L’intelligence du réel ou du sens ne peut être qu’unique et ce, même si on supposait qu’on arriverait un jour à comprendre que le réel ou le sens, au singulier, ne sont que des illusions. Cette intelligence diffère des intelligences considérées par les psychologues en ce qu’elle est une idée de l’intelligence plutôt qu’une intelligence réelle. Celle-ci est mesurable ou, du moins, sujette à l’étude empirique directe, ce qui n’est pas le cas de l’idée d’intelligence. Cependant cette idée s’incarne partiellement dans une certaine réalité pratique et observable qui est celle de la recherche générale de compréhension du réel telle qu’elle se présente à notre époque et dans le cours de l’histoire. 

          Il y a une idée de ce qu’on peut appeler la compréhension la plus profonde du réel. Cette intelligence consisterait entre autres à développer toutes ces formes d’intelligence qu’on énumère aujourd’hui, et de les intégrer en une perspective intelligible, chacune prenant son sens d’après l’ensemble. En somme, il faut bien tenter de comprendre ce que signifie cette multiplicité de formes d’intelligence, quitte après coup à devoir conclure peut-être à l’inanité de la tentative. Pour ce faire, situons cette idée de l’intelligence dans le contexte contemporain. 

            Parmi ceux qui refusent de réduire l’intelligence au QI, on définit parfois le but de l’intelligence comme étant l’adaptation au milieu dans lequel on vit1. Cette interprétation a le mérite de pouvoir s’appliquer non seulement à l’humain mais aussi aux animaux, voire aux formes de vie en général. Dans le cas de l’humain, il s’agit d’un potentiel réel, effectif ou non, de s’adapter non seulement au milieu où l’on vit à un certain moment, mais aussi à d’autres milieux plus ou moins vastes qu’on est susceptible de découvrir et de créer, à court, moyen ou long terme. Ce critère permet d’interpréter non seulement l’intelligence individuelle, mais en outre les intelligences collective et supercollective. Dans le cas d’un individu, le milieu est envisagé comme personnel, domestique ou professionnel. Dans le cas d’une collectivité, il est plutôt vu comme sociopolitique, interétatique ou mondial. Dans le cas supercollectif, il est ou sera considéré comme planétaire ou cosmique, voire d’un ordre potentiellement plus élevé dont nous ignorons tout encore.

1 C’est le cas de Robert J. Sternberg, l’auteur de la théorie triarchique de l’intelligence, selon qui l’intelligence « est l’ensemble des habiletés que l’individu organise intentionnellement pour s’adapter au milieu dans lequel il vit » (cf. « L’intelligence au-delà du QI. Entretien avec Robert J. Sternberg », dans Sciences humaines, no 55, novembre 1995 ; l’entretien se déroule entre Sternberg et la direction de la revue Sciences humaines et les propos sont recueillis par Chantal Pacteau (repris dans Le cerveau et la pensée, op. cit., p. 295-302). 1