Les chercheurs qualifiés ne s’entendent pas sur la définition de l’intelligence humaine. Selon les sens les plus courants, elle est par exemple l’aptitude à penser juste, à résoudre des problèmes indépendamment des connaissances acquises ou, plus précisément, indépendamment de l’expérience, de l’apprentissage et de la culture. On donne souvent à l’intelligence, en outre, le sens de ce que mesurent les tests de quotient intellectuel (QI). Cependant les significations de l’intelligence ont évolué et évoluent encore. Depuis peu, on admet qu’il existe plusieurs formes d’intelligence incluant par exemple — ce qui est nouveau — l’intelligence émotionnelle. Ici, nous supposerons plutôt que l’intelligence est unique et qu’elle vise à comprendre le mieux possible le réel. Cette dernière expression signifie que l’on doit généralement se contenter d’une compréhension approximative et partielle de la réalité prise dans son ensemble. Nous supposerons de plus que l’intelligence humaine existe à différents niveaux, soit aux niveaux individuel, collectif et supercollectif.  

  Les types d’intelligence 

           On distingue aujourd’hui plusieurs types d’intelligence : linguistique, logique, mathématique, spatiale, musicale, kinesthésique, émotionnelle, interpersonnelle ou intrapersonnelle, analytique ou synthétique, discursive ou intuitive, etc.1 De toute évidence, on réagit ainsi contre l’attitude d’exclusion liée à un type d’interprétation restrictive de l’intelligence, telle que celle qui l’a réduite au QI. À la limite, on voudrait inclure ainsi toutes les aptitudes des différents types d’activité humaine, dans quelque culture ou groupe social que ce soit. 

            Le quotient intellectuel apparaît comme une caractéristique de l’intelligence individuelle. Il équivaut à une capacité effective de solutionner très rapidement — c’est une épreuve de vitesse — certains problèmes simples comportant une astuce plus ou moins évidente. Les tests de QI ne mesurent donc pas le potentiel réel d’intelligence susceptible de devenir effectif du vivant de l’individu, mais seulement certaines de ses capacités effectives. Il ne nous révèle pratiquement rien concernant le potentiel réel à moyen ou long terme. Or, celui-ci est nécessaire pour résoudre, par exemple, des problèmes scientifiques. 

            Plus haut, nous avons appelé « intelligence avancée » la capacité effective de comprendre ce qui est réel,  le réel incluant ce qui est réellement possible, où le mot comprendre est pris en un sens fort, ce qui veut dire qu’on est parvenu à un accomplissement de la compréhension la plus large et la plus profonde du réel2. Nous avons posé que l’existence d’un tel potentiel réel caractérise l’Univers de façon plus ou moins probable. Si l’humain représente un type d’intelligence avancée, cela signifie que l’intelligence du réel a évolué et continuera très vraisemblablement d’évoluer dans l’avenir. Cette façon de définir l’intelligence suppose que son développement va de pair avec l’apprentissage. L’intelligence avancée repose en effet sur l’idée qu’elle peut se développer d’après un potentiel réel qui n’est pas seulement effectif. L’intelligence accomplie peut être dite transfinie dans la mesure où nous ne sommes pas encore en mesure de concevoir le type de compréhension du réel qu’elle permettra peut-être de développer dans l’avenir de la recherche. 

            Ainsi l’intelligence avancée, selon sa version supercollective, s’incarnerait entre autres dans la science et la réflexion critique telle qu’elle se développe dans l’histoire humaine et il est possible — c’est-à-dire conciliable avec la description scientifique du réel — qu’elle poursuive son évolution encore dans l’avenir. La description scientifique du réel suppose en effet l’existence d’un potentiel réel d’intelligence dirigée vers la recherche. La pluralité des formes d’intelligence se retrouve, en partie et selon des modalités différentes, dans la pluralité des sciences elles-mêmes. Cependant force est d’admettre qu’en définitive, ces intelligences de la science visent toutes à comprendre le mieux possible différents aspects d’une même réalité, qui regroupe la pluralité de leurs objets. Les intelligences multiples se regroupent en une intelligence unique qui consiste à comprendre le mieux possible tout ce qui est réel.

1 Voir Howard Gardner, Les formes de l’intelligence (Frames of mind, New York, Basic Books, 1983), Paris, Odile Jacob, 1997. La façon dont Gardner identifie les types d’intelligence ouvre en fait la porte à toute interprétation consistant à en ajouter d’autres types particuliers, non encore reconnus. Cependant il ne mentionne pas comme telles les intelligences collectives et supercollectives. 1

2 Voir le chapitre 1, en particulier les sections 1.3 et 1.4 2