Basons-nous ici sur les principes de l’attitude d’aide afin de les appliquer à l’interminable conflit israélo-palestinien. Lorsque l’on considère la situation dans sa réalité globale et qu’on envisage les causes historiques du conflit et les motifs les plus profonds de part et d’autre, il devient évident qu’aucun des deux peuples — israélien et palestinien — n’en est vraiment responsable et que, a fortiori, aucun des deux n’en est coupable.

Il faut d’abord considérer que la responsabilité éthique et politique est partagée assez clairement par beaucoup d’États ou de nations, notamment les 58 États membres de l’ONU qui ont voté pour la création de l’État d’Israël en 1948. La création d’un État par l’ONU n’était pas en soi une action légitime, ne serait-ce que d’un point de vue démocratique puisque l’ONU n’était que très partiellement démocratique. Cependant, quels qu’aient été les motifs de ces peuples d’agir comme ils l’ont fait, rien n’autorise à croire qu’ils aient voulu expressément agir de façon à nuire à quiconque ni à quelque nation que ce soit. Et il n’apparaît pas, par ailleurs, que l’établissement de l’État d’Israël ait été moins légitime que celui de la plupart des États-nations existants, sinon tous.

La question de la légitimité des États

Il n’existe guère d’État qui se soit établi de façon légitime si cela veut dire de façon conforme au respect des personnes et des groupes en général. En philosophie politique, ce qu’on appelle la légitimité politique signifie seulement que l’État concerné a réussi à s’établir de façon factice mais stable en employant tout moyen efficace, que ce soit militairement, économiquement, par accord stratégique avec certaines puissances, etc.[1]

Dans le cas d’Israël, il s’agit d’une situation particulière sur le fond. Sa fondation coïncide avec la fin de la Deuxième Guerre mondiale et, donc, avec la médiatisation de la Shoah. Certains observateurs peuvent croire qu’il y a un lien à faire entre les deux. Ainsi Antoine Sfeir, s’entretenant avec Théo Klein, déclare que « le Levantin n’a pas compris pourquoi l’Occident, qui, soit par son activisme, soit par son silence, a été complice des horreurs de la Shoah, doit se faire pardonner sur le dos des autres »[2].

Deux observateurs intéressés … 

Antoire Sfeir et Théo Klein ne sont pas les observateurs les plus objectifs de la situation au Proche-Orient. Cependant l’intérêt qu’ils présentent ici réside précisément dans la façon dont ils y sont impliqués et dans leur façon d’évaluer humainement les enjeux. On peut se baser sur leurs propos pour considérer les intentions des protagonistes, y compris dans le camp palestinien. Or, les intentions sont indispensables à l’examen de la dimension éthique des enjeux.

Antoine Sfeir

Antoine Sfeir
Journaliste et politologue français d’origine libanaise

Selon Théo Klein : « C’est une erreur d’associer la Shoah à la création de l’État d’Israël », mais cela a arrangé les Européens : on a expédié les « errants[3] ». Comme tout bon politique, les Européens n’ont pas agi surtout par respect (attitude d’aide) envers la culture morale des Juifs. Ils l’ont fait d’abord parce que, tout en tenant compte de l’opinion publique dans leur pays et en Europe, ils y voyaient un intérêt soit pour leur parti politique, soit pour leur État-nation.

Théo Klein

Théo Klein
Avocat français
Président du Conseil représentatif des institutions juives de France

Théo Klein tient aussi à prendre la défense de l’État d’Israël en ce qui concerne l’accusation de colonialisme lancée, entre autres, par des Arabes. Il déclare là-dessus que « notre aventure » n’est pas « colonialiste » ; c’est « un mouvement de régénération[4] ». Selon lui, le mouvement sioniste est basé sur l’idée de « cultiver la terre, fabriquer des biens ». Ce serait donc par besoin plutôt que par intérêt que les Juifs se seraient établis en Palestine et y auraient fondé l’État d’Israël. Il reconnaît cependant une erreur du côté des sionistes auxquels il s’identifie ; « je crois, dit-il, que nous sommes devenus les victimes des puissances colonialistes [États-Unis, Angleterre et France] simplement parce que nous n’avions pas compris, à l’époque, que nous nous laissions dominer par elles[5] » … « les sionistes n’avaient pas une conscience politique suffisamment développée pour comprendre […] que mieux aurait valu se mettre du côté des Arabes » …  « de reconnaître l’Arabe comme son voisin et son cousin » […] « Il est cependant difficile de leur en faire le procès »[6]. Ce qui attire l’attention dans ce plaidoyer en faveur des Juifs et des sionistes, est que Théo Klein tient compte de leurs intentions profondes, tout en laissant clairement entendre que la réaction des Arabes était normale et compréhensible.

Deux peuples frères, deux peuples ennemis …

Il y avait peut-être, en 1948, une nation palestinienne, mais elle était alors sans institution propre. Il était donc relativement difficile de constater son existence. La nation palestinienne semble s’être constituée par réaction contre l’État israélien. Elle n’en est pas moins une véritable nation qui devrait être traitée comme telle. Il nous reste à trouver, avec ces deux nations, les moyens de leur coexistence et de leurs développements respectifs, chacune conservant son identité. Il importe qu’elles soient toutes deux reconnues et aidées à se développer. Elles le seront d’autant plus qu’elles se montreront elles-mêmes aptes à se respecter mutuellement.

L’antisionisme et l’antisémitisme

D’ailleurs, Théo Klein explique qu’aujourd’hui, le sionisme signifie surtout « que tous les Juifs sont invités à rejoindre l’ancienne mère patrie »… les Juifs « méritent » ce retour sur un territoire : « Ils le méritent mais surtout ils ont besoin d’un territoire, ne serait-ce que pour que leur langue et leur culture puissent se développer[7] ». Ces propos permettent de mieux comprendre comment les Juifs peuvent voir l’antisionisme comme une forme d’antisémitisme. Le retour en Israël représente en effet, pour eux, un besoin de l’ensemble des Juifs. L’argument est faible mais compréhensible. L’attitude antisioniste se trouve à nuire indirectement à la réputation des Juifs en général et, en particulier, à tous ceux d’entre eux qui apportent une aide financière ou autre à l’État d’Israël. L’histoire démontre assez bien comment la diaspora liée à un État-nation risque de souffrir du fait que celui-ci est en guerre[8]. De même, les rapports plus ou moins belliqueux entre les diasporas juive et palestinienne dépendent en grande partie de ce qui se passe entre Israël et les Palestiniens des territoires occupés.

Le respect selon Théo Klein

Théo Klein entend respecter les Palestiniens parce que, d’après sa conception de « la judaïté, qui est le respect des autres », les Palestiniens ont des droits, qu’ils « se trouvent sur cette terre parce qu’ils y sont nés, ou parce qu’ils sont venus s’y installer, au même titre que les Israéliens ». Il insiste : « Le respect de l’autre est l’enseignement fondamental du judaïsme[9] ». Cependant, avec bien d’autres, Théo Klein tient à criminaliser au moins certaines personnes.

À nouveau, la question de la cohérence

Il s’agit ici d’être cohérent avec l’appréciation éthique du point de vue du respect et donc des intentions. Celles-ci vont naturellement de pair avec les sentiments éprouvés et, en particulier, les sentiments de frustration, mais aussi avec les sentiments d’indignation. Ainsi les Palestiniens sont indignés par les incursions de l’armée israélienne dans leurs territoires. Par symétrie et cohérence, les Israéliens sont apparemment bien placés pour savoir ce qu’ils ressentent. C’est ce dont Théo Klein témoigne par ces mots :

« Pourtant, les Israéliens, qui ressentent profondément un tel sentiment national devraient normalement être les mieux placés pour le comprendre… » Klein affirme ne pas parvenir à comprendre le fait que cela « n’est absolument pas compris par les dirigeants israéliens »… Et, en contrepartie, « Peut-être les Palestiniens devraient-ils comprendre » que c’est pour la sécurité et la stabilité » mais, ajoute-t-il aussitôt, « les sentiments nationaux sont ce qu’ils sont[10] ».

Attribuer simplement aux « sentiments nationaux » l’incapacité de comprendre ce que l’autre ressent est typique. En fait, il y a aussi, en plus, une véritable indignation morale, c’est-à-dire un sentiment allant de pair avec le sens moral du groupe. De part et d’autre, le sens moral constitue une entrave qui bloque la capacité de prendre le point de vue d’autrui, c’est-à-dire son propre sens moral, qui est symétrique mais contraire au sens moral de l’autre. Aussi Klein (tout comme ses vis-à-vis palestiniens) se refuse à transposer sur le plan moral (l’indignation morale) ce qu’il exprime en termes de sentiments nationaux. S’il le faisait, cela équivaudrait, sans doute, pour lui à tomber dans le relativisme extrême. En d’autres termes, il refuse la cohérence éthique d’après laquelle il n’y a dans ce conflit personne d’assez responsable pour être jugé coupable.

Ainsi, Klein refuse d’exonérer les dirigeants israéliens, qui lui paraissent atteints d’une sorte de pathologie. « Cette maladie du gouvernement israélien est très grave[11] » parce qu’il n’y a plus de débat au gouvernement ni à la Knesset (parlement israélien) et que Netanyahou n’a été porté au pouvoir que par le fait de l’abstention des électeurs arabo-israéliens. Or, cette pathologie est elle-même blâmable (à « condamner[12] »). Il manque donc, chez Théo Klein, le respect et l’attitude d’aide envers ceux des Israéliens qui dirigent ou appuient la politique militaire de l’État d’Israël et, indirectement, envers tous ceux qui les supportent.

Il est traditionnellement, psychologiquement et moralement très difficile de renoncer à toute attitude de condamnation. On garde l’impression de commettre une injustice envers ceux qu’on voit comme les vraies victimes ; on croit alors mériter d’être blâmé par elles. Par exemple, demander aux chefs palestiniens de renoncer à condamner les dirigeants d’Israël équivaut à leur demander d’accepter d’être blâmés par une partie de leurs compatriotes. Et il en serait de même si on demandait aux dirigeants israéliens de ne pas condamner le Hamas.

À son insu, Théo Klein juge comme le ferait n’importe quel activiste ou belligérant. Sur la nécessité de condamner au moins certains coupables, il existe un véritable intégrisme, c’est-à-dire un refus implicite d’évoluer. Théo Klein le partage avec à peu près tous les acteurs ou agents politiques du monde actuel.

Surmonter la contradiction de fond

Si une éventuelle entente s’établissait sur le fond entre les Palestiniens et les Israéliens, elle devrait surmonter des obstacles d’ordre psychologique et, surtout, moral, l’obstacle moral étant le plus difficile à saisir. En effet, tant qu’il y aura condamnation morale réciproque, on ne pourra que faire semblant d’être sur le fond d’accord avec les termes de l’entente. Bref, on ne signera une entente que parce que l’exercice comporte un avantage pour son propre camp ou parce que l’autre camp gagnerait à ce qu’il n’y ait pas entente. Chacun peut juger profitable de se prêter au jeu de la médiation ne serait-ce que pour conserver certains appuis. Aucun des camps ennemis ne peut évidemment accepter une médiation qui prendrait parti pour l’ennemi. Sur le fond, il ne veut même pas d’une médiation qui serait neutre si la neutralité consiste à mettre moralement sur un pied d’égalité les deux camps ennemis. Chacun des deux se veut d’un esprit différent et unique ; chacun se veut légitime de façon unique. Chacun des belligérants tient à être fidèle à sa propre mission ou tradition, à son propre devoir et à ses propres principes. Les propos du médiateur qui se veulent justes et apaisants sont perçus comme vides, superficiels, et même mauvais s’ils présentent le mal comme un bien. On ne peut, on ne doit négocier avec le mal sauf par ruse. Et, même si les dirigeants sont disposés au dialogue, une part plus ou moins importante des personnes qu’ils représentent demeure hostile à toute concession. Une rencontre de ce type ne peut être une rencontre authentique. Elle est au mieux symbolique. En outre, lorsque plusieurs rencontres de ce type se déroulent sur une certaine période il en découle souvent un effet de banalisation. Il faudra donc, à l’avenir, apprendre à travailler sur les croyances et les attitudes morales en tant que vieil éthos de guerre.

Le cas de Tariq Ramadan

Rappelons d’abord, ici, que Tariq Ramadan se présente comme bien intentionné envers les autres excepté envers l’État d’Israël. Selon lui, plusieurs musulmans se fient aux traditions pour justifier les châtiments corporels en croyant ainsi être fidèles à la loi islamique. Or, Tariq Ramadan croit nécessaire de ne pas les condamner et d’utiliser des procédés pédagogiques pour les amener à modifier leurs croyances et leurs comportements. Alors pourquoi ne fait-il pas de même dans le cas des Israéliens ? Pourquoi n’essaie-t-il pas, de façon pédagogique et sans les condamner, de les amener à changer leurs croyances et leurs comportements ? Il répondrait sans doute que, s’il tentait de le faire, cela le rendrait « inaudible » auprès des Palestiniens, c’est-à-dire que ceux-ci le condamneraient lui-même sans plus vouloir l’écouter. Par ailleurs, lorsque Tariq Ramadan dit qu’il ne rejette pas les juifs, mais qu’il critique (en fait il le blâme) l’État d’Israël, il est alors inaudible par les Israéliens et par beaucoup de juifs. Le problème consisterait donc pour lui à trouver le moyen d’être audible universellement, par les uns et par les autres.

Critique constructive

L’importance de la
critique aidante

Il y a critique et critique

L’expression de pensée critique peut être comprise de deux façons distinctes qu’il importe ici de distinguer. Elle peut être comprise comme une forme de pensée analytique dont l’objet est de discerner, comme chez Kant en particulier. Elle peut, d’autre part, être comprise comme l’expression d’un blâme, d’une condamnation de certaines pratiques ou de certaines doctrines ou idéologies. C’est le cas de la critique sociale telle qu’elle apparaît par exemple chez la plupart des marxistes. Ce deuxième sens peut être vu comme une forme de l’irrespect dans la mesure où il pointe des « responsables », qui sont par le fait même « coupables » de certains comportements nuisibles ou de certaines réalités nocives. On notera que la distinction qui est ici faite entre deux formes de pensée critique peut être considérée comme étant elle-même une forme de critique éthique et politique qui se veut respectueuse des personnes et des sociétés.


[1] Cf. Paul Bastid, « Légitimité », Encyclopaedia Universalis, en ligne le 23 septembre 2010.

[2] Théo Klein et Antoine Sfeir, Israël survivra-t-il ? Entretiens, L’Archipel, 2008, p. 25 et 120. Antoine Sfeir, professeur franco-libanais, est le Directeur des Cahiers de l’Orient et Théo Klein est l’un des principaux représentants du judaïsme libéral en France.

[3] Ibid., p. 114.

[4] Ibid., p. 26.

[5] Ibid., p. 26-27.

[6] Ibid., p. 30-32.

[7] Ibid., p. 118-119.

[8] De nombreux exemples existent tels que celui des Japonais de la diaspora au Canada ou des Allemands aux États-Unis lors de la Deuxième Guerre mondiale.

[9] Ibid., p. 175.

[10] Ibid., p. 142-143.

[11] Ibid., p. 146.

[12] Ibid.