Le corps et l’esprit nous apparaissent normalement comme deux entités aux propriétés très différentes. Il nous semble évident que notre esprit agit sur la matière corporelle ou autre. Par exemple, il suffit que je veuille voir ce qui est à ma gauche pour que mes yeux prennent aussitôt cette direction, ou que je veuille prendre le verre qui se trouve devant moi pour que mon bras se tende docilement vers le verre et que ma main le saisisse. Cela prouve-t-il que ma pensée agit sur la matière ? La compréhension scientifique actuelle de ce qu’est la matière et les causes des mouvements matériels n’appuient pas du tout cette conclusion.  

           Il s’agira ici de tenter d’expliquer de façon cohérente avec la science actuelle ce que sont la matière et la pensée, et quelle sorte de rapport la matière et la pensée peuvent avoir entre elles et, ensuite, de tenter de comprendre pourquoi on a trouvé ce problème si ardu. Expliquer de façon conforme à la science actuelle signifie expliquer de façon compatible avec les lois de base de la science actuelle, tout en se servant des concepts clés de potentiel réel et d’effectivité1

          À strictement parler, le problème des rapports entre le corps et l’esprit est en fait le problème des rapports entre, d’une part, notre façon scientifique de percevoir ou de comprendre la matière et, d’autre part, notre façon scientifique de percevoir ou de comprendre nos actions ou nos états mentaux. Il apparaîtra ici qu’il est possible de clarifier grandement toute la problématique corps-esprit en se basant sur l’état actuel de la science. Pour ce faire, il sera cependant nécessaire d’utiliser les concepts de potentiel réel et d’effectivité, de même que la structure du graphe arborescent. 

            Voyons comment la différence entre le potentiel réel et l’effectivité peut nous aider à y voir plus clair. Nous pouvons constater d’abord qu’il s’agit de deux modalités différentes, un peu comme le sont, dans le langage courant, le possible et le réel. Cependant il nous faut comprendre ici que le potentiel réel n’est pas une simple possibilité au sens où l’on entend d’ordinaire ce mot, c’est-à-dire une sorte de réalité imaginée. La potentialité réelle est physiquement réelle. Comme nous l’avons vu déjà en nous basant sur la physique moderne, il s’agit d’une entité réelle qui se meut comme une onde dans l’espace.  

Une description de la conscience inspirée des concepts de base de la physique quantique

          Nous ne tenterons pas, ici, d’appliquer proprement la théorie quantique à la description de la conscience. Le discours actuel du physicien (ou du chimiste, par exemple) est comme tel inapte à décrire les processus liés à la conscience. Cependant les concepts plus généraux de graphe du potentiel réel et de réduction (effective) du potentiel réel pourront servir à cette fin. Certes, ces concepts proviennent des principes de base de la mécanique quantique mais leur champ d’application est beaucoup plus vaste, ainsi que nous l’avons posé en nous basant sur les propriétés du graphe mathématique.

          Si ces concepts sont pris en compte, il devient possible de montrer que certains aspects des systèmes physiques dits quantiques permettent de saisir de façon précise certains des aspects de la conscience fonctionnelle. Ainsi le concept de potentiel réel peut d’abord être illustré par l’image d’une onde aux propriétés inhabituelles. Et le concept d’effectivité est compris à partir de ce que les physiciens appellent une observation, qui est alors généralement comprise comme une observation effective.

         L’onde quantique n’est pas, en général, situable de façon ponctuelle, mais plutôt de façon diffuse. En outre, il s’agit d’une « onde de probabilité », concept abstrait s’il en est, qui se trouve très éloigné de ce que l’intuition nous indique dans la vie quotidienne. Quant à l’effectivité, elle doit être comprise également d’après la physique moderne. Elle signifie techniquement la réduction d’un paquet d’onde de probabilité. On pourrait tenter de la décrire, de façon imagée, comme une sorte de condensation de l’onde de probabilité en un endroit précis de l’espace, un peu comme si un corps matériel, par exemple une particule, y faisait subitement son apparition. 

         Il y a une similitude entre cette brusque condensation et la façon dont nous percevons un objet, son emplacement dans l’espace, sa forme et sa couleur nous apparaissant d’un coup. De même, la façon dont une nouvelle idée nous vient à l’esprit pourrait également être décrite dans des termes semblables, soit une sorte de surgissement à partir de rien. Si, ensuite, nous considérons la façon dont nous nous figurons la provenance de ces choses qui surgissent, nous pouvons constater une similitude avec un potentiel. Nous dirons par exemple que notre idée devait être là, dans notre esprit, prête à surgir. Cette description est assez proche de ce que nous avons défini comme le potentiel effectif (section 1.6.3). 

La description précise de la conscience en tant que réalité dans le monde physique

         Lorsque nous percevons quelque chose ou lorsque nous avons une idée, un potentiel réel, qui est décrit par un graphe arborescent, se trouve à se réduire effectivement. Les caractéristiques de ce qui est ainsi perçu, y compris son emplacement et diverses qualités telles que la forme ou la couleur, apparaissent du simple fait de cette réduction. Et, s’il s’agit d’une idée qui nous vient à l’esprit, la description est semblable. Un potentiel réel, décrit par un graphe arborescent, se trouve à se réduire effectivement. Cependant les caractéristiques de l’idée sont très différentes de celles d’un objet perçu dans l’espace. L’idée ne nous apparaît pas comme une forme situable dans l’espace. Elle nous apparaît plutôt, par exemple, comme plus ou moins pertinente, plus ou moins nouvelle, plus ou moins originale. La différence entre un objet matériel et une idée peut ainsi être décrite comme une différence entre deux ensembles de modalités qui présentent peu de points en commun, excepté qu’elles sont descriptibles comme des réductions effectives de potentiel réel, ces réductions se produisant conformément à certaines probabilités, qui sont calculables en droit d’après les bases de la science actuelle. 

            Nous pouvons maintenant considérer le problème corps-esprit d’un autre œil. En se basant sur l’état actuel de la science et en tentant d’être le plus cohérent possible, voici ce que cela devrait donner.  

D’abord, il est incorrect de décrire les pensées comme étant déterminées par les états physiques et chimiques du cerveau. D’après les bases de la science actuelle, cette formulation est incorrecte. Ces états du cerveau peuvent être tout au plus partiellement décrits par une théorie de type physico-chimique parce que celle-ci constitue elle-même une approximation des lois de base. Il faut donc au moins préciser qu’une telle théorie n’est pas nécessairement capable, a priori, de décrire la façon dont les pensées se forment dans le cerveau. En outre, il faudrait au moins mentionner que le déterminisme de base n’est en droit exact que d’après la mécanique quantique appliquée au système global de l’Univers.  

            On se demande parfois si l’enchaînement de nos idées reflète le fonctionnement physique qui serait à la base du processus. La réponse est positive si, encore, on considère le déterminisme en droit et non d’autres lois dérivées qui ne décrivent la réalité que de façon approximative. L’enchaînement conscient des idées, dans un sujet donné, constitue une suite d’événements effectifs tels que chacun d’entre eux correspond à une idée consciente. Il faut alors considérer, cependant, que chaque événement effectif est descriptible comme un regroupement complexe d’autres événements effectifs qui, eux, ne sont pas conscients. Pour certaines raisons qu’on pourra peut-être préciser un jour, le nombre d’événements qui se succèdent est sûrement beaucoup plus grand que ce dont un sujet humain quelconque peut en pratique prendre conscience. 

   Un dualisme de modalités 

          Il nous faut récuser le dualisme des substances, selon lequel l’esprit et la matière sont deux sortes d’entités différentes. En revanche, un dualisme de modalités s’applique fondamentalement à tout système matériel, y compris aux êtres conscients. Elle explique la différence entre l’esprit et la matière comme un dualisme de propriétés, l’esprit et la matière se présentant à nous de façons différentes l’une de l’autre. En outre, l’esprit ne contrôle pas le corps mais exerce, en un sens qui sera précisé, une sorte d’action sur lui. L’esprit représente de façon partielle et sujette à l’erreur ce qui se passe dans le cerveau ou, plus généralement, dans le corps. Le dualisme de modalités n’équivaut pas à un dualisme de l’esprit et de la matière puisque ces modalités s’appliquent à l’esprit aussi bien qu’à la matière. La conscience est la caractéristique d’un type de système matériel. Elle diffère de la matière non consciente par sa capacité entre autres d’éprouver des sensations et, sous sa forme humaine, par sa capacité entre autres de connaître et de comprendre. Cependant, étant donnée le déterminisme en droit reconnu par la science, on ne peut considérer que l’esprit est libre par rapport à la matière ; il se constitue plutôt de façon cohérente avec les transformations de la matière. 

         L’idée qui nous vient à l’esprit ne nous apparaît jamais comme provenant d’un lieu dans l’espace. On suppose simplement qu’elle provient du cerveau de celui qui la pense. Il en est de même dans le cas de l’électron qui apparaît sur l’écran. Rien n’indique alors qu’il provient d’une onde diffuse dans l’espace. Là aussi, on suppose qu’il provient du dispositif mis en place préalablement De façon similaire, les expériences de type neurologique permettent de constater que des impressions de toutes natures peuvent apparaître dans l’esprit comme l’effet de certaines stimulations, tels qu’une tension électrique ou certaines drogues psychotropes. 

            En somme, comme tout objet matériel, l’esprit est figurable de façon physico-cognitive dans cet espace de phase qui inclut une dimension de temps réel2 et dans lequel le graphe du potentiel se déploie. Il y fait l’objet d’une causalité physico-cognitive. En un sens, l’esprit est une substance parce qu’il se maintient, d’une certaine façon, dans le temps. Cependant il n’est pas d’une nature essentiellement différente de celle de tout autre être réel et il peut donc être considéré comme matériel.  

          Certes, le concept de matière tel que revu et corrigé par la physique moderne n’a plus grand-chose de commun avec le concept classique de matière. Comme la description qui est faite ici de l’objet matériel n’équivaut pas du tout à celle de l’objet matériel classique, un être humain s’identifiera plus facilement à une entité matérielle. Il pourra se voir lui-même comme un certain potentiel réel et un trajet passé effectif.  

          Il nous faudra apprendre à considérer, par exemple, qu’un humain est riche de possibilités réelles et que son corps tel que perçu à un certain moment ne le renseigne que fort peu sur ce qu’il peut ou pourra faire et devenir par la suite. La position adoptée ici ne constitue pas un matérialisme réducteur, qui éliminerait les termes désignant les états mentaux. En fait, il n’y a guère plus de raison de vouloir éliminer ces termes que, par exemple, d’éliminer les termes en usage dans une discipline mais qui ne le sont pas dans une autre. Dans chaque cas, nous pouvons voir ces termes et le type de description qu’ils permettent comme des sous-produits du développement du potentiel humain global. Certains de ces termes pourront disparaître un jour, mais ce sera sans doute pour des raisons qui nous échappent encore.

1 Le problème esprit-corps est généralement posé dans les termes d’un mathématisme implicite. En demandant comment l’esprit agit sur la matière, on se trouve à ramener la différence modale entre potentialité et effectivité à une différence du genre topologique (interne-externe) ou géométrique (figures ou structures géométriques), ou plus généralement mathématiques. Rigoureusement, il s’agit pour nous de ramener cette problématique à la question suivante : comment notre science sur le potentiel réel et l’effectivité peut-elle avoir été traduite comme une sorte de rapport entre les deux sortes d’entités que seraient la matière et l’esprit ? 1

2 Rappelons que le temps réel n’équivaut pas au temps physique. Il permet de décrire les événements de réduction du potentiel réel, indépendamment de la base logico-mathématique précise qui est utilisée. Il a donc une signification ontologique. Voir la section 3.3. 2