Le potentiel effectif de chacun des humains dépend du milieu dans lequel il vit et se développe. Ce potentiel effectif n’est donc pas « universel ». Un potentiel réel de rationalité est sans doute partagé par tous les humains, mais le potentiel effectif de rationalité dépend de l’éducation qu’ils auront été susceptibles de recevoir et plus généralement de multiples facteurs socioculturels. On peut poser que toute personne est valable et respectable non seulement en raison de sa capacité effective de se développer, mais beaucoup plus largement en raison de son potentiel humain réel en général. Cela signifie que, même si elle ne parvient pas à se développer pleinement, que ce soit, par exemple, du point de vue de la rationalité ou de la créativité, elle n’en a pas moins le potentiel réel en elle-même. Une éthique de la personne et du respect qu’elle mérite en tant que telle peut être développée de façon consistante avec la base conceptuelle liée au potentiel réel. 

            Son potentiel réel est ce qui rend l’humain respectable, c’est-à-dire reconnaissable en tant qu’humain, et non, par exemple, ce qu’il a déjà réussi à faire, ce qu’il a déjà accompli effectivement. On fait couramment la confusion. Ainsi on entend parfois s’exprimer l’opinion qu’un individu mérite le respect en raison de sa réussite sociale, ou même qu’il force le respect par sa carrure ou par son attitude autoritaire ou menaçante. Cependant, si un individu a échoué ou s’il est chétif, on le respectera néanmoins en tant qu’humain, c’est-à-dire en tant qu’individu qui pourrait développer une valeur en lui si seulement son potentiel réel pouvait être effectivement développé ce que le cadre existant ne lui a pas nécessairement permis de faire. Ce qui rend l’humain respectable ne tient pas seulement à ce que le cadre existant lui a permis de faire. Il tient également à ce que cet humain aurait pu être ou à ce qu’il aurait pu faire si le contexte matériel et humain le lui avait permis, c’est-à-dire si le contexte matériel et humain avait lui-même été suffisamment développé. 

            Précisons que, contrairement à ce qu’on croit et soutient souvent, ce n’est pas exactement la capacité de rationalité ni d’autonomie comme telles qui rend l’être humain respectable, mais bien la capacité de développer l’humain en lui et autour de lui, ce qui comporte la capacité d’innover, d’avancer et de faire avancer d’autres personnes. La capacité de rationalité en fait partie, mais elle n’épuise pas ce qui est humain comme tel. L’humain est davantage qu’un agent rationnel. Si on veut vraiment respecter tous les êtres humains comme tels, il faut tenter de trouver et reconnaître ce qui est la caractéristique humaine la plus large et la plus essentielle. Le potentiel réel de rationalité et de créativité est en tout cas plus large que la rationalité comme telle.  

            La notion d’autonomie a été abondamment commentée, de même que son lien avec l’essence de l’humain. Dans les termes de Charles Taylor, les individus sont conçus, dans la modernité, « comme des agents actifs dans l’établissement et l’observation du respect qui leur est dû1 ». Cette conception moderne de l’humain ne constitue pas une objection à la définition de l’humain par son potentiel propre. Elle en confirme plutôt la pertinence. Respecter l’autre dans son autonomie signifie qu’il importe de respecter la différence de l’autre, c’est-à-dire de respecter le caractère distinct et séparé du potentiel de l’autre personne. 

           Taylor remarque cependant que cette conception de l’autonomie humaine se trouve à créer certaines difficultés. La reconnaissance de l’autonomie de l’autre va de pair avec l’« exigence qui veut que nous accordions aux gens la liberté de développer leur personnalité à leur façon propre, si révoltante que celle-ci semble à notre sens moral2 ». Cette difficulté est également impliquée par la reconnaissance du potentiel humain de l’autre dans la mesure où cette reconnaissance va de pair avec le respect du fait même que tous les humains cherchent à développer leur potentiel propre. Une telle situation rend inévitables les empiètements3

            Il importe, enfin, de remarquer que le potentiel humain n’équivaut pas au potentiel d’un animal quelconque. Il n’y a guère que chez l’animal humain, à notre connaissance, que l’innovation véritable, l’œuvre véritable soient possibles. Il y a d’ailleurs de bonnes raisons de croire que tous les humains ont en eux-mêmes de formidables potentialités cachées. Le potentiel réel d’un simple animal se réduit dans une mesure appréciable à celle de son génotype. Le potentiel réel d’une seule personne humaine quelconque équivaudrait peut-être en richesse au potentiel des formes de vie autres, qui pourraient émerger de la biosphère suite à des mutations génétiques. En d’autres termes, le potentiel de création d’un individu humain semble plutôt comparable à celui de la vie entière qu’à celui d’un simple animal. Car le potentiel réel d’un humain créateur est susceptible de produire des œuvres musicales ou picturales comme celles d’un Bach ou d’un Rembrandt. La profondeur et la diversité des potentialités humaines de création se comparent en quelque sorte à celle, par exemple, de toute une classe de formes de vie.  

            Il existe des cas remarquables de génies handicapés, qui se sont montrés capables de créer des chefs-d’œuvre malgré leur cécité, leur surdité ou d’autres infirmités. Cela suggère que l’humain infirme ou d’aspect médiocre possède néanmoins un riche potentiel réel qui pourrait se révéler si seulement certaines conditions étaient réunies. Le cas d’Helen Keller est instructif à cet égard. À cause des suites d’une maladie contractée en bas âge (probablement la scarlatine), elle est devenue aveugle, sourde et muette. On a cru par la suite que cette maladie l’avait rendue complètement idiote. Pourtant ses capacités intellectuelles se sont développées de façon inattendue à partir du moment où une personne résolue, Ann Sullivan, est parvenue à communiquer avec elle au moyen d’un langage tactile symbolique. Celle-ci lui a prodigué ensuite son attention, ce qui permit à Helen Keller de se développer comme une personne aux qualités remarquables4.

1 Charles Taylor, Les sources du moi. La formation de l’identité moderne (Sources of the Self :The Making of the Modern Odentity, 1989, Harvard University Press; traduction de l’anglais par Charlotte Mélançon), Montréal, Boréal, 1998, p. 26. 1

2 Ibid. 2

3 La conception de l’humain comme potentiel réel va de pair avec une éthique du respect des personnes et des groupes. Cette éthique a été développée principalement dans mes ouvrages Projet respect. Critique de la morale et des mœurs politiques (Québec, Presses Inter Universitaires, 2002) et La diabolisation. Une pédagogie de l’éthique (Québec, Presses Inter Universitaires, 2007). 3

4 Helen Adams Keller (1880-1968) a été la première personne handicapée à obtenir un diplôme (Radcliff College). Elle est devenue par la suite une écrivaine et milita en faveur des handicappés. Cf. L’histoire d’Helen Keller, Lorena Hickok, éditions Pocket Jeunesse, 1998. 4