Nous pouvons définir le potentiel humain réel de plusieurs façons. Par exemple, ce peut être le potentiel global de l’humanité tel qu’il était lorsque l’Homo sapiens est apparu. Ce potentiel réel comprenait tout ce que les humains ont fait ou auraient pu réellement faire depuis lors. L’immensité de ce potentiel est factuelle. Aucune autre espèce vivante n’aurait vraisemblablement pu déployer un tel potentiel non seulement parce qu’il est spécifiquement humain, mais en outre parce que sa richesse en découvertes et en œuvres de toutes sortes n’a aucune commune mesure avec les capacités d’innovation d’une quelconque autre espèce connue en tant que telle.  

            Il en résulte que la difficulté principale que l’on connaît à reproduire artificiellement la pensée ou le langage dans lequel elle s’exprime découle sans doute de la grandeur particulière du potentiel humain réel. On voit mal comment il serait possible, sur la base des connaissances actuelles, de fabriquer un ordinateur qui serait capable de produire des œuvres originales ainsi que l’humain l’a fait ou ainsi qu’il le fait encore. Le fond du problème ne semble pas être la difficulté à reproduire artificiellement la conscience en tant que telle. Car, si notre analyse est juste, les événements effectifs ne sont pas limités aux êtres conscients. Ils se produisent spontanément dans tout ce qui existe physiquement au sein de cet Univers. Par exemple, il n’y a pas de raison pour que l’effectivité ne soit pas aussi bien la caractéristique d’un automate puisque celui-ci serait sans doute constituer de matière. En revanche, il est très difficile de croire que ce même automate soit apte à créer et à innover à la façon de n’importe quel humain1.  

            En somme, si l’on admet que l’Univers est constitué d’un potentiel réel qui diminue continuellement par suite de réductions effectives, le problème de la conscience est complètement transformé. La difficulté ne réside alors plus dans le fait qu’il existe des processus de conscience effective, mais plutôt dans le fait qu’il existe des êtres dont les potentialités d’innovations et de créations sont aussi grandes que celles de l’humanité. Si tel est le cas, le problème d’un robot pensant est un énorme contresens. Le plus difficile n’est plus de le faire penser mais bien de le rendre capable de pensées originales à la façon d’un humain. 

            Les différentes problématiques liées à la conscience s’éclairent d’un jour nouveau. Par exemple, on peut se demander pourquoi l’expérience de la douleur est souvent vue comme une expérience humaine significative. Il résulte de ce qui précède que ce type d’expérience ne tire pas sa signification du fait que seul l’humain peut ressentir une douleur, mais plutôt que, lorsqu’un humain éprouve une douleur, il est capable de donner un sens à sa douleur, mais, en contrepartie, le développement de son potentiel réel peut en être entravé de façon grave. Cela éclaire donc quelque peu le problème sans pour autant le résoudre.

1 Les humains ne paraissent pas tous capables de la même créativité les uns que les autres. Cependant ceux qui paraissent être moins créatifs que la moyenne, le seraient vraisemblablement davantage si le milieu dans lequel ils vivent était plus propice, Nous reviendrons sur ce point dans le chapitre 7. 1