Daniel Dennett commence son livre La conscience expliquée par une description de l’expérience de pensée dite du « cerveau dans une cuve », cette « vieille rengaine », écrit-il, qui a inspiré de nombreux philosophes. Il s’agit d’un individu dont le cerveau aurait été retiré de son corps et placé dans une cuve munie d’un dispositif pour le garder vivant. On suppose que les « savants fous » qui auraient placé cet individu dans une telle posture auraient fait en sorte que l’individu puisse se réveiller ainsi, réduit à son cerveau dans une cuve, sans s’en rendre compte et croyant au contraire exister normalement dans le monde ordinaire. Ces savants fous auraient donc trouvé le moyen de couper tous les nerfs et de les reconnecter à un puissant ordinateur capable de simuler parfaitement la réalité du corps de l’individu et de son monde environnant1.  

          Selon Dennett, une telle expérience est destinée à rester en fait impossible parce que ces savants fous seront vite « débordés par une explosion combinatoire » lorsqu’ils voudront donner au cerveau dans la cuve une véritable capacité d’exploration d’un monde factice. Car, dans le temps réel, explique-t-il, si nos savants fous veulent précalculer et « « mettre en boîte » toutes les réponses possibles pour vous les jouer en play-back […] il faudra emmagasiner trop de possibilités pour que cela marche2 ».  

            Traduisons et précisons maintenant en termes de potentialités réelles l’énormité d’une telle tâche. Les savants fous de cette expérience de pensée devraient avoir trouvé le moyen de reconstituer dans leur ordinateur le graphe en arbre du potentiel réel d’expériences que l’individu serait réellement susceptible d’effectuer. Même envisagé seulement pendant une durée de quelques minutes, cet arbre comporterait en effet un accroissement exponentiel à chaque fraction d’un dixième de seconde environ3. Tout ce qu’un humain peut percevoir ou apercevoir dans un environnement normal implique un très grand nombre d’informations ou de mini-informations sensorielles oculaires, somesthésiques ou auditives. En outre, ce nombre augmente rapidement dès qu’on envisage les scénarios réellement possibles à partir d’un moment donné. À chaque dixième de seconde environ, les yeux change de visée de façon peu consciente mais essentielle à la perception visuelle normale. On se rend compte que l’établissement détaillé du graphe arborescent du potentiel réel comporterait rapidement un nombre d’arcs (et donc de sommets) qui atteindrait vite le troisième super-ordre de grandeur4.

1 Daniel Dennett, La conscience expliquée, (traduction de Pascal Engel), Paris, Odile Jacob, 1993, p. 15-16. Dennett décrit cette expérience de pensée comme une « version moderne du malin génie cartésien », d’après les Méditations métaphysiques de René Descartes (1641). 1

2 Ibid., p. 16-17 (les italiques sont de Dennett).  Ici, Dennett fait en passant une allusion aux romanciers français qui donnent des choix de scénarios se multipliant à chaque chapitre. Cette comparaison est pertinente dans la mesure où il s’agit en effet de reproduire l’histoire possible et démultipliée d’un humain, en somme son potentiel réel. 2

3 Ce dixième de seconde est ici une hypothèse qui paraît vraisemblable en tant qu’ordre de grandeur, compte tenu du temps possible de réaction d’un individu conscient. 3

4 Ce nombre peut être évalué grossièrement à plusieurs millions exposant dix fois le nombre de secondes de la durée envisagée, disons au moins dix milles. Ce nombre dépassera rapidement le super-ordre deux pour atteindre le super-ordre trois et s’y stabiliser. Ce potentiel humain est en effet nécessairement plus petit ou égal au potentiel réel de l’Univers, dont la puissance numérique a été évaluée comme égale à un nombre du troisième super-ordre (cf. section 5.6). 4