Certains travaux ont décrit l’intelligence individuelle comme une construction qui s’effectue graduellement dans la vie de l’individu. Cette construction permettrait à l’individu de s’adapter au réel et de se développer par étapes1. De même, en s’inspirant de ce modèle, on peut poser ici que l’intelligence se construit collectivement en tant qu’intelligence scientifique ou, plus généralement, en tant qu’intelligence collective de la recherche de compréhension. De même que l’individu développe son intelligence par le moyen d’un apprentissage lui permettant d’explorer la réalité autour de lui, la société humaine développe son intelligence collective grâce à des institutions liées à son système d’éducation et à la recherche. Les sous-produits de ce développement qui donnent lieu à des créations conceptuelles supercollectives comprennent les concepts, les théories et les méthodes scientifiques qui s’imposent à une époque donnée.  

            Certaines évidences suggèrent que l’intelligence collective se développe. Des études récentes ont mis en évidence un phénomène qui en a étonné plus d’un. Il s’agit de l’augmentation très régulière du QI moyen dans tous les pays industrialisés du monde où les données sont disponibles.  

« L’effet Flynn » 

            D’après des études considérées comme crédibles par les spécialistes, le QI augmente à un rythme très marqué dans tous les pays où l’on a pu le vérifier depuis les débuts du XXème siècle. On a appelé ce phénomène « l’effet Flynn », du nom du chercheur qui l’a mis au jour2. On en ignore encore les causes exactes. Il semble aller de pair avec les progrès de l’alphabétisation et de l’instruction générale. Avant les résultats obtenus par J. Flynn, les chercheurs avaient déjà observé des corrélations du même type entre la hausse générale du niveau de vie et le QI moyen dans certaines sociétés.                                  

  Un argument pour la lutte contre la pauvreté 

            Dans son livre La mal-mesure de l’homme, Stephen J. Gould a trouvé argument dans l’existence de l’effet Flynn pour critiquer l’usage que certains chercheurs ont voulu faire de mesures du QI, en affirmant que le QI moyen de groupes sociaux défavorisés était relativement bas. Gould a fait état de l’« augmentation considérable du QI chez des enfants noirs d’origine modeste adoptés par des familles riches et de niveau intellectuel élevé ». Il a ensuite fait un rapprochement entre ces données et l’« augmentation du QI chez certaines nations depuis la Seconde Guerre mondiale, dans une mesure égale aux quinze points de différence séparant actuellement les Blancs et les Noirs aux États-Unis3 ». Il s’agit là d’un argument puissant lorsqu’on veut faire valoir que les groupes sociaux les plus défavorisés ne sont pas congénitalement condamnés à rester défavorisés. Ce qui les défavorise est en quelque sorte un retard socioculturel de quelques années qui comme tel est évidemment rattrapable.

           Certains groupes afficheraient un QI moyen plus élevé que d’autres ? Si tel est le cas, cela signifie alors, en particulier, que les groupes qui sont aujourd’hui favorisés en matière de QI seront très défavorisés par la comparaison avec les « métissés » que nous serons devenus demain ! 

            Au niveau supercollectif, un phénomène comparable est observable par les historiens. Il existe une progression des connaissances scientifiques de l’humanité qui paraît irréversible sur le long terme. La correspondance avec les niveaux individuel et collectif ne permet pas de tirer des conclusions nettes. Il y a bien une sorte de concordance évidente entre les différents niveaux de développement intellectuel. Aucune conclusion rigoureuse n’en découle.

            Toutefois l’humanité, comme l’ensemble de la vie, évolue d’une façon qui semble accréditer l’hypothèse d’une tendance évolutive globale, comparable au développement sui generis de l’embryon d’un être dont la qualité intellectuelle serait l’une des caractéristiques principales.

1 Il s’agit de l’approche développementale, qui a été adoptée et élaborée entre autres par Jean Piaget, Henri Wallon, Lev Vygotsky et Arnold Gesell. Cf. par exemple Jean-François Dortier, « L’intelligence : de quoi parle-t-on ? », version remaniée d’un article de 1998 publiée dans Le cerveau et la pensée. La révolution des sciences cognitives, coordonné par Jean-François Dortier, 2e édition actualisée et augmentée, Auxerre, Sciences Humaines Éditeur, 2003, p. 288. 1

2 Cf. James R. Flynn, « Massive IQ gains in 14 nations; what IQ tests really measure », Psychological Bulletin, 101, 1987. Selon Jean-François Dortier, l’effet Flynn est une « tendance lourde des sociétés contemporaines ». Il va même jusqu’à soutenir que, de ce fait et, en moyenne et de façon générale « les petits enfants sont de véritables surdoués par rapport à leurs grands-parents » (loc. cit., p. 292-293). Si ces résultats sont véridiques et bien interprétés, ils suggèrent ipso facto que notre QI moyen actuel pourrait être beaucoup moins élevé que celui que nos descendants auront dans l’avenir. 2

3 Stephen Jay Gould, La mal-mesure de l’homme (The Mismesure of Man, 1981), Paris, Odile Jacob, 1997, p. 382. Gould visait entre autres les affirmations de Charles Murray et Richard Herrnstein à propos de leurs propres recherches dans leur livre The Bell Curve (1994). Ces deux spécialistes ont d’ailleurs été critiqués par plusieurs autres chercheurs en ce qui concerne leur interprétation des données. Gould n’attaquait pas les tests mentaux, dont, a-t-il avoué, il ne savait que penser. Par ailleurs Gould a approuvé Alfred Binet « entièrement et fortement » pour le but qu’il avait donné à son test qui était de servir à aider les élèves qui connaissaient des difficultés à l’école. Gould a alors précisé qu’il ne voulait pas attaquer les tests mentaux et que son livre se voulait « la critique d’une théorie spécifique de l’intelligence, s’appuyant souvent sur une interprétation particulière d’une certaine façon de pratiquer les test mentaux ». L’interprétation que Gould voulait attaquer est celle qui voyait l’intelligence comme une « entité unimodale, génétiquement déterminée, et inchangeable » (op. cit., p. 37-38). 3