Quelle sorte de liberté est-elle compatible avec notre situation dans cet Univers ? L’enjeu est important car, sans liberté, que reste-t-il de la réalité de la recherche scientifique ? Et, si la science même n’est qu’une illusion, que reste-t-il de notre compréhension scientifique en général ? La compatibilité entre les caractéristiques connues de l’Univers et celles de la liberté humaine en tant que telle n’est pas a priori assurée. Les humains se contentent depuis bien avant l’époque moderne d’impressions troubles là-dessus, qu’ils parviennent néanmoins à se représenter le plus souvent comme des convictions de science véritable et de liberté totale. 

           Globalement, les êtres humains semblent capables de faire des choix qui les font avancer, même s’il arrive fréquemment que ce ne soit pas le cas. Ils apprennent leur vie durant, en commençant par le B, A, BA, d’abord à entrer en contact avec le monde, puis avec les personnes, à communiquer efficacement par le langage, à lire, compter, écrire etc. puis à explorer des possibilités, à assumer certains risques et certaines responsabilités etc. Il arrive qu’on se découvre un talent et qu’on le développe, qu’on arrive ainsi à produire des œuvres ou à découvrir de nouvelles valeurs. Les erreurs issues de l’ignorance ou de la malchance sont fréquentes. Elles font partie du processus général d’humanisation ou d’accomplissement de soi. Parfois, elles sont graves, voire fatales. 

            Où se trouve la liberté humaine sinon dans la progression même de la personne, avec toutes les contraintes qui guident ou qui pèsent ? Précisons cette idée ainsi : 

           La liberté est, par définition, la capacité effective de développer son potentiel réel de façon telle qu’un développement ultérieur de ce potentiel apparaisse probable. C’est donc une capacité de dépassement progressif. Être libre veut dire pouvoir effectivement développer son potentiel et pouvoir le faire suffisamment pour être en mesure de réaliser une situation effective qui rendra encore plus libre par la suite.  

          La liberté humaine ainsi définie peut être comprise comme celle de l’individu, celle de la collectivité humaine ou celle de l’humanité entière. Celle-ci, qui représente la forme de vie la plus représentative de l’intelligence avancée, développe un potentiel réel d’explorations, de découvertes et d’œuvres de diverses natures. Jusqu’à présent, ce processus complexe, encore très mal compris, a pris en gros l’aspect d’une évolution quantitative et qualitative, à travers toutes sortes de difficultés psychologiques, socioculturelles, éthiques et politiques. 

          Si nous considérons en particulier la façon dont la recherche scientifique s’effectue, la liberté y apparaît d’emblée comme une condition essentielle. Une recherche sans liberté perd son sens. Cependant, pour être en mesure de reconnaître une telle liberté, il nous faut miser sur l’idée que nous évoluons vers plus de sens et de vérité et que nous pourrons encore évoluer dans l’avenir.  

          Les prises de conscience ou les décisions particulières des individus ont pour effet physico-cognitif de réduire le potentiel global, tout en révélant d’autres potentialités inédites. L’évolution et l’histoire humaine montrent que les potentialités sélectionnées dans ce processus ont été d’une grande richesse. Nous ignorons si elles continueront de l’être dans l’avenir. En tant qu’humanité, notre « liberté » ressemble donc davantage à celle d’un jeune enfant qui se développe qu’à celle d’un adulte responsable et clairvoyant. 

          Il est tout de même assez clair que l’idée de la science ne peut se contenter d’une simple apparence de liberté et de rationalité. Si tel était le cas, il n’y aurait qu’une apparence de science. L’idée de la recherche scientifique ne suppose toutefois pas réellement le libre arbitre. Elle suppose plutôt la liberté du chercheur, c’est-à-dire la capacité du chercheur de trouver quelque chose, de faire des découvertes sur le monde et sur lui-même. L’idée de liberté en ce sens est compatible avec un avancement de la recherche qui comporte des erreurs et des soubresauts — ce qu’on appelle volontiers des crises — à l’échelle de l’histoire.  

           L’idée de liberté du chercheur se présente donc d’abord comme un paradoxe. Elle semble s’accommoder avec la réalité d’une attitude quasi passive du chercheur. Il s’agit de trouver et de faire ce que permet le potentiel réel de développement humain. Si on s’en tient à une idée de la liberté qui est compatible avec ce que décrit la science, on se retrouve loin du libre arbitre mais, en revanche, on gagne une idée du potentiel humain réel qui dépasse en puissance tout ce qu’on a pu concevoir jusqu’à présent. Le potentiel réel est un réservoir d’inconnus, de valeurs insoupçonnées.

Suite