L’effet placebo (du latin placebo, « je plairai », « je voudrai ») est l’effet utile d’une médication illusoire. Il est encore mal compris. Le patient prend un médicament inerte et, observe-t-on souvent, le seul fait qu’il le croit actif s’avère pour lui profitable. Il peut croire après coup que le médicament était réellement actif. Le patient croit donc qu’il a librement profité d’un remède. Mais comment la seule conscience illusoire de prendre un médicament peut-elle guérir ? Même si les médecins affichent souvent une belle assurance, ils ignorent d’ailleurs ce qui cause exactement la guérison, non seulement dans le cas du placebo, mais aussi dans le cas de la plupart des traitements et des médications. Dans les deux cas, celui du patient et celui du médecin, on ne peut que constater une fausse, mais utile, impression de liberté. 

            Il semble possible de généraliser l’effet placebo bien au-delà des applications médicales. Le concept de placebo peut par exemple s’appliquer aux sciences cognitives. Lorsqu’en général, un problème paraît solutionné, ou lorsque quelque chose semble réalisé par un sujet, il y aurait une sorte de placebo qui lui ferait croire que le résultat a été obtenu parce qu’il en a décidé ainsi, parce qu’il a lui-même réussi à le faire librement. D’après les sciences cognitives, il s’agirait là encore d’une illusion. Et nous pouvons aller plus loin dans la généralisation du concept de placebo. 

            Appelons placebos individuels les placebos qui s’avèrent efficaces pour les individus et placebos collectifs ceux qui s’avèrent efficaces pour les collectivités. L’effet des croyances mythiques, religieuses ou idéologiques sur les individus ou les collectivités peut être vu comme relevant d’une sorte de placebo collectif. Leur caractère au moins en partie illusoire ne fait guère de doute. Leur utilité réelle est hypothétique, mais ces types de croyance apportent, semble-t-il, un certain réconfort psychologique. Rares sont d’ailleurs les collectivités, si même elles existent, qui peuvent s’en priver complètement.  

           Il semble évident que les scientifiques et les philosophes ont également été collectivement dupés de façon comparable. Ainsi les physiciens ont longtemps cru que la mécanique newtonienne était parfaitement valable alors que, d’après ce qu’ils ont appris dans la modernité, elle ne décrivait pas la réalité de façon exacte. En fait, elle ne la décrivait que de façon approximative et partielle puisqu’elle ignorait les effets relativistes et les effets quantiques. Sa description de la réalité est aujourd’hui réputée fausse. Par exemple, l’action gravitationnelle à distance n’existe pas du tout. Il faut plutôt faire intervenir une courbure de l’espace-temps et considérer les effets de poids comme étant inertiels. La science dans l’histoire a tendu ainsi à progresser en dépit de ses illusions, les théories dépassées continuant à être appliquées avec certaines réserves et sous certaines conditions1. Il s’agit donc bien d’un effet illusoire et utile, donc du type le plus général de l’effet placebo. 

            Le corps humain comme tout ce qui est matériel, d’après la science, est doté de propriétés physico-chimiques. Pourtant, en tant que personnes, nous avons tous , contre la science, l’habitude de croire que nous mouvons notre corps simplement parce que nous en avons décidé nous-mêmes ainsi, et nous sommes tout aussi convaincus que nous prenons des décisions librement, comme celle de continuer de lire ce texte, que nous continuons ou non de nous fier à la science, de la développer, etc. Il y a donc un manque flagrant de cohérence entre ce que dit la science et la façon dont la science s’est faite. Notre science n’a-t-elle donc pas été qu’un énorme placebo collectif? 

           Il y a une efficacité dans l’impression de vouloir librement agir lorsque cette impression va de pair suffisamment souvent avec certains résultats. Une conscience du réel se développe dans le processus, de façon à pouvoir éventuellement devenir autocritique quant à la réalité de sa liberté. Cette autocritique favorise à son tour une meilleure représentation de la réalité environnante, incluant une éventuelle révision de la façon même de se représenter le mécanisme sous-jacent à la conscience, et ainsi de suite, la capacité de jugement se développant en même temps qu’une plus grande efficacité de l’action.  

           Un paradoxe en écho à celui du placebo est que la recherche est souvent d’autant plus fructueuse qu’elle est désintéressée. On peut poser que la pression de la sélection sur les concepts et les théories ne s’exerce pas en vue de l’utilité sociale — sorte d’adaptation du plus apte à l’environnement — ou, du moins, que celle-ci n’est pas un facteur déterminant de l’établissement des théories. L’existence de la recherche scientifique dans l’histoire humaine suppose quelque chose d’autre qu’un principe évolutif de type darwinien. En outre, le caractère désintéressé de la science signifie — ou devrait signifier — que les chercheurs n’agissent pas simplement en fonction de l’intérêt de leur champ disciplinaire propre. Ils visent le savoir, la compréhension la plus profonde possible. Cela n’exclut pas un éventuel progrès vers une meilleure adaptation aux conditions matérielles d’existence, ne serait-ce que pour assurer la survie des conditions permettant la continuation de la recherche réelle, mais cela n’est pas une entrave à l’avancement désintéressé comme tel.

1 Pour avoir plus de détails sur le dépassement scientifique des théories dans l’histoire, incluant l’Antiquité grecque, le lecteur peut se reporter au chapitre 2 « L’interprétation non pythagoricienne des lois physiques »1