La tradition classique a véhiculé longtemps l’idée que les possibilités étaient tributaires des essences. Ainsi, selon Aristote, un gland est un chêne en puissance. Le chêne est la fin naturelle du gland et comprend intrinsèquement toutes les caractéristiques qui définissent l’essence incorruptible du chêne[1]. En outre, le possible est vu comme l’inachevé. Il en résulte qu’il est de valeur moindre que ce qui est accompli[2]

            La théorie moderne de l’évolution a entraîné une remise en question profonde de cette conception. La notion d’espèce — l’espèce cheval, par exemple — ne traduit plus une essence éternelle. On ne parle plus de « la nature éternelle de l’homme », sinon de façon précautionneuse et avec des réserves.  Le possible a de ce fait changé de sens. Il va de pair avec la nouveauté, la découverte, l’invention ou, à l’inverse, la décadence, la perte assumée du sens fondamental, etc. Par exemple, on peut maintenant soutenir que la progression révolutionnaire ou la réforme profonde des institutions pourrait mettre un terme aux exclusions sociales et permettre à tous les êtres humains de s’épanouir. 

            Plusieurs remarques critiques s’imposent là-dessus. D’abord, contre la conception aristotélicienne, on peut juger que ce qui est réellement potentiel est aussi valable ou même, en un certain sens, plus valable que ce qui est effectif. Le potentiel possède une réalité et une valeur propre. Il ne faut d’ailleurs pas le confondre avec la possibilité subjective. En général, le possible subjectif équivaut à quelque chose de connu, mais qui peut à nouveau se réaliser. Ainsi, on sait ce qu’est un gland et on sait ce qu’il peut devenir. La possibilité que ce gland, en particulier, devienne un chêne n’est qu’une possibilité subjective parce qu’on ignore s’il en a la potentialité réelle. Celle-ci ne peut être connue que par un calcul qui, même s’il est valable en droit, reste en fait virtuel. La possibilité du gland envisagée de façon subjective correspond à ce qu’Aristote désignait lorsqu’il parlait de puissance. Celle-ci signifie assez généralement que l’on connaît bien ce qui peut s’accomplir. On sait bien ce qu’est un chêne.  

Or, les potentialités réelles du gland nous sont profondément inconnues et même étrangères. Ces potentialités réelles incluent sans doute bien d’autres formes de vie qu’une évolution de plusieurs millions d’années à partir de son génome pourrait encore faire advenir. Le potentiel réel n’est pas quelque chose d’informe. En droit, il se définit mathématiquement à partir des lois de base. Il est structuré comme un graphe arborescent. Loin d’être un néant, il constitue ce qu’on appelle l’Univers, ou la biosphère, ou l’humanité, dès qu’on envisage ceux-ci du point de vue de l’observable et de l’expérimentable, en d’autres termes, dès qu’on les envisage comme ce qui est , là tout autour ou là en soi, qui existe et qui vit.  

            Les potentialités réelles d’un être vivant sont illustrées par celles qui appartenaient à la cellule ancêtre de toutes celles qui existent aujourd’hui. Cette cellule serait apparue il y a environ 3,8 milliards d’années. Elle comportait nécessairement les potentialités réelles de toutes les formes de vie qui ont constitué l’arbre effectif de la vie sur Terre. Toutes les espèces végétales ou animales connues ou inconnues qui sont apparues étaient des potentialités réelles de cette cellule ancestrale. Et il y en avait bien d’autres encore. Les potentialités réelles de la vie terrestre, sans être illimitées, étaient en nombre et en diversité inconcevables.  

Il nous faut donc reconnaître la valeur de ce qui est réellement potentiel, que ce soit dans l’évolution du vivant ou dans le déploiement d’aptitudes, de talents, parfois de génialités d’un être humain. On peut trouver quelque chose d’inachevé dans le potentiel réel par opposition à l’effectif, mais être inachevé en ce sens n’est pas en soi équivalent à manquer de valeur. Ce serait plutôt ce qui est suprêmement valable.  

D’après cette perspective, ce n’est ni le hasard, ni la sélection naturelle, ni l’évolution qui sont créateurs, mais l’Univers lui-même, en tant que potentiel réel global qui se réduit effectivement dans le temps, tout en effectuant un grand nombre de ses potentialités[3]. L’évolution n’est que le processus par lequel cette créativité s’effectue. 

 

                        Autres remarques sur le potentiel humain 

Le potentiel réel comporte du hasard et des accidents, mais il ne s’y réduit pas du tout. Le potentiel réel peut ou non s’effectuer ; quoi qu’il en soit, il le fait d’après certaines probabilités théoriques. Il serait cependant aussi abusif de le réduire au hasard que de réduire en général le développement d’un embryon au hasard. Le potentiel réel diffère également de l’essence en laissant une place à l’histoire et une place irréductible au hasard. Le concept de potentiel réel émane de la science actuelle telle qu’elle a été marquée par la mécanique quantique. Bref, le potentiel humain est un concept cohérent avec ce qu’on sait sur le monde naturel.

 

Illustrons ces concepts en les appliquant à un cas particulier. Hélène a appris à jouer du piano. Elle avait la capacité de l’apprendre, ce qui ne veut pas dire qu’une essence de « pianiste » s’est actualisée en elle si on entend par là une essence éternelle bien définissable. Elle avait le potentiel réel de le faire et cette potentialité particulière est devenue effective. Cependant, si on suppose qu’Hélène vivait à une époque antérieure à celle où le piano a été inventé, elle aurait pu avoir quand même le potentiel intrinsèque de devenir une pianiste[4]. Il en irait de même, si on suppose plus généralement qu’elle vivait, dans le passé, ou vit, à l’époque actuelle, dans un milieu où le cadre socioculturel requis ne lui permet pas de développer un tel potentiel. Par ailleurs, même avec le potentiel effectif d’apprendre à jouer du piano, Hélène aurait pu ne pas le faire puisque le potentiel réel (effectif ou non) ne donne que des probabilités d’effectuation. Elle aurait pu, par exemple, avoir un grave accident ou devenir trop malade avant de pouvoir effectuer son apprentissage.

 

Revenons au cas d’une Hélène qui serait effectivement devenue une pianiste. Avant qu’elle commence à développer sa potentialité effective, quelqu’un dans son entourage aurait pu juger qu’elle avait « du potentiel » pour devenir une pianiste. L’expression de « potentiel » est utilisée souvent dans le sens d’une capacité d’acquérir une habileté ou une compétence. En ce sens, cette expression désigne ce que nous pourrions appeler ici une potentialité réelle quasi effective. Cela suppose, en général, que l’on connaît au préalable ce type de potentialité et que les moyens de la rendre effective sont disponibles moyennant des efforts raisonnables[5]. Une potentialité réelle est cependant quelque chose de différent de ce potentiel parce qu’elle peut être telle qu’elle ne pourrait devenir effective qu’à long terme dans l’avenir.

 

Le potentiel humain réel subit constamment des réductions, mais nous pouvons croire qu’il ne peut pas être réalisé complètement dans le cours de la vie d’un humain. Cela était sûrement vrai dans le passé puisque nous savons qu’étant donnée les techniques et les ressources disponibles, l’humain d’aujourd’hui peut effectivement se livrer à un grand nombre d’entreprises qui n’étaient pas à la portée de l’humain du passé. Cela est sans doute vrai aussi de l’humain d’aujourd’hui dès qu’on admet que l’évolution qui a généré de nouvelles possibilités effectives jusqu’à nos jours peut encore vraisemblablement se poursuivre dans l’avenir.

 

Il est tout à fait possible qu’un jeune humain ait en lui-même le potentiel réel d’apprendre et de se réaliser dans un domaine, puis de perdre ce potentiel par la suite, en prenant de l’âge, sans avoir pu le développer effectivement. Cette potentialité deviendrait ainsi une potentialité passée. Nous pouvons bien sûr croire qu’un grand nombre de capacités potentielles ont été ainsi perdues dans le passé. Toutefois, il est possible que le type de potentialité concerné soit encore présent dans le potentiel réel de plusieurs humains qui vivent actuellement. Certaines de ces potentialités sont sur le point de se réaliser pour la première fois dans l’histoire, d’autres se réaliseront plus tard, dans un l’avenir plus ou moins lointain.

 

[1] Aristote, Métaphysique, livre V, ch. 4; livre VII, ch. 4 et livre IX.

[2] Aristote, Métaphysique, livre IX, 1049b-1051c.

[3] Ce nombre est grand même s’il ne représente qu’une petite proportion du nombre initial de potentialités réelles. Rappelons que celui-ci est un nombre du troisième super-ordre de grandeur et qu’il est donc très grand. Plus précisément le troisième super-ordre de grandeur, qui s’exprime 103, est égal à 10 exp(1010), ce qui dépasse de loin les nombres astronomiques habituels (Cf. section 5,6). 

[4] On attribue l’invention du piano à l’Italien Bartolomeo Cristofori (1655-1731).

[5] Israel Scheffler emploie le mot « potential » dans ce sens, dans son livre Of Human Potential. An Essay in the philosophy of Education (Londres, Routledge & Kegan Paul, 1985, p. 45-46).