On oppose couramment l’objectivité à la subjectivité. En particulier, les chercheurs opposent souvent le langage de la science au langage subjectif. Il y a quelque chose d’erroné dans cette opposition trop simple. Il est vrai que, par exemple, les lois physico-mathématiques sont exprimées dans un langage qu’on peut qualifier d’objectif. Toutefois les règles de type physico-cognitif, telle que le principe de réduction du vecteur d’état en mécanique quantique, ne sont pas simplement objectives. Ces règles comportent certains aspects subjectifs, c’est-à-dire liés à un sujet particulier, sans que cela ne porte atteinte à leur caractère scientifique. Ainsi, depuis l’avènement de la mécanique quantique, le langage physicaliste est devenu apte à décrire des événements singuliers et, parmi eux, des événements de conscience.                 

            Le langage des règles physico-cognitives comporte des expressions comme présent, maintenant ou ici. Lorsqu’une réduction du potentiel réel s’effectue, elle se produit en un moment présent, qui du coup indique la réalité d’un passé et la réalité (potentielle) d’un futur. La réduction effective est un événement singulier de l’Univers. Ce langage est à la fois intersubjectif et subjectif. Il décrit en effet des événements singuliers de réduction et, parmi ceux-ci, des événements subjectifs, qui sont en fait des événements singuliers s’inscrivant dans un processus de conscience. C’est sur cette base que nous envisagerons de comprendre la conscience effective. Les événements de la conscience sont à la fois subjectifs et singuliers par leur effectivité qui équivaut à une réduction effective du potentiel, et ils sont aussi intersubjectifs, dans la mesure où ils comportent un contenu transmissible de façon intersubjective. 

            On a attribué classiquement à la matière des propriétés telles que la forme, la masse, la densité ou le mouvement. Toutes ces propriétés sont mathématisables, ce qui les rend utiles pour décrire la matière si, du moins, celle-ci est envisagée selon le potentiel réel. La physique classique ne comporte pas de concept exprimant la différence entre le potentiel réel et l’effectivité. Mais la physique moderne, c’est-à-dire quantique, conceptualise une telle différence. Cela s’est traduit notamment par le fait que la matière n’est plus comprise de la même façon que dans la physique classique. La forme ou le mouvement de l’objet sont remplacées par l’onde de probabilité liée à l’objet. Celle-ci est mathématisée, mais l’effectivité comme telle ne l’est pas. La matière est envisagée, à la fois, comme un potentiel réel et comme une réduction effective du paquet d’onde. Comme l’effectivité du processus de réduction est singulière, la physique moderne est devenue apte à décrire les événements effectifs en général et, donc, les événements de la conscience effective. 

  Le caractère partiellement communicable des sensations subjectives 

           Le caractère privé des sensations est en fait un cas particulier du caractère singulier de l’événement. Mon expérience subjective du bleu est d’abord une expérience singulière qui est propre à l’endroit et au moment où je me situe dans l’Univers. Est-ce que je pourrais savoir si ma sensation du bleu est la même que celle de quelqu’un d’autre ? 

           Cette sensation subjective n’est pas communicable, dit-on. Cependant rien de ce qui est singulier n’est communicable non plus en tant que tel. Je ne peux pas plus partager ma sensation de rouge avec quelqu’un d’autre que je ne peux partager telle quelle l’une quelconque de mes expériences subjectives ou que je ne peux partager avec quelqu’un d’autre l’un ou l’autre des aspects singuliers tel que je le vis à un moment donné. 

           Un aveugle pourrait cependant faire la discrimination du bleu par rapport à d’autres couleurs en prenant connaissance des propriétés physiques associées à l’onde lumineuse du bleu et en les comparant avec celles des autres couleurs. On peut faire de même avec tout élément de l’expérience subjective auquel il est possible d’associer une caractéristique physique précise. On peut croire possible de généraliser cette façon de faire la distinction avec tout aspect de la subjectivité. On peut par exemple comparer des niveaux d’intensité de la douleur physique. La possibilité d’une généralisation ne tient peut-être qu’à certains progrès ultérieurs de la science physique combinés à ceux de la psychologie des perceptions ou de la psychologie en général. 

            Comment des neurones et des réseaux d’information peuvent-ils causer la sensation de voir du bleu, le goût de la tomate ou le mal de dents ? C’est là un problème réputé difficile. Cependant le même type de différence existe en physique. Comment une onde de probabilité peut-elle se condenser en une particule ? Plus généralement, comme un potentiel réel peut-il se transformer en un quelconque événement effectif dans cet Univers ? Comment un système d’équations peut-il décrire exactement le système solaire ou l’Univers ? Cette problématique a trouvé un écho dans le fameux commentaire d’Eugen Wigner sur « la déraisonnable efficacité des mathématiques1 ». 

            Si notre approche est valable, les scientifiques ne pourront jamais observer la subjectivité comme telle. Car ce qu’ils observent est en principe descriptible et conforme aux potentialités réelles de l’Univers. De même qu’ils ne peuvent observer le processus de réduction du paquet d’onde comme tel, mais seulement ce qui en résulte, ils ne peuvent observer l’événement singulier de la prise de conscience en tant que réduction effective du potentiel réel. Ainsi les neurologues ne verront jamais le « déclic », c’est-à-dire la réduction comme telle, qui se produit dans le cerveau lorsque le sujet décide de quelque chose ou prend conscience de quelque chose. Ils ne pourront, en droit, établir l’observabilité que des états issus d’une superposition d’états possibles, c’est-à-dire les décisions réellement possibles, indépendamment de toute subjectivité, qui restera interprétable comme ce qui résulte d’une décision déjà prise par le sujet observé (comme pour l’ami de Wigner).  

1 Eugen Wigner, « The unreasonable effectiveness of mathematics in the Natural Sciences», Commun. Pure Applied Mathematics, 13, 1960, 1-14. 1