Les diverses applications de la conscience fonctionnelle lui confèrent une grande utilité, ce qui est cohérent avec son apparition et son maintien dans le monde vivant. Cependant on constate que, pour l’humain, être conscient revêt une importance particulière, au-delà, semble-t-il, de toute utilité d’ordre biologique. La conscience effective est, au fond, la seule qui importe ultimement, celle qui est susceptible de donner son sens à tout ce qui est utile dans cet Univers. 

            La pensée peut être décrite de bien des façons. Selon un certain point de vue, penser c’est raisonner (Descartes), selon un autre point de vue, c’est calculer (Leibniz). Ce ne sont là que deux aspects de la conscience fonctionnelle. Ils sont importants mais non nécessaires à la pensée comme telle. Comme nous l’avons vu plus haut, il y a d’autres applications de la conscience fonctionnelle, telles qu’éprouver des affects ou se constituer une personnalité. Si on résumait brièvement ce qui fait l’importance de la conscience effective et que la conscience fonctionnelle ignore, on pourrait dire simplement que grâce à elle, on se rend compte que le monde existe et qu’on existe soi-même. 

            La science telle qu’elle est comprise dans la modernité ne peut guère envisager ce type d’enjeu. C’est pourquoi les scientifiques ont eu tendance à voir en la conscience effective quelque chose d’inessentiel, d’épiphénoménal. On peut à la rigueur admettre l’existence de ce type de conscience, mais en le dépouillant de toute signification véritable. Si, par contre, on envisage la science comme étant fondamentalement une entreprise de recherche de sens et de compréhension alors, du coup, la conscience effective devient intelligible. 

L’intentionnalité 

            L’intentionnalité est la capacité de se représenter mentalement des faits, des situations, des objets etc. Le mot capacité, dans l’énoncé précédent, peut aussi bien désigner une potentialité fonctionnelle qu’un moyen d’effectuer une prise de conscience. En ce sens, l’intentionnalité est, à la fois, aussi bien une caractéristique de la conscience fonctionnelle que de la conscience effective. Du point de vue fonctionnel, elle sert à se représenter le réel de façon profitable. Ainsi les fruits apparaissent colorés parce qu’ainsi, l’animal les trouve plus facilement. Et, d’autre part, lorsqu’une représentation mentale est effective, elle coïncide avec la conscience effective de ce qui est représenté. On peut ainsi distinguer deux sortes d’intentionnalité, l’une étant fonctionnelle et l’autre effective. 

            La conscience effective est — nous l’avons vu — la conscience du fait que quelque chose existe ou se produit effectivement. Elle est donc, en un sens, la conscience de la réalité effective. En termes techniques, un événement de conscience effective est un événement effectif de réduction du potentiel réel, cet événement étant tel qu’il constitue en même temps une représentation plus ou moins partielle et plus ou moins déformée de quelque chose de réel. Le mot « effectif » est employé à la fois pour qualifier l’événement de la réduction et, accolé au mot conscience, le fait qu’une représentation existe là. 

   L’effectivité en mécanique quantique 

            L’effectivité de la conscience se comprend par analogie avec l’effectivité d’un événement quantique de réduction du paquet d’onde. Lorsqu’une observation est effectuée, le mot « observation » étant pris au sens que les physiciens lui donnent, cela signifie qu’une observation effective se fait et, à la fois, qu’un paquet d’onde se réduit effectivement. Ainsi, lors d’une expérience des trous de Young, le physicien observe sur un écran le scintillement (ou la tache, selon une variante) qui résulte de l’impact de la particule. Cet impact est compris comme effectif par les physiciens, de même que l’observation et que le fait de la réduction du paquet d’onde.

             Certains physiciens, tels que John von Neumann et Eugen Wigner, ont fait explicitement intervenir la conscience de l’observateur. Ils se trouvaient ainsi à désigner la conscience effective. D’après certaines interprétations, la conscience elle-même provoquait la réduction. Cela signifiait que le fait d’observer provoquait la réduction. Ce qu’on aurait dû plutôt dire était que la réduction et le fait d’en observer le résultat étaient effectifs de façon indissociable et, donc, nécessairement de façon simultanée. Il s’agissait du même événement effectif ou de la même effectivité.

            On pourrait dire que l’intentionnalité y était implicitement comprise comme une propriété intrinsèque de l’état mental du physicien et, du coup, comme étant en quelque sorte responsable de la réduction du paquet d’onde. Cependant cela ne prouve pas le dualisme de l’esprit et de la matière. Il ne s’agit là que de la dualité des modalités du potentiel et de l’effectif. De nos jours, d’ailleurs, les physiciens tendent de plus en plus à croire que le phénomène de réduction est bien plus général qu’ils ne l’avaient d’abord cru et qu’elle n’est pas plus une caractéristique particulière de la conscience mais de la matière en général1.

           On peut constater que la conscience effective du physicien dans ce type d’expérience, est à propos d’un résultat attendu, mais attendu de façon seulement probable. Cela signifie, par exemple, que le résultat est attendu même s’il ne se produit pas. D’après ce qu’implique la mécanique quantique, l’intentionnalité se trouve donc être une propriété de la conscience effective et, en même temps, une propriété du système physique lui-même. On peut le voir encore plus facilement dans l’expérience de pensée d’Eugen Wigner.

           L’ « ami » de Wigner est à la fois observateur et partie du système. On n’en trouve pas l’équivalent dans la physique classique, où rien de tel qu’une réduction effective de potentiel n’est passible excepté en un sens trivial. Cette caractéristique de la mécanique quantique permet de conclure que l’intentionnalité ne peut être utilisée pour distinguer les états mentaux des états physiques2.

            On peut comprendre en général le caractère effectif de l’intentionnalité comme un lien entre un potentiel réel, qui n’est pas nécessairement celui d’un être humain, et une réduction qui s’y produit. Du point de vue humain, l’intentionnalité effective signifie que quelqu’un pense effectivement à quelque chose. Elle prend la forme notamment de ce qu’on peut appeler la conscience du réel lorsqu’on le pense avec une certaine force ou emphase, comme par exemple, dans « je crois vraiment, ou réellement, que … ». Cependant le langage (écrit ou oral) ne rend que partiellement la nuance ontologique. Pour comprendre ou faire comprendre ce qu’est l’effectivité, il est utile de se référer à la théorie quantique elle-même parce que, là, on peut apprendre qu’il y a vraiment une différence entre une observation potentielle et une observation effective. 

  La position peu cohérente et peu réaliste du chercheur actuel 

           Le chercheur cognitiviste peut facilement définir la conscience ou l’intentionnalité de façon telle que la conscience effective est complètement laissée de côté. Il est en effet possible de décrire toutes les fonctions utiles de la conscience, donc toutes les fonctions qui semblent avoir une quelconque signification pour la survie, sans avoir à mentionner la conscience effective. De même, le principe de réalité n’a pas à être pris en compte puisque tous les êtres humains pourraient être des zombies (au sens philosophique) sans que cela n’implique quelque contradiction logique que ce soit. Cette perspective sur la recherche paraît sans doute irréelle. Toutefois le chercheur résout volontiers la difficulté en considérant le monde comme s’il n’y était pas ou comme si rien de réel n’existait. Une telle supposition n’est pas conforme au principe de cohérence ni, bien sûr, très réaliste. Mais, pragmatique, on laisse ce genre de question aux philosophes !

 

1 C’est dans le sens d’une telle généralisation, en tout cas, que tend la théorie de la décohérence et des histoires consistantes, avec les R. Griffiths, R. Omnès, M. Gell-Mann, J. Hartle etc. 1

2 Cela contredit la position de certains philosophes tels que John Searle. Cf. « La conscience et le vivant. Entretien avec John Rogers Searle », Sciences humaines, n0 86, août/septembre 1998, repris dans Le cerveau et la pensée, op. cit., p. 181-186. 2