Les chercheurs utilisent le terme qualia (au singulier, quale) pour désigner des expériences qualitatives élémentaires telles qu’elles nous apparaissent par introspection. On a pu qualifier les qualia de privés, au sens qu’ils ne sont expérimentables par personne d’autre que soi. Par exemple, la couleur rouge tel que le sujet la voit dans diverses situations est un quale, ou encore une douleur telle que le sujet en fait l’expérience de façon privée est également un quale. Dans l’expression « expériences qualitatives élémentaire », le mot « élémentaires » ne signifie pas que les qualia sont absolument indivisibles, mais plutôt qu’ils sont assez simples pour constituer des éléments qualitatifs que l’on n’analyse généralement pas.  

           L’expression mini-qualia nous servira à désigner des aspects de qualia et des qualia individuellement perceptibles bien que très simples, et le mot micro-qualia nous servira à désigner des qualia qui sont individuellement imperceptibles ou quasi imperceptibles, mais qui sont perceptibles lorsqu’ils sont regroupés (au sens du théorème de regroupement). Par exemple, un quale de la couleur dite grise peut être constitué de mini-qualia dont plusieurs sont de teintes foncées et d’autres de teintes pâles, les qualia peuvent être plus ou moins intenses ou plus ou moins étendus, ce qui suppose une certaine densification ou structuration de mini ou de micro-qualia. Le préfixe micro ne signifie pas nécessairement un millionième, mais une très petite fraction, à la limite de la perceptibilité1

            On a tenté d’interpréter ce que sont les qualia. Par exemple, on les a décrit comme ineffables ou incommunicables. On a affirmé qu’avoir l’expérience d’un quale, c’était déjà savoir tout ce que l’on peut savoir sur ce quale. Toutefois ces descriptions ne découlent pas nécessairement de la façon dont on les décrit le plus souvent. Nous supposerons ici que, même s’ils ne sont expérimentables que par le sujet concerné, les qualia peuvent comporter certains aspects reconnaissables par ce sujet, de sorte que celui-ci est en mesure de reconnaître dans une nouvelle expérience un quale qu’il a déjà perçu auparavant. Nous supposerons, en outre, que certains aspects d’un quale peuvent être descriptibles dans le langage courant, de sorte que ces aspects sont susceptibles de se reproduire dans l’expérience faite par d’autres sujets. Par exemple, si quelqu’un décrit l’un de ses qualia comme un rouge foncé, il se peut que l’aspect foncé puisse être transmis de façon communicable par le langage. D’autres exemples sont une douleur lancinante, un froid piquant ou même simplement une odeur agréable.  

            L’étude des qualia a suscité des questions et a entraîné des énigmes. On s’est demandé, par exemple, si les qualia existaient réellement, s’ils pouvaient se produire dans l’état de rêve ou encore si les animaux en avaient. La difficulté dans ce cas semble résider dans le caractère subjectif des qualia; on ne peut en prouver l’existence de façon scientifique.

           Cependant, comme ils font partie de l’expérience de tout un chacun, il semble difficile d’en ignorer simplement l’existence. En outre, certaines questions prennent l’aspect d’énigmes. Quelles sortes de relations y a-t-il entre les qualia et le cerveau, y a-t-il une relation de cause à effet ? Un état mental peut-il causer un changement dans le cerveau ou peut-il être causé par un processus ou un état cérébral ?  

1- Définition et analyse des qualia 

           Nous redéfinissons ici les qualia comme des expériences individuelles effectives, qui supposent donc l’existence d’un potentiel humain individuel réel. Rappelons que le potentiel réel est lui-même décrit au moyen d’un graphe arborescent, dont les arcs représentent des transformations de l’état du système conformément à des probabilités calculables en droit à partir des lois et des principes de base de la science actuelle. Les qualia seront ainsi caractérisés par leur effectivité et par leur contenu qualitatif particulier, ce dernier dépendant du potentiel réel. Tout événement de conscience individuelle est un événement effectif comportant un contenu plus ou moins dense et plus ou moins structuré. Les qualia font partie de certains contenus de conscience. Le contenu de la conscience comporte plusieurs aspects dont certains peuvent être communicables à d’autres personnes par le langage ou d’autres façons (mimiques, dessins, etc.) ; en outre, certains de ces aspects peuvent être sensoriellement reconnaissables par la personne concernée indépendamment de leur communicabilité à d’autres personnes ; enfin, certains de ces aspects ne sont ni communicables à d’autres personnes ni reconnaissables par la personne concernée ; lorsque le contenu de la conscience comporte des qualia, certains aspects de ce contenu sont donc propres, non seulement à la personne concernée, mais également à l’un de ses moments particuliers. Voici, en résumé, les différents types d’aspects possibles des qualia en général : 

    i)     l’effectivité réductionnelle (au sens de la réduction effective du potentiel réel) ;

    ii)    les aspects communicables à d’autres personnes (exemples : une douleur lancinante, une odeur forte, un rouge foncé) ;

    iii)   les aspects reconnaissables seulement par la personne concernée (par exemple, de façon purement sensorielle ou au moyen d’un langage privé) ;

    iv)   les aspects nouveaux ou non reconnaissables par la personne concernée (aspects nouveaux même pour elle). 

           Les mots ou expressions communicables, reconnaissables et nouveaux ou non reconnaissables ont été mis en italiques dans le but d’exprimer ainsi l’intervention du potentiel réel du système considéré (animal ou être humain). Ils signifient en fait réellement communicables, réellement reconnaissables et nouveaux et non reconnaissables d’après le potentiel réel

           D’emblée, plusieurs lecteurs affirmeraient que les qualia n’ont pas le deuxième aspect et certains soutiendraient même que les qualia sont précisément définis de façon à ne comprendre aucun aspect de ce type. Il apparaîtra ici que cette dénégation est une hypothèse. Les trois derniers types d’aspects sont d’ailleurs posés eux-mêmes ici à titre hypothétique. Il n’est pas certain mais il semble probable que ces types d’aspects existent réellement et ce, quelle que soit la personne concernée. 

           Attribuer l’effectivité réductionnelle attachée au quale suppose que ce terme n’est jamais pris au sens d’un potentiel. Ce semble être le cas dans la plupart des descriptions de ce que sont les qualia. Ainsi on en parle comme se présentant dans l’expérience ou l’appréhension directe. En d’autres termes ils seraient instantanés ou liés au moment présent.  

           En ce qui concerne le deuxième type, la plupart des langues semblent comporter des termes tels que lancinant, foncé ou intense en tant qu’attribués à certains types de qualia. Il semble juste de croire que les qualia présentent souvent des aspects qui sont communicables, même s’ils ne sont pas communicables dans leur ensemble. Par exemple, l’effectivité du quale ne peut être transmise telle quelle ni à un autre moment du temps ni à d’autres personnes.  

           Il se peut que certains aspects du troisième type se révèlent grâce à la description minutieuse ou originale d’un psychologue, d’un poète ou d’un artiste ; ce faisant, ils deviennent par le fait même des aspects du deuxième type, c’est-à-dire communicables2. Certaines expériences qualifiées de mystiques pourraient être constituées essentiellement d’aspects du troisième ou du quatrième type.  

          La plupart des qualia semblent constitués d’un mélange de ces quatre aspects, dont l’importance relative varierait selon les expériences. Chacun des moments conscients de l’individu lui apparaît sous l’aspect d’un ensemble complexe de qualia, ceux-ci étant eux-mêmes des ensembles complexes de mini-qualia.  

          Un quale est constitué d’un ensemble d’états qui sont prévus par le déterminisme en droit, et qui sont particuliers et liés à un système cérébral. L’effectivité particulière comme telle n’est pas transmissible à d’autres personnes. Cependant l’expérience du rouge est en droit transmissible en tant que façon de se présenter, ou en tant que qualité de rouge. Car l’expérience possible du rouge est inscrite dans le potentiel global, sous une forme mathématique en droit. En revanche, je ne peux transmettre à quelqu’un d’autre ma perception effective (du rouge ou de quoi que ce soit). Cela n’empêche d’ailleurs pas quiconque de comprendre ce qu’est mon effectivité consciente et qu’elle est, en fait, c’est-à-dire physico-cognitivement, exactement comme la sienne

            Une question fréquente en ce qui concerne les qualia est celle du pourquoi de leur apparition dans l’évolution biologique. L’utilité des qualités sensorielles affichables ou mémorisables est évidentes pour les espèces, et celle des qualités langagières, pour les animaux qui possèdent un langage. Par exemple, la couleur des fruits a joué un rôle aussi bien pour les végétaux à fruits que pour les animaux qui s’en nourrissent. Les sons avertissant du danger ont sûrement joué un rôle dans la survie de plusieurs espèces animales. Il n’y a aucune raison de penser que l’un ou l’autre des quatre aspects des qualia soit absent. Les deuxième et troisième types d’aspect semblent correspondre à ce qui est utile à l’animal. Le deuxième type d’aspect prendra la forme d’une sorte de signal susceptible d’être capté par des congénères ou d’autres animaux, et le troisième se présentera plutôt comme une information utile qui dépend de l’expérience propre de l’animal concerné. Le premier et le quatrième aspects n’ont apparemment aucune utilité pour la survie ou la reproduction de l’animal. Ils correspondent à ce qui n’est pas communicable ni mémorisable. 

2- L’effectivité réductionnelle 

          Les qualia sont effectifs par définition. Il semble même que l’effectivité soit la principale et peut-être même la seule caractéristique commune à tous les qualia. L’effectivité d’une expérience est en tant que telle singulière, donc incommunicable et en ce sens privée. En même temps, de façon en apparence paradoxale, il s’agit d’une caractéristique sans odeur, sans couleur et sans goût, bref, sans qualité aucune. La capacité de percevoir l’odeur de brûlé, la couleur rouge ou le goût du sucre par exemple est éminemment partagée par la plupart des humains3

           Les qualia comportent donc les propriétés physico-cognitives des expériences mentales. Lorsque celles-ci sont effectives, ces propriétés sont généralement décrites de façon subjective. En droit, les qualia ne sont pas inconnaissables. Ils sont néanmoins presque impossibles à connaître dans le détail en raison du caractère singulier de leur occurrence effective et de la complexité du fonctionnement cérébral. En somme, la richesse complexe du potentiel humain réel, combinée à la singularité de leur effectivité, le rend en pratique peu connaissable. 

3- Le potentiel réel de qualia 

          Ce qui a fait le caractère le plus énigmatique des qualia serait donc attribuable à leur effectivité réductionnelle. Cependant ils sont surtout remarquables en vertu de leur diversité et de la richesse de leurs nuances selon les cinq sens de l’humain. On sait à quel point certains types d’odeurs sont prisés dans l’industrie du parfum ou en œnologie, à quel point les qualités visuelles, selon les couleurs ou les formes, se sont épanouies dans les arts et ce, dès la préhistoire. Et que dire des merveilles de tous les sons, des timbres ou des sonorités, des multiples virtuosités révélées par le chant ou par les instruments musicaux de toutes sortes. Tout cela révèle l’existence d’un riche potentiel d’impressions et d’idées dans cet Univers, et nous laisse soupçonner l’existence probable de potentialités réelles différentes qui nous sont étrangères mais qui sont tout aussi riches et diversifiées chez d’autres formes de vie réellement possibles dans cet Univers. Il s’agit là d’un autre aspect des qualia, moins énigmatique peut-être, mais sans doute aussi saisissant que l’effectivité elle-même. 

          La diversité connue ou connaissable du contenu des qualia laisse supposer que leurs aspects iii et iv, décrits plus haut, sont également d’une richesse incommensurable. Ces aspects en sont les plus personnels et les plus insaisissables. Le langage courant est souvent incapable de les décrire.  

            Chaque quale présente donc une double unicité. En premier lieu, on a déjà constaté l’unicité radicale liée à l’effectivité, laquelle équivaut à une singularité spatio-temporelle4. En second lieu, il se présente une unicité qualitative, qui est l’unicité d’un ensemble de qualités visuelles, sonores, tactiles, etc. qu’on perçoit à un moment donné précis de sa vie consciente. Cet ensemble est en général diversifié mais, selon les situations particulières, il peut être plus ou moins harmonieux ou disparate. Cette unicité est donc celle d’un mélange composé et résulte de l’immense diversité du potentiel de qualités perceptibles selon les nombreux paramètres sensoriels existants (intensité, forme, couleur, timbre, tonalité, etc.). La diversité est si grande que, même pour un individu, il n’est pas invraisemblable que chacun de ses moments de conscience soit qualitativement unique. A fortiori, il semblerait que ses expériences lui soient qualitativement propres même si, en gros, plusieurs d’entre elles possèdent beaucoup de points communs avec celles d’autre moments ou d’autres individus. 

            On a été mystifié par les étranges « qualités intrinsèques », ainsi qu’on a désigné les qualia. Le problème est d’autant plus ardu qu’il concerne un mélange inextricable des quatre aspects mentionnés ci-dessus. Par exemple, comment la douleur que j’éprouve de façon si pénible peut-elle s’expliquer en termes de particules matérielles en mouvement? Il découle de ce qui précède que la difficulté tient à deux choses à la fois. D’abord, la base conceptuelle existante ne permet pas de saisir ce qu’est l’effectivité comme telle de cette douleur. Ensuite, le potentiel humain de perception y est concerné de façon très complexe.  

         Poursuivons avec le cas de la douleur. Ma douleur effective est celle que je ressens actuellement. Je peux la décrire comme aiguë, comme sourde, comme corporelle ou psychologique. Le fait que cette douleur est ma douleur présente est sans doute ce qui m’est là le plus essentiel. Cette effectivité de ma douleur est l’un de ses aspects les plus « intrinsèques », parce qu’elle va de pair avec ce qu’il y a en elle d’absolue singularité. La « même » douleur, aussi aiguë, aussi intense, mais considérée à un autre moment qu’au présent ou ailleurs qu’en moi, c’est-à-dire celle du passé ou celle d’un autre, n’est pas essentielle à ce que je suis ni à ce que je vis maintenant. Cette effectivité du présent de ma douleur, de ce complexe de sensations corporelles ou de souvenirs insupportables est unique parce que ce que je vis intensément au présent est absolument unique. Le fait que cette douleur se loge dans telle ou telle partie de mon anatomie est secondaire, de même que le fait qu’elle soit surtout physique ou surtout psychologique. L’effectivité de ma douleur, sa pleine présence massive, la résume mieux qu’aucun de ses aspects qualitatifs.  

           Par ailleurs, une douleur intense n’a pas à être banalisée en un simple mouvement de particules. Ce que je suis en tant qu’humain est touché. La qualité intrinsèque de ma douleur est aussi reliée à ce qu’elle représente pour moi. Elle affecte ce que je suis et ce que puis être. Elle peut ruiner mes projets et, à la limite, me faire remettre en question ma propre existence. D’ailleurs, quel que soit le quale dont on fait l’expérience, lorsqu’il s’agit d’un humain, on dirait souvent que toute la complexité et toute la signification de l’humain s’y retrouve. Certains considèrent à juste titre les qualia comme des valeurs à sauvegarder. La conscience humaine des qualia est le point de départ des créations artistiques, littéraires, musicales, etc.  

  Note sur la « chauve-souris » selon Thomas Nagel 

          L’expérience de pensée dite de la « chauve-souris » proposée par Thomas Nagel aura fait couler beaucoup d’encre5. Le but de Nagel était de montrer que la science ne pourra jamais rendre compte de la subjectivité en général. Nous ne pourrons jamais savoir, selon lui, « l’effet que cela fait d’être une chauve-souris » parce que la subjectivité de cet animal est trop différente de la nôtre et que la science ne peut nous aider réellement à le concevoir ou à l’imaginer. Celle-ci nous fait comprendre certaines choses concernant l’écholocalisation au moyen d’ultrasons, mais elle est impuissante à nous faire ressentir ce que la chauve-souris ressent lorsqu’elle se sert d’un tel procédé pour se diriger et pour explorer son environnement. 

         Cette thèse de Nagel est ici critiquée. D’abord, il serait plus rationnel et plus scientifique d’avouer que nous ne savons pas ce que la science nous permettra de faire lorsqu’elle se sera développée davantage, dans l’avenir. En nous appuyant sur les bases de la science actuelle, nous pouvons comprendre qu’il serait en effet très difficile de reconstituer en détail le potentiel réel des animaux ou, a fortiori, de la vie en général. Cependant il serait arbitraire de prétendre que la science ne pourra jamais progresser notablement vers la compréhension de la subjectivité.

           Nous pouvons tout de même tenter de comprendre mieux ce que sont les qualia au moyen du concept d’effectivité réductionnelle et du principe de réalité. Un état mental coïncide avec un état physico-cognitif du graphe du potentiel réel.Cela nous permet au moins de comprendre que la chauve-souris ressent effectivement quelque chose ay moyen de l’écholocalisation qui s’apparente à nos propres impressions lorsque nous explorons visuellement l’espace. En outre, on pourra peut-être un jour mettre au point un système de réalité virtuelle qui permettra d’imaginer dans un certain détail une « vision » par écholocalisation. Jusqu’où pourrons-nous aller? Il serait imprudent d’affirmer que ce type d’expérience nous restera à jamais impossible.                                  

Note sur le fonctionnalisme

          Le fonctionnalisme ignore la nature qualitative des états mentaux, pour n’en considérer que les fonctions utiles du point de vue de l’adaptation ou de l’intégration. Par exemple, la sensation du bleu étant subjective, il la considère comme irréelle, illusoire. Du point de vue fonctionnaliste, l’expression « voir du bleu » n’a pas de signification, sauf si on peut montrer qu’elle comporte une fonction observable. Et si tel est le cas, selon le fonctionnalisme, on peut alors en inférer qu’un automate peut voir du bleu ou n’importe quelle couleur, ou faire l’expérience des qualia en général aussi bien qu’un humain. Les couleurs sont alors en effet interprétées comme des objets physiques observables, c’est-à-dire des longueurs d’onde électromagnétique.

           La position fonctionnaliste équivaut à nier la réalité de l’effectivité réductionnelle, un peu comme l’ont fait, dans le domaine de la physique, certains théoriciens tels que Hugh Everett. En outre, elle équivaut à nier au moins en partie le déterminisme en droit, donc au moins une partie de ce qu’impliquent les lois physico-mathématiques de base. La sensation des couleurs (ou de n’importe quel quale) considérée ou non comme effective, suppose l’existence du déterminisme en droit qui la rend réellement possible.

          Le fonctionnalisme interprète les qualia d’une façon restrictive. Il peut mettre en évidence les aspects de types ii et iii, mais il ignore les deux autres aspects (voir plus haut). Il ignore l’aspect de type i puisqu’il omet a priori de considérer l’effectivité réductionnelle, et l’aspect de type iv, parce qu’il omet certains aspects du potentiel réel. Il est cependant probable que l’expérience individuelle de voir une couleur, par exemple, comporte des éléments des quatre types d’aspects qui ont été décrits plus haut. Si l’expérience est effective, elle comporte la sensation effective de voir cette couleur. Elle comporte en plus des éléments communicables et d’autres non communicables. Ainsi, il se peut qu’un individu doté de la sensibilité d’un artiste peintre ressente un ensemble complexe d’impressions qui lui est propre chaque fois qu’il contemple une certaine teinte de rouge.

          L’attitude du fonctionnaliste est conforme à l’idée de la science actuelle, séparée en disciplines dans chacune desquelles les chercheurs ont leurs objets et leurs méthodes propres. Il est donc correct de définir les objets d’étude de façon plus ou moins arbitraire en déclarant que l’étude de ce qui est omis n’est pas appropriée à « leur science ». En revanche, les détracteurs du fonctionnalisme, parmi lesquels se situe le philosophe Thomas Nagel, peuvent être vus comme étant également dans l’erreur dans la mesure où ils tiennent à soustraire complètement à l’étude scientifique l’existence de certains aspects du réel, tels que les qualia pour les réserver à la « philosophie de l’esprit », étant entendu qu’on ne saurait confondre la philosophie avec la science.

         Cependant, selon la perspective de la science adisciplinaire, il est beaucoup plus conforme à l’esprit de la recherche – scientifique ou philosophique – d’admettre, à titre d’hypothèse, chacun des différents aspects de la réalité qui se prête au questionnement. Ainsi les quatre aspects des qualia doivent être considérés à moins d’avoir des raisons sérieuses de mettre en doute leur existence. On ne peut affirmer l’existence d’une barrière insurmontable entre la science et la philosophie en ce qui concerne la compréhension des qualia si, du moins, on comprend la science d’après ses lois et principes de base. Par exemple, les qualia d’un animal quelconque (chauve-souris ou autre) pourraient en droit être ressentis par un être humain si on trouvait le moyen de les reconstituer, ce qui n’est pas a priori impossible6

  Un automate doué de sensibilité? 

          La possibilité de fabriquer un automate capable de percevoir des couleurs (ou d’autres qualia) est une hypothèse discutable. On peut d’abord admettre comme réaliste l’idée de construire un automate qui soit « sensible », si le mot « sensible » signifie « capable de réagir à ce qui cause physiquement les qualia ». Toutefois il est moins sûr qu’on puisse un jour en réaliser un qui soit capable d’une sensibilité semblable à celle d’humain normal ou, a fortiori, d’un humain pourvu de dons artistiques. Ce serait là supposer que cet automate est réellement capable non seulement de percevoir les nuances d’un grand nombre de qualités sensibles, mais aussi de produire des œuvres originales à partir des jeux de combinaisons de ces nuances. Il lui faudrait être capable d’être inspiré comme un humain peut l’être, par exemple, par la forme, la couleur et l’odeur d’une fleur. 

          Il serait donc nécessaire que cet automate soit doté d’un potentiel réel de type humain, ce qui est sûrement bien au-delà des moyens dont on dispose actuellement. Mais, si on supposait que cela puisse devienne possible un jour, il suffirait alors d’appliquer le principe de réalité pour être en mesure de conclure qu’un tel automate est réellement conscient.

 

1 Les micro-qualia peuvent coïncider à la limite avec des événements quantiques. Par exemple, cela peut désigner le micro-quale éprouvé par un œil qui capterait un seul photon.  1

2 On peut penser, par exemple, que la fameuse madeleine que Marcel Proust décrit dans À la recherche du temps perdu se trouve à présenter des aspects relevant de notre troisième type, peut-être accompagnés, dans le contexte proustien, d’aspects du quatrième type. 2

3 Wilfrid Sellars a utilisé les deux expressions de « propriétés dispositionnelles » et de « propriétés occurrentes » des objets dans des sens proches de ce qui est appelé ici respectivement état du potentiel réel et état effectif d’un système. Le caractère occurrent d’une propriété selon Sellars correspond donc à ce qui est appelé ici l’effectivité réductionnelle d’une observation. Il considère les propriétés occurrentes comme quelque chose qui devrait être l’objet des sciences de la nature plutôt, par exemple, que de la psychologie. Cf. Wilfrid Sellars, « Empiricism and the Philosophy of Mind », in Science, Perception and Reality, Londres, Routledge and Kegan Paul, 1963 (traduction française de F. Cayla, Empiricisme et philosophie de l’esprit, 1992). 3

4 Le vocabulaire philosophique ou logique désigne cette unicité comme une unicité numérique par opposition à une unicité qualitative. 4

5 Thomas Nagel, « Quel effet cela fait d’être une chauve-souris ? » (« What it is like to be a bat ? », 1974), Questions mortelles, Paris, Presses Universitaires de France, 1984. Selon Daniel Dennett, il s’agit de l’expérience de pensée « la plus citée et la plus influente » parmi celles qui portent sur la conscience (Cf. D. Dennett, La conscience expliquée, op. cit., p. 546). 5

6 Certains chercheurs admettent déjà la possibilité d’une expérience de ce type. Par exemple, le spécialiste des neurosciences Vilayanur S. Ramachandran croit possible qu’un humain puisse éprouver l’équivalent des qualia d’un « gymnote » pourvu qu’on sache faire les « connexions appropriées ». Cf. Vilayanur S. Ramachandran, Le fantôme intérieur (écrit avec la collaboration de Sandra Blakesler), Paris, Odile Jacob, 2002, p. 280. 6