Toute tentative de comprendre du jamais vu, de résoudre de nouveaux problèmes ou de solutionner d’anciens problèmes avec de nouveaux moyens conceptuels ou de nouvelles méthodes suppose la capacité d’innover ou d’inventer, de découvrir ou de créer. L’intelligence suppose donc nécessairement la créativité. 

            À l’image de la nature, l’humain qui tente de résoudre un problème fait des essais et effectue une sélection. Son intelligence joue un rôle clé aussi bien dans la production d’essais que dans la sélection. Dans le cas d’un problème d’un type nouveau, l’intelligence requise pour produire les essais doit évidemment être créative. Il lui faut faire varier les essais d’après des dimensions qualitatives diversifiées. Il peut être nécessaire d’élargir ses horizons au-delà des habitudes de pensée. Lorsqu’il s’agit d’effectuer la sélection, l’intelligence doit se montrer capable de juger, ce qui suppose un sens de la rigueur. La créativité peut être requise encore dans ce cas parce qu’il peut être nécessaire de juger au nom de la rigueur d’après des critères renouvelés. 

            La nature fait elle-même en un sens preuve d’intelligence dans la mesure où elle innove et même « résout des problèmes » de stabilité et de coexistence des formes en présence. En physique, les essais sont fournis à partir de combinaisons de particules élémentaires et de champs d’interaction. Les variations dépendent du nombre de particules et de la quantité d’énergie disponibles, de leurs qualités respectives, de leurs agencements possibles et des types d’environnements dans lesquels les structures physiques se développent (cosmique, intergalactique, galactique, stellaire, planétaire, etc.). La sélection naturelle (physique) se fait surtout sur la base de deux critères, soit la stabilité des objets et la capacité du milieu de produire d’autres objets semblables.  

            En biologie, la variation des essais dépend d’abord des mutations génétiques possibles, puis des propriétés physico-chimiques des structures ou des organes dans leurs interactions mutuelles et dans leurs interactions avec le milieu. Les différentes formes de vie qui sont a priori possibles correspondent aux structures génétiques possibles, incluant en particulier les génomes, et les développements possibles de ces formes conformément aux lois de base et aux environnements possibles. Il est sûr que, dans le cours de l’évolution, les essais ont été très nombreux et que la diversification des structures et des fonctions a été d’une richesse qu’il nous est difficile d’imaginer. La sélection s’effectue conformément au principe darwinien d’adaptation à l’environnement existant. Elle dépend donc des types d’environnements, en tant que milieux physico-chimiques et en tant qu’ensemble structuré de formes de vie. 

            Ce n’est que dans le cas de l’humain que l’intelligence semble prendre tout son sens. La compréhension humaine, ou la compréhension recherchée par l’humain, ne consiste pas uniquement à résoudre des problèmes de production et de stabilité ou d’adaptation à l’environnement. L’humain progresse par les essais et les erreurs, mais en un sens très élargi. La création des essais se fait — abstraitement d’abord dans la tête puis concrètement par une œuvre écrite ou construite — et avec une diversification sans limite connue. Les habitudes (préjugés, mœurs, traditions, conventions, etc.) limitent les variations possibles de façon souvent arbitraire, mais elles peuvent toutes être remises en question. La sélection — d’abord dans la tête, encore — se fait d’après des besoins et des désirs qui, le plus souvent, naissent d’un cadre de vie qui n’a que peu à voir avec le cadre naturel d’origine, et qui se renouvelle constamment dans le cours de l’histoire. 

            Lorsque nous faisons face à un problème, il nous vient comme par hasard des pensées variées qui représentent les essais susceptibles de nous faire avancer vers une solution possible. Nous en savons peu sur les processus cérébraux qui sont impliqués dans la production de ces essais — les idées ou les images qui nous trottent dans la tête —. Quelles sont les contraintes qui pèsent sur ce type de processus et limitent en fait la diversification des pensées ? Nous avons l’impression que nous effectuons « nous-mêmes » la sélection des bonnes idées qui nous viennent à l’esprit. Nous avons l’impression que nous le faisons librement et rationnellement. Cependant ces impressions comportent une bonne part d’illusion. 

            Non seulement des contraintes physiologiques et psychiques pèsent sur notre évaluation de nos idées, mais il existe aussi des contraintes qui sont spécifiquement imposées par l’environnement socioculturel, économique et politique. L’évaluation des croyances en général (mythiques, religieuses, idéologiques, esthétiques éthiques, scientifiques ou autres) varie beaucoup selon le lieu et l’époque. De ce fait, l’individu capable d’originalité véritable doit assumer certains risques qui concernent aussi bien la façon dont son groupe le perçoit que la façon dont il évalue lui-même ce qu’il peut apporter d’original1.  

             Toute découverte ou création humaine se loge dans une époque de l’histoire. Elle ne peut pas devancer cette époque plus qu’il n’est humainement possible d’accepter et d’intégrer. C’est pourquoi le potentiel humain réel de découverte ou de création diffère immensément du potentiel humain effectif, qui se trouve lié à une époque donnée ou à l’époque qui la suit immédiatement.

1 Robert J. Sternberg remarque à ce propos que l’« acte créatif est souvent perçu comme déviant et menaçant le statu quo » (loc. cit., p. 299). 1