L’emploi du mot transfini a ici pour but de désigner la grandeur colossale du potentiel humain réel qui, sans être infinie au sens strict, n’en est pas moins immense. Il y a tout lieu de croire que le potentiel réel de l’humain, comme celui de la vie ou celui de l’Univers, est de cet « ordre » de grandeur, qu’il vaut mieux appeler « super-ordre de grandeur ». Il en résultera ici, d’abord, que l’humain devrait être considéré comme un sous-produit de la nature (ou de l’Univers), au même titre que le reste du vivant ; l’humain est naturel même s’il l’est de façon toute spéciale. Surtout, la transfinité  nous servira à exprimer ce qui échappe encore à la connaissance et à la compréhension de l’humain par l’humain. 

            Le mot transfini partage avec l’infini mathématique l’idée d’une totalisation. L’infini mathématique, depuis l’apparition du « transfini » de Georg Cantor, comporte une hiérarchie de nombres infinis1. Auparavant, l’infini était considéré comme n’ayant aucune existence mathématique. On admettait seulement « un infini potentiel », c’est-à-dire illimité, sans borne assignable. Depuis Cantor, on s’est habitué à considérer l’infini comme étant multiple et comme étant caractéristique d’ensembles totalisés, tels que l’ensemble des nombres entiers ou l’ensemble des nombres réels2.  

           De même, nous pouvons établir une hiérarchie de super-nombres, tous finis, mais excessivement grands. Étant finis, ils sont de facto des totalisations. Et, comme pour les alephn, leur hiérarchisation se présente comme une opération nouvelle d’abstraction. Les premiers de ces super-nombres, soit les super-nombres un et deux, correspondent à ce qui est actuellement reconnu par la science comme grand nombre ou nombre astronomique. À partir du super-nombre trois, nous naviguons sur un océan inconnu de concepts et d’abstractions progressives. La puissance numérique des potentiels réels, y compris celle du potentiel humain, s’y retrouve. 

            Le transfini doit être distingué de l’indéfini ou de l’infini. C’est une autre sorte d’insondable. Il caractérise un réel si diversifié et si riche que nous ne pouvons ni prédire, ni conceptualiser, ni même imaginer ce qui, de ce réel, pourra encore survenir. 

            Nous posons ici que la transfinité est une gradation de super-nombres. Ce nouveau concept sert à expliquer la profondeur réelle dans laquelle l’évolution globale de l’Univers s’inscrit, et dans laquelle l’humain s’inscrit. L’humain est un sous-produit de l’évolution universelle. Il est un potentiel transfini, incorporé dans le potentiel transfini de la vie comme celui-ci est lui-même incorporé dans le potentiel transfini de l’Univers physique. Le potentiel de l’humain est en ce sens éminemment naturel.  

           D’une certaine façon, l’humain reproduit l’Univers en lui-même et, ce faisant, il personnifie l’Univers qui se réfléchit en lui-même. L’humain diffère du reste de la nature, il en diffère même profondément et de façon irréductible, mais sa différence est naturelle. En effet, l’humain a émergé de la vie comme la vie elle-même a émergé de la matière. La différence de l’humain se comprend comme celle de la vie, bien qu’elle ne s’y réduise pas. La puissance de l’humain fait partie de la puissance globale des choses. L’évolution biologique, selon d’autres modalités que celles de l’évolution physique, a produit également une grande richesse de formes. Et il en va de même pour l’humain. Son évolution s’effectue selon d’autres modalités mais elle produit une aussi grande richesse de formes. L’humain est donc naturel de par sa propre évolution, de par sa différence la plus essentielle et de par son propre potentiel de production et d’innovation. 

  Les différences naturelles de l’humain et de la vie 

          D’emblée, l’humain ne paraît pas naturel du tout. Ce qu’il fabrique, invente ou institue n’est, par définition, pas naturel. Tant de philosophes, ou de théologiens, ont insisté là-dessus qu’il paraît sans doute futile, voire frivole, de le nier. Aussi ne s’agit-il pas de nier que l’humain soit différent de tout ce qui n’est pas humain dans la nature. Il en est même précisément très différent. Il s’agit plutôt de montrer que cette différence profonde est elle-même naturelle.

          L’Univers a produit une telle différence. Il en avait d’ailleurs déjà produit une, tout aussi incontestablement profonde. Car l’Univers a produit la vie avant l’humain. Or, celle-ci est également très différente de ce qui est dépourvu de vie dans cet Univers. L’humain a, depuis des millénaires, démontré cette capacité d’aspect peu naturel de recréer son environnement biologique, de découvrir et même d’inventer les plantes potagères et les animaux domestiques.

         Par ailleurs, d’après les principes physiques de stabilité moléculaire, l’ADN est une molécule instable et il ne devrait pas se conserver longtemps dans un environnement chimiquement actif. La molécule d’ADN est en fait douée de caractéristiques qu’aucune autre molécule inorganique complexe ne possède, qui est celle de se répliquer de façon exacte au moyen d’un code spécial. De façon peu physique, cette molécule semble pourtant avoir duré inaltérée depuis des milliards d’années, ce qui aura été l’une des conditions les plus essentielles pour libérer le potentiel d’évolution biologique de la matière et de constituer ainsi toutes les espèces vivantes. En cela, elle ressemble en un sens profond à l’humain, qui a lui-même servi de base à l’histoire tout en restant biologiquement le même. L’humain, comme la vie, devrait donc bien être considéré comme pleinement naturel.

 

1 Georg Cantor (1845-1916) a démontré, par exemple, que le nombre de nombres réels R est un infini non dénombrable. Comme le nombre de naturels N est un infini dénombrable, cela signifie qu’il « existe », en un certain sens mathématique, différents infinis tels que certains sont plus grands que d’autres. Il montra, dans la même foulée, qu’il « existe » tout une série d’infinis hiérarchisés, qu’il appela « les alephn » (où n égale 0, 1, 2, 3, …). Ce type d’existence mathématique a donné lieu par la suite à une controverse. Nous pouvons interpréter cette existence comme équivalente à celle d’un potentiel réel, mais considéré en soi, sans effectivité. 1

2 Voir Jean Largeault, L’intuitionnisme, Paris, Presses Universitaires de France, 1992, chapitre IV et en particulier p. 76. 2