Commentant la façon dont le langage serait apparu au cours de l’évolution des primates, Daniel Dennett remarque que l’humain manifeste en bas âge l’aptitude au langage si rapidement et avec si peu d’effort qu’il en conclut que « nous sommes les descendants des virtuoses du groupe1 ».  

Justement, les différentes virtuosités que l’humain a manifestées, qu’il s’agisse de la capacité propre à tous les humains d’apprendre à s’exprimer par le langage ou de remarquables capacités d’apprendre à jouer du piano, du violon, etc., de créer des chefs-d’oeuvre ou encore des capacités d’exceller dans les recherches mathématique ou dans des domaines scientifiques ou philosophiques, et cetera. Cet « et cetera » est capital parce que la plupart de ces virtuosités ne se sont révélées qu’après une longue préhistoire et parfois même de façon relativement tardive dans l’histoire. Cette situation suggère la fiction qui suit. 

            Supposons qu’un enfant soit doué pour la musique et, plus particulièrement, qu’il soit apte à devenir un virtuose du piano. Plus précisément, il en aurait en lui le potentiel intrinsèque2. Supposons en outre que cet enfant soit né dans un milieu défavorable, c’est-à-dire que les conditions familiales, éducatives ou socioculturelles requises afin de pouvoir développer ce potentiel ne soient pas réunies. Il est clair que ce simple fait n’empêche nullement qu’il existe chez cet enfant le potentiel de devenir un pianiste virtuose.  

        Cette situation nous amène naturellement à évoquer des cas connus d’« enfants prodiges », dont le jeune Mozart représente peut-être le type. A cette époque, les conditions pour que son génie musical s’épanouisse n’existaient peut-être qu’en Europe. Il semble que le jeune Mozart ait joui de conditions familiales plutôt favorables et qu’en outre, la société dans laquelle il a grandi présentât les caractéristiques les plus propices3. Or, supposons qu’un enfant aussi doué que lui soit né ailleurs ou à une époque antérieure. A priori, rien ne s’oppose à l’idée d’une telle possibilité. Il semble très plausible qu’il y ait eu parmi les ancêtres de Mozart des gens très doués également, et cela de la même façon intrinsèque. Il est sûrement possible, en outre, que d’autres personnes sans lien direct de parenté avec lui aient pu avoir ces dons. Et — pourquoi pas? — de telles personnes auraient pu exister bien des siècles auparavant. Bien sûr, elles n’étaient pas en mesure alors de développer leur talent comme Mozart l’a fait. Comment auraient-elles pu le faire si le cadre familial et culturel requis n’existait pas encore? Comment, en particulier, auraient-elles pu développer leur capacité de devenir des virtuoses du piano si cet instrument n’existait pas4

            Afin de radicaliser cet argument, il est proposé maintenant de considérer la situation précédente d’un point de vue en quelque sorte extrême. Les paléontologues ont retrouvé des traces d’hominidés morphologiquement semblables aux humains d’aujourd’hui dans des sites dont l’âge remonte à environ à plus de 50 000 ans. On a retrouvé dans plusieurs grottes des fresques d’un art pariétal remarquable qui lui seraient attribuables. On appelle cet hominidé l’« homme moderne » ou encore l’« homme de Cro-Magnon ». D’après ce qui précède, il semble probable que cet humain ait eu des aptitudes à l’expression artistique semblables à celles de l’homme actuel. Il y a 50 000 ans, disons, l’un d’eux aurait pu avoir en lui un potentiel intrinsèque spécial pour la musique. Il ne s’agit pas, ici, de suggérer qu’un « Mozart » ait existé parmi eux. Cela n’aurait guère de sens. Il est évident qu’à cette époque une telle virtuosité du piano ne pouvait se révéler. Si on lui suppose des aptitudes à bien jouer d’un instrument de musique, il ne pouvait guère s’exercer qu’au moyen d’une flûte rudimentaire — une flûte de roseau, par exemple —, qu’il aurait vraisemblablement fabriquée lui-même. Son public aurait été sans doute très restreint et, tout comme lui, personne n’aurait bénéficié d’une formation musicale d’un type élaboré. S’il avait composé des oeuvres, il les aurait jouées de mémoire, l’écriture musicale n’existant pas encore (l’écriture ordinaire non plus, d’ailleurs).  

  Notre ancêtre ? 

          Il est sûr qu’au moins l’un des humains d’il y a 50 000 ans était l’ancêtre de l’un ou l’autre des humains qui existent ou ont existé dans la modernité. On peut montrer qu’il est même probable qu’une femme (ou un homme) de cette époque lointaine fût l’ancêtre commun de toute l’humanité qui existe actuellement ou qui existait, par exemple, au XVIIIème siècle et, donc, de Wolfgang Amadeus Mozart. Il est donc possible que le « virtuose » du paléolithique fût cet ancêtre lointain. Cependant on peut aussi croire qu’il s’agissait de quelqu’un d’autre qui n’est pas l’ancêtre de Mozart ni de personne ayant vécu depuis lors. 

          Dans la peuplade de notre « virtuose », les gens connaissaient peut-être la musique. Le chant y était probablement pratiqué. On y connaissait peut-être l’usage de la flûte ou du tambour. Il est possible que le « virtuose », sentant un profond appel en lui, se soit un jour éloigné de son village, qu’il soit allé se façonner une flûte à même un roseau et qu’il se soit longuement essayé d’en tirer des harmonies, avec pour auditoire sa seule personne. Ou bien, peut-être était-il l’un des joueurs de flûte attitrés de sa tribu lorsqu’on y pratiquait un rite sacrificiel. Il se peut qu’il n’ait été que l’un des participants aux chants du groupe. Il s’extasiait peut-être en prononçant des paroles accompagnées d’une musique rythmée. Ce faisant, il contribuait à la mémoire orale du groupe. 

            Voici le point crucial. Il est possible que cet individu du paléolithique ait eu en lui un potentiel intrinsèque de pianiste virtuose. Il nous est, en effet, loisible de le croire et, même, de croire qu’il y a eu, pendant les millénaires de la préhistoire, plusieurs, et peut-être un nombre relativement élevé, d’êtres humains qui ont eu un potentiel intrinsèque d’un type ou d’un autre — virtuose du piano ou du violon, éminent chef d’orchestre, ou bien, par exemple, mathématicien, théoricien de la physique, ingénieur ou architecte remarquables — sans pour autant être en mesure de développer de façon réelle ce potentiel humain. Il faut bien remarquer que, même s’il n’était pas du tout actualisable dans ce contexte ancien, ce potentiel aurait bel et bien pu exister chez cet individu. En effet, et si tel avait été le cas, il aurait été effectivement capable de le montrer de façon éminemment spectaculaire à la seule condition qu’on lui ait fourni les moyens socioculturels de le faire. On remarque que, mutatis mutandis, il en irait tout à fait de même si, au lieu de supposer un cadre préhistorique, on supposait un cadre analogue à ce qui existe de nos jours dans les pays les plus pauvres de la Terre. Un être humain doué de talents particuliers de certains types serait dans l’incapacité de les développer le moindrement et de les faire valoir. 

            Cet exercice d’imagination et de transposition relève de ce qu’on pourrait appeler une expérience de pensée intemporelle. Celle-ci met en évidence une caractéristique de l’évolution globale, c’est-à-dire l’un des aspects les plus remarquables du potentiel réel de la vie et de l’humain pris dans leur ensemble. Ce potentiel ressemble par certains côtés à ce que les biologistes appellent la « préadaptation », c’est-à-dire la prédisposition organique à vivre dans un milieu différent, mais il s’en distingue évidemment par le fait que, dans le cas de notre « virtuose » du paléolithique, le type de milieu où il aurait pu se développer comme tel est un cadre socioculturel qui n’avait jamais existé et n’existerait pas avant des dizaines de millénaires, et que rien dans la théorie de l’évolution darwinienne ne permettait de prévoir. Une telle capacité de « virtuose » au paléolithique peut être décrite comme un « phénotype anticipé » qui n’est apparu que bien après que le génotype approprié ait été sélectionné.  

            Le cadre socioculturel requis pour que de telles virtuosités puissent se réaliser est apparu à différentes époques, mais ces époques sont toutes très récentes par rapport à celle du paléolithique. Il est probable qu’un changement profond de l’environnement culturel résulte, à la longue, de l’effectuation de ces potentiels dans plusieurs domaines distincts de la vie sociale et culturelle. Il est clair, par exemple, que les méthodes ou les modalités existantes de l’éducation tendront à être modifiées du simple fait que des modèles sont connus. Par la suite, des pratiques nouvelles se répandent et deviennent partie du patrimoine collectif. Ainsi que nous l’avons constaté, un grand nombre d’autres cas de potentiels physiques ou biologiques sont dans une situation analogue5. L’existence d’un tel potentiel global est le type de chose que la science actuelle n’explique que très partiellement et que, jusqu’à présent, elle s’est contentée d’attribuer au hasard. En somme, notre science actuelle est peut-être, du point de vue de notre science à venir, d’aspect aussi insignifiant à cet égard que l’était notre « virtuose » à son époque.

1 Daniel Dennett, La conscience expliquée, op. cit., p. 250. 1

2 Rappel : Le potentiel intrinsèque n’équivaut pas au potentiel réel (voir la section 6.2.2). 2

3On sait au moins que le jeune Mozart naquit à Salzbourg (Autriche), en 1756, d’un père bon pédagogue en musique. Entre 1762 et 1766, il fit des tournées musicales dans plusieurs endroits d’Europe, dont Vienne, Francfort, Paris et Londres. Il rencontra alors des musiciens tels Johann Schobert et Jean-Chrétien Bach (le fils cadet de Jean-Sébastien), qui influencèrent notablement sa sensibilité artistique. 3

4 D’après les historiens, Bartolomeo Cristofori, en 1709, peu de temps donc avant la naissance de Mozart, fut l’un des inventeurs du piano (car il y en eut plusieurs). 4

5 Voir la section 5.5, « Le paradoxe de Wallace ». 5