Les cosmologistes décrivent l’Univers observable comme occupant un espace fini et comportant une quantité finie d’atomes ou d’énergie. Les possibilités de la matière ou de la vie peuvent être évaluées d’après le nombre de combinaisons des éléments de base, atomes ou molécules d’acide nucléique (ou encore d’acide aminé). Le nombre d’états d’un cerveau humain peut être pour sa part évalué à partir du nombre de neurones et de connexions interneuronales. Dans chacun de ces cas, le nombre d’états réellement possibles est un nombre fini bien que très grand1

            Cette évaluation doit être soulignée parce qu’on tend généralement à décrire le potentiel humain comme s’il était indéfini ou illimité2. Il est sûrement plus réaliste et plus conforme à la représentation scientifique des possibilités réelles d’estimer les possibilités de l’humain, ou encore celles de la vie ou même de l’Univers, à partir des éléments physiques disponibles, ce qui permet d’établir que le nombre de possibilités réelles est fini.  

            Le caractère fini du nombre de potentialités réelles signifie que le graphe du potentiel réel est limité. En outre, comme les états d’un cerveau doivent satisfaire certaines contraintes, cela implique que le nombre de possibilités effectives à chaque instant est inférieur au nombre total de possibilités réelles. En fait, la grandeur du potentiel effectif s’est avéré jusqu’à présent très inférieure à celle du potentiel réel. On peut s’en convaincre dès que l’on constate que, dans le cours d’une longue évolution, il ne peut apparaître à chaque moment qu’un faible nombre des nouveautés que l’évolution aura comporté au total. 

            Par conséquent, si on considère ce qui se passe dans l’Univers à un moment qui n’est pas trop tardif, ce qui demeure dans le potentiel réel dépassera encore de beaucoup ce que contient le potentiel effectif du moment. Le potentiel réel a jusqu’à présent toujours excédé énormément le potentiel effectif puisque l’évolution globale a continué de révéler sans cesse de nouvelles formes — formes matérielles, formes vivantes ou formes produites par l’humain —. Rien n’indique que ce développement soit sur le point de se terminer.  

            Pendant tout le XXe siècle jusqu’à nos jours, l’essor technologique s’est poursuivi avec des manifestations de plus en plus spectaculaires. Les productions artistiques, littéraires ou cinématographiques sont au moins aussi abondantes qu’à toute époque antérieure. On peut discuter de la valeur intrinsèque de chacune des œuvres, mais il se produit encore des œuvres de valeur dans bon nombre de domaines. Rien n’indique que le génie humain de création se soit affaibli avec le temps3. Quant aux découvertes scientifiques dans les différents domaines de recherche, que ce soit dans les mathématiques, la physique, la biologie ou les sciences humaines, et dans la technologie en général, il est évident que les produits de l’époque actuelle sont plus nombreux ou variés que jamais et que leur importance est au moins aussi grande que les réalisations précédentes, aux différentes époques de l’histoire.

1 Les potentiels réels de l’Univers, de la vie ou d’un humain sont tous du troisième super-ordre de grandeur (Cf. section 5.6). 1

2 Par exemple, au début de son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, Condorcet écrit que « la perfectibilité de l’homme est réellement indéfinie; […] ses progrès n’ont d’autre terme que la durée du globe où la nature nous a jetés ». 2

3 Au XIXe siècle John Stuart Mill fut, semble-t-il, effrayé de découvrir que la production d’œuvres musicales approchait de son terme en faisant un calcul trop simple à partir des combinaisons possibles des notes de la gamme. Steven Pinker remarque que Mill aurait été sûrement abasourdi de découvrir les compositions qui étaient sur le point d’émerger avec Brahms, Tchaïkovski, Rachmaninov ou Stravinsky, sans compter le jazz ! (Cf. S. Pinker, Comment fonctionne l’esprit, op. cit., p. 98-99). Cette histoire n’est pas sans rappeler la méprise célèbre de William Thomson, “There is nothing new to be discovered in physics now. All that remains is more and more precise measurement. » Il croyait donc que toutes les découvertes importantes en physique avaient été faites alors qu’on allait découvrir quelques années plus tard la théorie de la relativité et la mécanique quantique. Comme quoi la créativité humaine tend à dépasser toute évaluation qui ne tient pas compte de l’immensité du potentiel humain. 3