La définition suivante est ici proposée : 

            Le potentiel humain est tout ce qu’une entité humaine peut ou pourrait réellement faire, qui constitue une nouveauté, une invention ou une découverte, en supposant que certaines conditions soient réunies dans son milieu humain, notamment en ce qui concerne l’éducation, les techniques, les cadres conceptuels et moraux, de même que les cadres socioculturels; l’expression d’entité humaine peut désigner aussi bien l’être humain individuel que la collectivité (le groupe humain en général) ou l’humanité entière, prise globalement.           

           L’expression de potentiel humain sera utilisée au sens de cette définition ou, parfois, au sens de la partie du potentiel réel global qui concerne directement l’être humain, incluant toutes ses actions et tous ses états indépendamment du fait qu’ils soient nouveaux ou non. 

            L’expression « peut ou pourrait réellement faire » réfère directement aux définitions du concept de potentiel réel selon qu’on l’envisage au sens du potentiel effectif ou du potentiel réel non effectif. Il s’agit donc des potentialités humaines en tant que prévues en droit par les lois et les principes de base de la science actuelle, combinées avec les conditions initiales de notre Univers. 

            On utilise normalement des termes tels qu’inventions ou créations dans le sens d’oeuvres qui sont reconnues par des experts qualifiés. Toutefois, ces termes seront pris ici en un sens élargi ou non, selon le niveau. Ainsi, nous distinguerons l’invention ou la création selon les trois niveaux individuel, collectif et global.  

           Nous admettrons qu’un individu peut découvrir ou créer quelque chose à son niveau, même si cette chose a déjà été découverte ou créée par d’autres personnes et, peut-être, un très grand nombre de fois auparavant. Ce n’en est pas moins, pour cet individu, une découverte ou une création. Par exemple, en faisant quelque lecture ou recherche personnelle, un étudiant découvre un poème de François Villon ou une pièce de William Shakespeare, ou encore, il découvre le théorème de Pythagore ou la loi de la gravitation de Newton. Ces « découvertes » n’auront pas pour effet de le couvrir d’éloges ni de lui faire connaître la gloire. Il en sera néanmoins, sans doute, gratifié intérieurement. En les accomplissant, il se distingue d’ailleurs de son chat ou de son chien, ou de n’importe quel animal non humain, qui en seraient tout à fait incapables. Une découverte individuelle peut également être tout ce qu’il y a de plus banal. Quelqu’un apprend à nouer une cravate, c’est une découverte individuelle. Ou bien, par exemple, il découvre un jeu de mots que personne ne connaît dans son entourage, ou encore il se fait une méthode pour faire son lit ou pour enfiler plus facilement son manteau. Ce sont des trouvailles qui, quoique insignifiantes d’un point de vue extérieur, peuvent être d’une certaine importance pour le principal intéressé. Ses jours sont tissés de telles expériences et ce qu’il crée modestement dans son quotidien lui permet d’avancer dans sa vie personnelle. 

            Les créations peuvent donc être purement individuelles; elles peuvent également être collectives. C’est ce qui se produit lorsqu’un être humain innove non seulement à son niveau propre mais au niveau de la société dont il est membre1. En voici un exemple très simple : un entrepreneur décide d’importer des produits; s’il est le premier à y penser et à le faire dans son pays, il se trouve à innover en exploitant de façon originale une possibilité du marché. Un autre genre d’innovation collective peut être trouvé dans les oeuvres culturelles qui ont une importance locale bien qu’elles soient peu exportables. C’est le cas de certains produits du terroir ou du folklore. Des découvertes peuvent être faite collectivement. Ainsi, lorsqu’une société s’initie à la démocratie moderne en apprenant peu à peu la façon dont elle fonctionne et dont elle doit être mise en pratique, on peut dire que cette société découvre collectivement quelque chose tout à fait nouveau pour elle. 

            Lorsqu’une création est reconnue au-delà des limites d’une collectivité et qu’elle rejoint en principe toutes les collectivités, elle intéresse l’humanité globale, c’est-à-dire l’humanité en tant qu’ensemble de tous les groupes humains. On parle alors habituellement de « valeurs universelles ». L’expression de « valeurs supercollectives » sera utilisée de préférence ici. Ainsi, les cantates de Bach, de même que les eaux-fortes de Rembrandt, apparaissent comme des oeuvres de portée supercollective. C’est également le cas de productions scientifiques, telles que la dynamique newtonienne et la théorie quantique. Beaucoup de produits issus de l’industrie ou du commerce peuvent aussi être comptés parmi les valeurs supercollectives bien que, souvent, leur statut d’excellence ou de qualité soit éphémère. En fait, rares sont les créations humaines dont la valeur subsiste, intacte ou réchappée, à travers les époques de l’histoire. Il arrive aussi qu’une œuvre ne soit pas reconnue par la société où elle est d’abord produite et qu’elle soit reconnue de façon supercollective plus ou moins longtemps après. Cela a été le cas, par exemple, des toiles aujourd’hui réputées de George de la Tour, tout comme, dans un autre domaine, de la théorie héliocentrique d’Aristarque de Samos.  

            Il est par conséquent possible qu’une œuvre ou une découverte ait le potentiel réel d’être reconnue de façon supercollective même si elle reste dans l’ombre pendant un certain temps. Cela signifie que l’histoire humaine comporte un enrichissement progressif qui consiste en un certain nombre de découvertes et de créations, même si une certaine durée, qui est peut-être une période de maturation, semble requise pour que l’humanité soit en mesure de les accepter et de les reconnaître comme telles. De même, certains individus ont eu sans doute un potentiel réel de production d’œuvres qu’ils n’auront toutefois pas pu développer de façon effective parce que leur environnement humain n’était pas prêt et qu’il ne présentait pas les conditions requises pour le faire.

1 La collectivité humaine sera définie ici comme tout ensemble d’individus qui se reconnaissent membres de cette collectivité et que la collectivité reconnaît comme étant ses membres. En pratique, le sentiment d’appartenance que l’individu éprouve à l’égard d’un groupe peut servir de critère pour identifier la collectivité qui est la sienne. Les expressions de groupe et de culture morale seront utilisées dans le même sens que celui de collectivité humaine. Ajoutons que cette définition et ce critère ne vont nullement de soi et que de graves problèmes politiques et éthiques leur sont liés. Nous reviendrons sur ces questions dans la section 7.8 (« Le potentiel humain collectif et global ») et dans l’annexe (« Le respect des cultures »). 1