La science actuelle nous fait comprendre en partie ce que sont l’Univers, la vie et l’humain. Cependant il existe des raisons de croire que la recherche scientifique est encore loin d’avoir abouti à une véritable compréhension de la réalité. En d’autres termes, notre potentiel réel de compréhension provient de l’Univers et nous pouvons croire qu’une grande partie — la plus grande partie peut-être — de ce potentiel reste encore à développer, dans l’avenir. 

            Malgré leurs différences, souvent profondes, les différentes disciplines de la recherche scientifique présupposent toutes un Univers réel commun. Toutes les sciences sont intégrées implicitement entre elles par l’unicité de leur notion de réalité. Toutes présupposent un monde réel qui est unique. Celui-ci nous apparaît, à sa base la plus fondamentale, sous deux aspects distincts, soit l’Univers ontologique et l’Univers référentiel, le premier incluant nécessairement le second. 

            On peut montrer que les observations respectives des différentes disciplines scientifiques renvoient toutes, par généalogie, à une même base effectivement réelle (et non pas seulement potentiellement réelle), sorte d’origine universelle dont la signification est épistémologiquement et ontologiquement plus profonde que celle du « big bang » de la physique actuelle. D’un point de vue ontologique, l’Univers ontologique est, en un sens physico-cognitif, l’origine causale de tous les événements effectifs qui nous sont connus ou inconnus. D’un point de vue épistémologique, cet Univers est l’origine de notre potentiel réel de connaissances et donc de notre science actuelle. 

            De façon distincte, il existe un Univers référentiel commun des disciplines, soit l’ensemble de toutes les publications scientifiques ou philosophiques qui ont été effectuées depuis les débuts historiques de la recherche reconnue ou qui pourront être effectuées dans l’avenir. Cet ensemble ouvert comporte tout ce qui, à un moment donné de l’histoire de la recherche, peut servir de référence aux chercheurs ou aux diffuseurs de connaissance, qu’il s’agisse d’étudiants, d’enseignants ou d’auteurs de livres ou d’articles scientifiques ou philosophiques. Il inclut notamment les traités, les articles de revues spécialisées, de même que les essais philosophiques1. Cet Univers référentiel comporte actuellement une théorie de l’origine physico-mathématique de l’Univers (ontologique), celui-ci y étant compris comme un univers physique. Cette théorie est, bien sûr, celle du Big Bang et elle est aujourd’hui, en droit, celle qui décrit l’origine matérielle ou physique de tout ce qui existe. L’expression de « recherche reconnue » inclut toute recherche de statut universitaire, c’est-à-dire toute recherche reconnue par les pairs comme suffisamment rationnelle et rigoureuse. À ce titre, on doit y inclure la recherche de type philosophique, qui inclut par exemple celles de philosophes tels que René Descartes ou Emmanuel Kant.  

  Le point de vue référentiel et le point de vue physique 

           L’Univers référentiel a fait implicitement l’objet de philosophies de l’histoire comme celle de G. W. F. Hegel et d’Edmund Husserl et, peut-être, par exemple d’Arnold Toynbee ou de Thomas Kuhn. On peut qualifier de phénoménologique l’Univers référentiel, alors que l’Univers décrit par les cosmologues et, plus généralement, les physiciens est plutôt un univers théorique et physique2.

             La séparation actuelle des disciplines a pour effet de susciter et d’entretenir des attitudes réductionnistes réciproques, les « phénoménologues » tendant à réduire l’Univers physique à l’Univers référentiel, et les physiciens tendant à faire l’inverse. Les phénoménologues et les physiciens ont chacun leurs explications « en droit » propres. On leur reconnaît en effet implicitement le droit d’entretenir des visions du réel qui ne sont pas compatibles entre elles et ce, même s’ils admettent tous, de plus ou moins bon gré, une certaine priorité factuelle de la vision physique des choses, qui repose sur celle des sciences qui peut s’enorgueillir d’avoir les théories les mieux corroborées par l’observation. 

           L’Univers référentiel pourrait être compris comme un potentiel global d’œuvres de pensée, qui se trouve inclus dans le potentiel global de l’Univers ontologique. Comme tous les potentiels réels, il peut être décrit au moyen d’un graphe arborescent. Celui-ci comporte un trajet effectif, constitué par les œuvres publiées du passé jusqu’au moment présent. Il comporte un potentiel réel qui comprend toutes les œuvres futures qui sont réellement possibles. De même, il inclut les autres catégories physico-cognitives, c’est-à-dire les œuvres qui sont publiées à notre époque et la catégorie des œuvres qui ont été réellement potentielles dans le passé. Le principe de réalité est implicitement appliqué. Il est sûr, dans l’esprit de tous les chercheurs, que chacun des événements à caractère référentiel — notamment, les publications de livre ou de revue spécialisée — du passé est un événement effectif du passé. Dans ce cas, cela signifie tout particulièrement que les œuvres passées et leurs auteurs respectifs ont tous existé de façon effective. Les remises en question du principe de réalité ne pourraient guère signifier que des situations invraisemblables qu’on rejette a priori, telle que celles que fournirait par exemple un point de vue solipsiste ou un délire pathologique. 

           La recherche scientifique effective implique les concepts de potentiel humain et de réduction du potentiel réel. Les observations effectives, les découvertes effectives, les calculs et les démonstrations logiques ou mathématiques effectifs sont autant de réductions du potentiel réel de l’humain et, en même temps, de réductions du potentiel de l’Univers ontologique. 

           La réalité que décrivent la physique et les autres sciences de la nature est intentionnellement celle du même Univers ontologique, mais tel que représenté et compris par la science actuelle. La physique et, plus particulièrement, la cosmologie envisagent cet Univers au moyen de structures et de concepts mathématiques. Là aussi, le principe de réalité est, en général, appliqué de façon implicite. Il existe cependant des exceptions. 

L’interprétation d’Eugen Wigner, entre réalité physique et réalité référentielle 

           Certains théoriciens de la mécanique quantique ont interprété cette théorie de telle façon que le principe de réalité n’est pas appliqué au passé de l’Univers. C’est le cas d’Eugen Wigner, par exemple, qui considérait qu’un événement passé ne coïncidant pas avec un événement de conscience n’était pas un événement effectif. Une telle perspective demeure toutefois compatible avec la prise en compte de la réalité passée effective de l’Univers référentiel puisque tout événement de publication a dû nécessairement être accompagné d’événements effectifs de conscience. La position exprimée par Wigner représente en l’occurrence une sorte de « point de rencontre » entre la réalité référentielle et la réalité physique. 

           On suppose assez généralement, parmi les scientifiques, que l’Univers ontologique se trouve en droit intégré par certaines disciplines de base telles que les mathématiques, la cosmologie et, plus généralement, les sciences physiques. L’intégration se fait en principe à partir des théories physiques de bases, celles qui sont vues comme les plus fondamentales. Cependant, dans l’état actuel du savoir, les chercheurs appartenant aux différents champs disciplinaires ne cherchent généralement pas à harmoniser leurs concepts, leurs principes et leurs théories avec ceux des autres. 

            Les sciences humaines ou sociales n’envisagent pas la réalité de façon mathématique. Cependant elles l’envisagent nécessairement dans le sens physico-cognitif, c’est-à-dire de façon à appliquer à leurs discours les catégories du présent, du futur potentiel et du passé effectif. Elles se trouvent de façon assez générale à admettre l’existence de la réalité physique en raison de la légitimité conférée à cette position par la position dominante de la conception physique du réel sur la conception du réel des autres sciences (excepté les mathématiques). 

  Les trois mondes selon Popper 

            Karl Popper a esquissé une « ontologie des trois mondes ». Il identifie « le monde 1 » au monde physique, le « monde 2 » au monde de nos expériences et le « monde 3 » au monde constitué par les contenus logiques des livres, bibliothèques, mémoires d’ordinateurs et tout ce qui leur est assimilable3

            Ces mondes sont tous à comprendre ici comme étant d’abord des sous-produits du développement du potentiel humain. Le monde 1 s’apparente à l’Univers ontologique dans la mesure où il faut le comprendre comme le monde physique en soi et comme ce que nos théories, issues du monde 3, tentent de décrire. Le monde 2 peut être vu comme un sous-produit du développement du potentiel humain des expériences qui sont élaborées à partir des sensations et d’impressions diverses. Le monde 3, pour sa part, s’apparente à l’Univers référentiel à ceci près que, d’après Popper, il existerait par lui-même, indépendamment du potentiel humain. L’Univers référentiel n’a de signification qu’avec la présence de l’humain (l’humain étant compris comme toute entité douée d’une intelligence aussi avancée que celle que nous connaissons).  

            Chacune de ces disciplines de recherche a en commun avec les autres le projet d’étudier et de comprendre une partie, ou un aspect de la réalité. Mais il s’agit toujours, à la base, de la même réalité quelle que soit la diversité des objets et des méthodes. Nous posons donc de façon implicite mais consensuelle l’unicité factuelle de l’Univers ontologique. Il s’agit en fait d’une unicité physico-cognitive, qui signifie l’unicité du temps réel. Chaque discipline admet implicitement un seul présent effectif commun et il en va de même en ce qui concerne le passé effectif et, aussi, le futur potentiel. L’unicité de l’Univers référentiel en découle naturellement. Les disciplines de recherche partagent en fait et en droit le même Univers d’œuvres publiées. C’est ainsi même si elles prétendent à leur autonomie par rapport aux autres disciplines et que les œuvres qui leur sont pertinentes demeurent en pratique séparées des autres œuvres.  

            Ce sont là des évidences fondamentales. La transfinité du potentiel humain réel signifie que le contenu demeurant de notre potentiel ontologique nous est actuellement non seulement inconnu, mais qu’il nous est encore inconcevable. Dès le départ, lorsque l’humain est apparu dans le passé, le contenu de son potentiel réel de découvertes, d’innovations et de créations d’œuvres lui était tout à fait inconcevable. Il n’est pas difficile de se convaincre que cela est demeuré vrai jusqu’à la modernité. Les humains des époques antérieures ne pouvaient encore concevoir ce qui allait être découvert et créé par la suite. Ils ont cru à chacune de ces époques (et dans chacune des cultures) que leurs prédécesseurs et eux-mêmes avaient découvert et créé déjà tout l’essentiel. Ce type de méprise semble avoir été habituel. Il y a dans cet aveuglement naïf une bonne raison déjà d’affirmer que les découvertes et les créations ultérieures nous étaient et nous sont encore inconcevables. La situation actuelle de notre science et de notre philosophie — y compris leur désunion elle-même — semble bien le démontrer.  

            Dans l’Univers référentiel, une certaine intégration des disciplines se fait néanmoins de facto, les chercheurs de chacune des disciplines reconnaissant implicitement la compétence des autres chercheurs. Cela s’effectue du seul fait d’admettre l’existence des institutions universitaires, qui se reconnaissent entre elles et se trouvent ainsi à reconnaître les différents départements ou facultés. Cette reconnaissance comporte des lacunes à cause du manque relatif de communications interdisciplinaires. Cependant cette situation paraît normale et elle est en quelque sorte instituée en même temps que l’institution universitaire en général. Il se peut, par ailleurs, que certains chercheurs voient comme illégitimes certains types de recherche qui peuvent être admis dans une institution donnée, mais cela ne les empêche nullement de reconnaître les disciplines centrales de la recherche, qui sont habituellement reconnues dans toute institution universitaire.

1 L’Univers référentiel ne doit pas être confondu avec ce qui est appelé l’univers du discours, qui est relatif à un type donné de discours. Par exemple, on peut distinguer un univers du discours scientifique et un univers du discours théologique. L’Univers référentiel n’est pas apriori limité de la sorte et apparaît comme ouvert sur toute recherche valable qui pourra émerger dans l’avenir. 1

2Le lecteur désireux d’approfondir le caractère référentiel de la rationalité philosophique devrait prendre connaissance de mon ouvrage Le Dieu imparfait. Essai de philosophie pour notre temps (Québec, Presses Inter Universitaires, 2006). 2

3Karl R. Popper, La connaissance objective (traduction de l’anglais par Catherine Bastyns), Bruxelles, Éditions Complexes, 1978, p. 85. Le neurologue J. R. Eccles a appuyé cette théorie de Popper. Le physicien et mathématicien Roger Penrose a proposé une théorie semblable dans Les ombres de l’esprit. Penrose précise que son monde 3 diffère de celui de Popper en ce qu’il faut le comprendre comme « le monde platonicien des formes mathématique ». Dans notre optique ce monde platonicien semble correspondre à un exo-cosmos dont notre perception serait logico-mathématique, et qui inclurait l’Univers ontologique (Les ombres de l’esprit. À la recherche d’une science de la conscience (Shadows of the Mind. A Search for the Missing Science of Consciousness, Oxford University Press, 1994; traduction de Christian Jeanmongin), Paris, InterÉditions, 1994, p.400 et suivantes). 3