La transfinité signifie, en outre, qu’on aurait tort de représenter l’humain du futur comme un « homme idéal » dans une « société idéale », lesquels ne sont encore que des projections naïves à partir de ce que l’on croit savoir. En ce sens, l’avenir ne sera pas « utopique ». Car l’utopie équivaut à la représentation d’une réalité idéale et parfaite dont on croit comprendre le caractère hautement désirable. Si, après plusieurs stades de développement global, la société du futur s’avère alors de quelque façon désirable, nous ne sommes pas plus en mesure de comprendre le comment ou le pourquoi de cette désirabilité que l’homme de Cro-Magnon n’était en mesure de comprendre ce qu’il peut y avoir de désirable dans la société grecque antique ou dans une démocratie moderne s’il les rapportait à ses propres critères. La méconnaissance de l’humain à l’égard de l’humain ne se limite pas à celle des individus d’une époque. Elle est profondément celle même de ceux qui sont réputés les plus savants ou les plus « éclairés ».

            Les penseurs grecs étaient souvent des plus critiques à l’égard de leur propre société. Platon et Aristote n’étaient pas favorables à la démocratie qui y existait. Ils ne concevaient d’ailleurs pas de meilleures formes de démocratie et ils n’essayaient pas d’en concevoir. Il est probable que les hellénistes modernes savent, mieux que les philosophes Grecs eux-mêmes ne le savaient, apprécier les mérites de la cité grecque et la valeur de ses réalisations culturelles. Les modernes trouvent davantage dans les philosophies et, en général, dans les conceptions grecques que les Grecs eux-mêmes, en un sens, ne le faisaient. En effet, Platon et Aristote, par exemple, n’avaient guère que du mépris pour les Sophistes. Pourtant ceux-ci ont été les premiers à s’intéresser à nombre de questions qui font l’objet des sciences humaines de nos jours. Et, réciproquement, il semble bien que la plupart des Sophistes n’eurent guère de considération à l’égard des deux rationalistes Platon et Aristote. Cependant, le plus étonnant est peut-être que Platon ait méconnu les potentialités réelles de la pensée de son élève Aristote, qui a développé une philosophie très différente de la sienne et qui aura été aussi appréciée que la sienne, sinon davantage, dans les millénaires suivants. Aristote, par ailleurs, estimait sûrement moins que bien des modernes la philosophie de son vieux maître Platon. Il aurait sans doute jugé peu sérieux de l’étudier minutieusement, dans le détail, comme on l’a fait souvent avec profit par la suite.  

             Ce type de méconnaissance, présente même chez les plus grands penseurs classiques, existe encore de nos jours, à peu près aussi forte et aussi profonde. On pourrait même croire qu’elle est plus grave encore, du fait des nombreuses disciplines spécialisées qui communiquent peu ou mal entre elles. En ce sens, la méconnaissance apparaît comme l’un des traits les plus constants de l’humain, depuis le paléolithique jusqu’à nos jours, et peut-être au-delà. Certes nous ne pouvons savoir ce que pensait l’homme de Cro-Magnon d’il y a 30 000 ans.  Nous pouvons néanmoins croire qu’il était dans l’incapacité effective de connaître ce qui allait avoir lieu dans les millénaires ultérieurs. Le Grec de l’époque classique méconnaissait les autres cultures que la sienne et méconnaissait le potentiel de développement humain de l’avenir. Or, nous verrons qu’il en va encore tout à fait de même de nos jours. 

  Transfinité et paranormalité 

           Lorsqu’on témoigne de l’existence de capacités paranormales, on les entend en général comme un potentiel effectivement actualisable dès l’époque actuelle et dans un type d’environnement déjà accessible. La caractéristique particulière du potentiel transfini est plutôt de ne pas être nécessairement réalisable de façon effective. De plus, l’idée du potentiel transfini de l’humain actuel se rapporte à l’avenir des conceptions scientifiques, non à leur passé. Cela signifie qu’on ne peut, en général, tenter de les expliquer en ayant recours à des conceptions ou des méthodes qui sont devenues périmées depuis que les méthodes de la science moderne se sont affirmées.

           L’idée de transfinité va de pair avec le projet de poursuivre le développement du potentiel humain réel en son sens le plus général. Elle est donc l’idée de faire progresser la science au-delà du stade actuel et de considérer des possibilités qui correspondent à plus de rigueur et d’objectivité scientifique dans le meilleur sens qu’il sera possible de donner à ces termes. Transposée dans le domaine de l’art et de l’esthétique, la transfinité désigne les capacités générales d’accomplir de nouveaux chefs-d’œuvre, de réaliser de nouvelles sortes de virtuosités. Ces capacités ne relèvent d’aucune magie occulte.

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