L’une des voies d’accès au problème de la conscience consiste à s’interroger sur l’expérience individuelle en général. Chaque fois qu’on fait une quelconque expérience, sa conscience y est impliquée nécessairement. Son esprit semble être en relation directe et immédiate avec un donné. Il y a nécessairement à ce moment une conscience pour laquelle ce moment est un « maintenant ». On vit ce moment comme le présent unique. L’expérience est directe, c’est-à-dire qu’aucune activité descriptive ni démonstrative n’y est impliquée. Cette conscience est seule, solitaire. On dit aussi que son expérience est subjective, ou que le contenu de ce donné est subjectif. Elle se présente comme livrant un contenu intrinsèquement qualitatif. Ce peut être une sensation de voir du rouge ; ce peut être d’entendre un son, de humer une odeur, d’éprouver une sensation de douleur, etc. Ces qualités sont normalement catégorisables. Le sujet reconnaît les catégories d’expériences de base et il apprend à reconnaître plus précisément les sensations ou les impressions particulières. Il se peut qu’il en fasse pour la première fois l’expérience, surtout s’il est jeune et qu’il a peu d’expérience. Il apprend progressivement à interpréter le réel qui lui apparaît.  

            La conscience peut porter sur une sensation pure ou sur un complexe de sensations constituant par exemple un objet, un contexte. Ceux-ci sont en général une construction ou une interprétation. Lorsqu’elle porte sur une pure sensation d’un type déjà ressenti, elle paraît en reconnaître immédiatement le type. Sinon, une impression d’étrangeté se présente aussi vite. Il en va de même lorsqu’elle porte sur un objet. Cependant il faut ici distinguer entre, d’une part, l’effectivité comme telle d’un événement de conscience et, d’autre part, une sensation ou un ensemble plus ou moins structuré ou plus ou moins reconnaissable de sensations. L’apparence d’immédiateté de la reconnaissance d’une sensation ou d’un objet est fausse puisqu’un certain processus cérébral doit intervenir entre l’événement effectif qui est à la base de cette reconnaissance et la reconnaissance comme telle. D’un point de vue matériel, cette dernière résulte sûrement d’un processus très complexe, impliquant un grand nombre d’éléments microscopiques. Il y aurait donc en fait un grand nombre d’événements effectifs impliquant la matière au niveau microscopique.  

            On peut alors conclure que l’effectivité d’un événement de conscience résulte d’un regroupement complexe d’événements physiques effectifs, c’est-à-dire d’un regroupement de sommets et d’arcs dans le graphe du potentiel réel concerné1. Comme ce regroupement peut vraisemblablement être fait de plusieurs façons pour un même événement de conscience, il est sans doute arbitraire — et futile — de décider si cet événement de conscience particulier a eu lieu au début, à la fin ou quelque part entre le début et la fin du processus de reconnaissance. Admettons donc que le caractère « immédiat » d’une sensation consciente ou d’une perception directe n’est qu’une approximation et qu’il n’y aurait pas de signification à parler d’une immédiateté absolue. 

            L’expérience de la conscience effective est un événement singulier de l’Univers, ce mot — Univers — étant pris en un sens a priori, c’est-à-dire ontologique2. En d’autres termes, cette expérience coïncide avec une réduction du potentiel réel global. Et tout contenu d’une sensation relève d’un type de sensation dès qu’il agit d’une sensation qualifiable, comme par exemple, la couleur écarlate ou la couleur magenta. Par conséquent, qu’il s’agisse d’une sensation d’un certain rouge particulier, d’un son particulier, d’une douleur particulière ou de quelque type précis que ce soit de sensation, elle devrait être vue comme une construction plus ou moins complexe. Ces types de sensation sont susceptibles de se reproduire ailleurs, à un autre moment, dans l’individu lui-même ou dans un autre individu. À ce titre, ces types de sensation ne sont pas des événements singuliers de l’Univers et doivent être distingués de l’événement effectif de conscience. Nous verrons que l’effectivité de l’événement singulier de conscience est ce qu’il y a d’irréductible dans l’expérience subjective.  

            On dit aussi que les expériences semblent essentiellement « privées ». Seul celui qui les éprouve connaît leurs contenus ou peut les explorer. Ce type de connaissance est subjectif et même incommunicable. Selon notre approche, le caractère privé est discutable. Si l’expérience possède un contenu reconnaissable par l’individu, il s’agit d’un type de contenu et non d’un contenu singulier. Ce type de contenu peut toujours, en principe, être reproduit et, du coup, il est communicable. Cependant il y a aussi quelque chose de privé qui est singulier. L’événement de conscience en tant qu’événement singulier, unique dans l’espace et le temps de l’Univers, peut être considéré comme privé, propre au sujet, qui seul y a accès. C’est bien ce que nous entendons par l’événement effectif. Cependant ce ne sont pas les événements de conscience en particulier qui ont ce caractère, mais tout événement effectif de l’Univers. Cela n’aurait guère de sens de parler du caractère privé d’une réduction de paquet d’onde quantique. C’est pourquoi il faut plutôt parler du caractère singulier, mais non privé, de l’événement. Le caractère soi-disant privé se réduit à la singularité absolue de tout événement simple qui se produit effectivement. Aucun contenu de conscience n’est absolument privé en droit. 

            Toute expérience réelle prend la forme d’un événement effectif, qui équivaut à une réduction effective du potentiel global. L’effectivité en tant que telle est « privée », au sens qu’elle est formellement singulière, propre à un seul moment du temps. Cependant tout contenu identifiable comme tel représente un ensemble de qualités qui ne sont pas singulières, mais conformes à des types ou des catégories. La seule chose qui soit « privée » dans le bleu que je vois maintenant par ma fenêtre est l’effectivité de l’événement lui-même. La qualité du bleu est en principe reproductible, sinon elle n’est rien. En revanche, il demeure qu’un certain type d’expérience peut être valablement qualifié de privé dans le sens qu’il n’a encore jamais été reconnu à l’exception d’une personne, parfois d’un petit groupe de personnes. Ainsi les expériences d’ordre artistique, littéraire ou mystique, par exemple, peuvent être qualifiées de privées en un sens relatif.

1 Rappelons-nous qu’il ne s’agit pas ici d’une thèse matérialiste, mais une description qui est conforme à la science actuelle, c’est-à-dire du déterminisme en droit de l’Univers lorsqu’il est envisagé de façon cohérente. Une position matérialiste consisterait à l’affirmer indépendamment de l’état actuel de la science, comme s’il s’agissait d’une vérité en soi. 1

2 Cet Univers ontologique est décrit ou modélisé de façon approximative par l’Univers physique (des physiciens). Il est ici considéré comme plus fondamental d’après la légitimité adisciplinaire. Cependant, par souci de cohérence, on peut l’identifier avec l’Univers décrit par l’actuelle science physique. 2