Nous traiterons ici du potentiel humain collectif au sens large, c’est-à-dire en y incluant le potentiel des collectivités humaines et le potentiel de l’humanité en tant que supercollectivité. 

7.8.1 Une conscience propre au groupe ? 

            Deux objections reviennent souvent contre l’idée d’une conscience propre du groupe. D’abord, on juge qu’une telle idée est invraisemblable, voire irrationnelle. De plus, on estime que, si une telle idée devait être conforme à la réalité, ce serait très mauvais pour les libertés et les droits individuels. Cependant il semble que ces objections ne résistent pas à leur examen critique. 

            L’idée qu’un groupe possède une conscience propre n’est pas en soi nouvelle. On a pu par exemple parler de l’esprit du peuple (Volksgeist) ou encore de la conscience de classe. Techniquement le groupe peut avoir une conscience propre, composée à partir de celles des individus, tout comme l’individu a une conscience propre, composée d’événements neuronaux. Malgré le caractère paradoxal d’une telle perspective, il se pourrait qu’il existe une sorte de conscience collective qui serait irréductible aux consciences individuelles. Et l’existence de cette conscience ne serait pas plus illogique que celle des individus. La conscience collective ne se réduit pas plus à la juxtaposition de celles des individus que celle d’un individu ne se réduit à la juxtaposition de neurones actifs. Les propriétés mathématiques du graphe du potentiel peuvent rendre compte d’abord de la consistance de cette idée, puis de sa rationalité. 

            Pour le voir, reprenons d’abord la question de la localisation du potentiel humain. Serait-il situable dans le cerveau, dans le système nerveux, dans l’ensemble du corps ou, de façon encore plus large, dans l’ensemble constitué par le corps et par l’environnement physique et humain, voire dans tout l’Univers ? Procédons par analogie et posons-nous la question d’aspect similaire de la localisation du potentiel dans le cas d’un système matériel quelconque. Par exemple, où se trouve le potentiel qui se déploie dans le cas d’une émission de télévision ? On pourrait suggérer, dans un tel cas, que la localisation se situe dans les ondes électromagnétiques qui se trouvent impliquées dans cette diffusion. Cependant l’émission de télévision peut être aussi bien envisagée comme résultant du potentiel humain des concepteurs de l’émission. Le potentiel réel se trouve en quelque sorte situable seulement de façon diffuse et circonscrite seulement de façon floue1.  

            Comme le potentiel réel de tout système est descriptible au moyen d’un graphe arborescent, nous pouvons utiliser le théorème de regroupement afin d’avancer vers une solution de ce problème. Ce qui fait l’unité et l’unicité d’un individu humain est explicable par le regroupement en un seul potentiel réel de toutes les potentialités réelles liées aux neurones de son cerveau. L’effectivité d’un événement de sa conscience équivaut au rassemblement graphique de plusieurs événements effectifs, soit ceux des réductions de potentiel associables à ces neurones.  

De même, on peut aussi bien considérer le potentiel et l’effectivité d’une conscience collective associable à un groupe humain d’appartenance puis, à un niveau de complexité encore plus élevé, au potentiel et à l’effectivité d’une conscience supercollective, associable à l’humanité globale. En droit, le potentiel humain est dans tout l’Univers, mais certaines parties de l’Univers sont impliquées plus directement dans ce qui rend effectif ce potentiel, notamment la biosphère — ou plutôt, dans ce cas, la noosphère —, les collectivités humaines ou les individus humains. 

            Par ailleurs, la crainte de l’inévitable mainmise de la collectivité douée d’une conscience propre sur les libertés et les droits des personnes n’est pas fondée. Il n’est pas plus nécessaire que la volonté et les actions d’une collectivité soient dirigées contre les individus qui en sont membres qu’il n’est nécessaire que la volonté et les actions d’un individu soient dirigées contre ses propres cellules. Ce raisonnement analogique est complexe et il faut prendre garde à ne pas l’annihiler en le simplifiant. La collectivité peut, en principe, agir librement, à son niveau, sans que cela signifie l’asservissement des individus, tout comme l’individu peut agir librement, à son niveau, sans que cela signifie entraver la vie de ses cellules. 

La tendance à négliger l’un ou l’autre des niveaux de conscience humaine 

           Il semble exister une tendance peu consciente à négliger l’importance des trois niveaux de conscience et, de ce fait, à négliger l’importance de l’un ou l’autre des niveaux de potentialités humaines.

          On sait que, dans la perspective de marxiste, l’essence de l’humanité peut être vue comme coïncidant avec « l’ensemble des rapports sociaux2 ». Cela revient à nier le potentiel humain des individus en tant que distinct du potentiel global de l’humanité. Erich Fromm a remarqué que Marx est aussi aveugle à la réalité individuelle que Freud l’est à la réalité sociale comme telle3. En tout cas, ni Marx ni Freud ne reconnaissaient de potentiel collectif distinctement dans les différentes nations humaines. On peut conclure que ces deux auteurs, comme bien d’autres d’ailleurs, ont omis de considérer les trois types respectifs de potentiels humains des individus, des groupes et de l’humanité globale.  

            Peut-être en raison de l’influence d’un certain marxisme sur les esprits, l’idée s’est répandue que les choix collectifs sont presque nécessairement coercitifs pour les individus concernés. En fait, pour qu’un choix collectif en général ait de tels effets, certaines conditions doivent être réunies. Il faut d’abord que le choix collectif soit effectué dans un type de société qui admette la nécessité ou l’utilité de la contrainte individuelle. Ensuite, il faut que le choix collectif porte lui-même sur l’imposition d’une contrainte aux individus. De telles conditions sont parfois remplies dans les sociétés modernes démocratiques, mais elles semblent plus rares que dans les autres types de société connus. Il est possible de constater une évolution vers un plus grand respect des choix individuels, même lorsque ceux-ci sont faits à l’encontre des vœux d’une majorité ou des prescriptions traditionnelles. Cette évolution représente un développement important du potentiel des collectivités humaines. Il ne semble donc y avoir rien de contradictoire, au contraire, entre l’idée d’un potentiel propre des collectivités et celle d’un libre développement des potentialités individuelles4.

1 Cette analogie est inspirée en partie par celle que V. S. Ramachandran a faite entre un cerveau humain et un poste de télévision. Après avoir posé la question de la localisation de la conscience dans le cerveau, il pose la question : où est située l’émission de télévision : dans les ondes électromagnétiques, dans le tube cathodique, dans l’univers entier… ? Il conclut que la réponse est en définitive « une question secondaire » (Vilayanur S. Ramachandran, Le fantôme intérieur, op. cit., p. 32). 1

2 « L’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu singulier. Dans sa réalité, c’est l’ensemble des rapports sociaux » (Karl Marx et Friedrich Engels, Thèses sur Feuerbach, dans L’idéologie allemande, traduction H. Auger, G. Badia, J. Baudrillard, R. Cartel, Paris, Éditions Sociales, 1988, p. 52). 2

3 Erich Fromm, La mission de Sigmund Freud, traduction par Paul Alexandre, Bruxelles, Éditions Complexes, 1975, p. 98-99. 3

4 La question d’une conscience globale de l’humanité est traitée d’un point de vue philosophique dans mon ouvrage Le Dieu imparfait. Essai de philosophie pour notre temps, Presses Inter Universitaires, Québec, 2006; en particulier le chapitre 1 : « L’humanité ». 4