Notre potentiel humain est  dit réel parce qu’il nous apparaît comme pouvant, d’une certaine façon, « produire des effets réels ». Il nous faut entendre cette dernière expression en un sens logique en même temps que physique. Ainsi, lorsque le potentiel d’une quelconque personne ne se réalise pas, il est néanmoins réel parce que, même si nous supposons que ce potentiel résidait dans cette personne à son insu et à l’insu de tous les autres humains, il aurait réellement pu se manifester sous certaines conditions qui auraient pu devenir réalisables par la suite.  

            Il ne faut pas concevoir ce potentiel comme une Idée au sens de Platon, c’est-à-dire existant dans un monde intelligible séparé du monde sensible. Ce potentiel ne s’identifie pas à une essence éternelle. Il existe dans un individu particulier et il ne peut pas, en droit, exister indépendamment d’une certaine organisation comportant certains éléments à la fois matériels et organiques. La plus grande partie du potentiel humain réel nous demeure inconnue et inconnaissable et nous ne sommes pas capables d’observer, ni directement ni indirectement, l’intégralité de son contenu. Cela est du moins vrai au moins pour un certain temps encore puisque le développement du potentiel humain global se poursuit encore de nos jours. Nous pouvons en observer les réalisations, mais nous ne pouvons observer ce potentiel lui-même. En ce sens, il n’est pas phénoménal. Cependant, nous ne pouvons affirmer qu’il n’est pas du tout phénoménal, puisque nous le comprenons comme la possibilité d’effets observables, c’est-à-dire comme la possibilité réelle de phénomènes. Il reste encore, pour nous, en bonne partie inintelligible. D’ailleurs, ce que nous sommes ou serons, en tant qu’humanité, en dépend.  

            À strictement parler, le potentiel humain devrait être considéré comme une réalité dont l’existence est davantage établie que celle du corps ou même des objets matériels en général. Le corps est d’abord, pour l’individu, une représentation sensible de ce qu’il est. Cet individu peut ensuite en établir l’existence de la façon la plus sûre (en droit) lorsqu’il s’appuie sur les données et les principes de la science moderne, c’est-à-dire de la physiologie, l’anatomie, de la psychologie et d’autres disciplines plus ou moins connexes, puis, de façon plus large ou plus profonde, des sciences humaines en général, de la biologie et de la physique. Le corps humain peut alors être décrit comme une entité matérielle qui est aussi un organisme vivant et qui possède tel ou tel caractère physiologique ou anatomique, etc. Toutefois cette vision de la réalité, en tant que découlant de l’état actuel de notre savoir, est un sous-produit de l’évolution humaine et, donc, du développement du potentiel humain en son sens le plus large. L’image du corps qui en résulte, incluant le « système nerveux », le « génome » et un certain nombre d’autres détails, représente légitimement la façon actuelle, dite scientifique, de comprendre l’humain individuel concret. Or, le potentiel humain ne s’y réduit pas et l’humain produira, sans doute, d’autres perspectives ou manières de voir dans l’avenir qui viendront corriger cette représentation et, peut-être, la modifier profondément. Le potentiel possède une réalité modale propre, qui est celle du possible ontologique, et qui est, en un sens fort, plus réel que tout ce que l’on sent, voit et pense à un certain moment. Toutes nos conceptions en dépendent, y compris toute théorie ou concept qui résultent de nos efforts en vue de mieux comprendre le réel. En ce sens, la conception du potentiel humain réel, qu’on tente en un premier temps de comprendre en fonction de l’état de la science actuelle, en appelle à l’idée d’une nouvelle légitimité de la recherche, qui tiendrait compte de façon adisciplinaire de nouveaux concepts tels que le potentiel réel et l’effectivité.

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