissement final en ce qui concerne la capacité de juger, en particulier de juger des fautes d’autres groupes idéologiques et de les réprouver. On a simplifié les raisonnements et on a incité à condamner sans réserve tous les comportements des colonisateurs.  

  Existe-t-il des « modèles »?                                  

            Est-ce que certains pays, certaines cultures ou certaines sociétés, peuvent se poser en modèles pour d’autres pays, cultures ou sociétés? Le mot « modèle » comporte une équivoque. S’il est pris au sens de « modèle parfait et obligatoire », alors il est sûr qu’aucun pays n’est « modèle », ne serait-ce que parce qu’aucun pays ni aucune culture ne peuvent prétendre représenter l’accomplissement humain global, essentiel et définitif. Cependant, s’il est pris au sens d’exemple ou mieux, de référence utile, pertinente et facultative, alors il semble exister effectivement des pays, des sociétés et, peut-être, des cultures qui peuvent servir de modèles pour d’autres. 

            François Perroux a écrit à ce propos que les élites et les membres des pays en développement devraient imiter de façon « puissamment correctrice et créatrice » le modèle occidental de la « société progressive[7] ». Ces propos rejoignent assez bien ce que la plupart des intellectuels pensent et expriment. Dans la mesure, toutefois, où ces mots sous-entendent un modèle forcé, Perroux tient un langage abusif. Il se corrige partiellement, un peu plus loin, dans son texte, en écrivant que le modèle social de l’Occident n’est pas applicable aux pays en développement « parce qu’il a été élaboré pour un autre stade de développement[8] ».

            Précisément, les pays en développement n’ont pas à imiter ce modèle, ni aucun autre qui aurait la prétention d’être un modèle obligatoire. Il convient cependant qu’ils trouvent leur modèle ou qu’ils créent leur type de développement, qui pourra éventuellement être considéré comme un modèle facultatif pour d’autres par la suite.

            Et il s’impose sans doute que dans certains cas on critique les mœurs ou les institutions d’un pays, non dans l’esprit d’une condamnation sans appel, mais dans le dessein de l’aider à avancer.


[1] François Perroux a exposé le problème succinctement : le « paradoxe essentiel de notre temps : la volonté de progrès, la méfiance envers lui », ces mots étant suivis presque immédiatement par ceux-ci : « toujours la tyrannie a d’heureuses prémices ». Cf. François Perrroux, Pour une philosophie du nouveau développement, Paris, Aubier, Les Presses de l’UNESCO, 1981, p. 9.

[2] Contrairement à ce que François Perroux, comme bien d’autres, semble croire. Cf. Pour une philosophie du nouveau développement, op. cit., p. 16-17.

[3] Ibid., p. 53.

[4] On sait, ou on devrait savoir, que la plupart des nouveaux États-nations qui sont issus du processus de la décolonisation au XXème siècle sont composés de plusieurs nations distinctes, la plupart restant ignorées ou niées comme telles.

[5] Car il y en a eu. Par exemple, François Perroux écrit : « On accordera que la colonisation a opéré une certaine formation des élites locales et provoqué le lancement d’activités économiques du reste dominées par les métropoles (op. cit., p. 211).

[6] Là-dessus, voir l’économiste et historien Paul Bairoch, Mythes et paradoxes de l’histoire économique, Paris, La Découverte, 1994, chapitre 6. Bairoch écrit dans son introduction : « En règle générale, les pays qui entretenaient peu de relations avec le tiers monde se trouvèrent en meilleure situation que les grandes puissances coloniales. » (p. 7). Il ajoute que, si l’on a cru le contraire, c’est à cause de la propagande idéologique et politique, qui a sévi aussi bien à gauche qu’à droite (p. 106).

[7] Ibid., p. 60.

[8] Ibid., p. 69. Perroux nous a livré un autre aspect de sa pensée critique en écrivant qu’il existe un conflit « entre la revendication sociale […] dans les pays industrialisés » et « la revendication élémentaire, vitale, existentielle de tous ceux qui meurent de faim dans le monde » (p. 71). Il laisse entendre par là que la prise en considération de la différence des stades de développement peut impliquer l’exigence de corriger certains discours dits de gauche, qui défendent en fait les privilèges des individus d’une société particulière aux dépens de ceux d’autres sociétés.