Dans la société actuelle, il convient d’accuser quelqu’un lorsqu’un problème d’ordre sociopolitique survient. Le présupposé implicite semble d’abord être que, dans la société moderne et démocratique, tout devrait fonctionner normalement pour le mieux. Si quelque chose va mal, il est alors évident que quelqu’un, une personne ou un groupe, en est responsable. L’accusation sera renforcée « démocratiquement » si on peut en attribuer la faute à un parti politique ou à certains de leurs dirigeants, ou encore à l’un ou l’autre de leurs alliés objectifs. Souvent celui ou ceux qu’on accuse cherchent à se défendre en accusant à leur tour quelqu’un d’autre à qui ils veulent nuire. La plupart des observateurs critiques, pour leur part, semblent vouloir croire que c’est là le jeu normal de la démocratie et qu’il serait irréaliste de chercher à le modifier. À la lumière de nos expériences historiques, qui ont souvent vu se réaliser des idées d’aspect d’abord très utopique[1], attaquons ce problème humain même si la solution ne devait se réaliser que sur le long terme. 

            Appelons responsabilisation le processus permettant de considérer ce type de situation de façon plus rationnelle et, aussi, de façon plus respectueuse des autres en général. Lorsqu’un problème d’ordre sociopolitique se présente, il n’est guère raisonnable en général de croire qu’une personne en particulier en soit réellement responsable, c’est-à-dire qu’elle ait sciemment fait en sorte que cela se produise ainsi. Il est bien plus plausible que cette personne n’en ait été qu’un des nombreux facteurs et que, dans la réalité, il n’y ait personne qui soit « le » responsable. En outre, il est plus respectueux envers cette personne et envers l’humain en général de supposer que, si cette personne avait été en mesure de prévoir tous les résultats, elle aurait dès lors décidé d’agir autrement.  

                                   La difficulté de prévoir les conséquences de ses actes 

Selon une certaine optique morale, l’individu a l’obligation morale de s’informer autant que possible sur les conséquences possibles avant de déterminer la meilleure ligne de conduite.  Cependant même les mieux formés ou informés échouent souvent piteusement à prédire les faits les plus importants par leurs conséquences. Par exemple, Albert Einstein n’a pas su prévoir la fabrication et l’utilisation de bombes nucléaires à partir de sa théorie (relativité restreinte) lorsqu’il l’a conçue et fait connaître ; Pie XII n’a pas su prévoir l’ampleur des conséquences de la répression nazie ; Jean-Paul Sartre et Maurice Merleau-Ponty se sont lourdement trompés sur la réalité du stalinisme. Pourtant aucun individu ne peut en pratique mieux prévoir les résultats de ses actions que ceux qui représentent l’autorité morale et intellectuelle de la société. Il va de soi, par conséquent, que personne ne serait capable de prévoir les conséquences les plus importantes des gestes politiques sur le long terme.

 

La responsabilisation ne consiste donc pas à accuser qui que ce soit, mais à faire avancer vers une attitude plus responsable. Accuser n’est pas une bonne façon de faire avancer, surtout si le résultat est finalement d’annihiler celui qu’on accuse, lui avec son potentiel humain de changer.   

La responsabilité comme idéal 

            Beaucoup conçoivent encore l’idée de responsabilité comme consistant surtout à trouver un coupable et à le châtier. C’est notamment le cas des activistes, mais c’est aussi le cas des autorités qui cherchent à les châtier pour leurs méfaits. L’attitude d’aide envers les personnes qui veulent en punir d’autres durement peut être conçue comme un prolongement de l’accommodement raisonnable. Il faut, dans la mesure du raisonnable, les amener à comprendre que la punition infligée de façon apparemment normale est en fait injuste et, même, qu’il s’agit d’un traitement cruel et dégradant au même titre que la peine de mort ou la torture. L’article 5 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme interdisent toute « peine ou traitement cruel, inhumain ou dégradant » au même titre que la torture. Ces articles ne visent pas à récuser la condamnation morale en général, mais ils pointent dans cette direction, ce qui semble indiquer une importante évolution des mœurs. En outre, on tend de plus en plus à se responsabiliser en ce qui concerne les conséquences du caractère infamant des peines sur les familles des condamnés[2]

Certes on ne peut sans une certaine inconséquence défendre l’idéal de responsabilisation sans tenir compte de la réalité humaine telle qu’elle apparaît avec ses croyances et ses tendances à culpabiliser. Assumer ses responsabilités d’humain consiste néanmoins à prendre acte de cette intolérance, de cet intégrisme de la condamnation morale. L’idéal de la responsabilité doit pouvoir être pensé et mis en pratique en tenant compte de cette réalité, mais tout en commençant à voir plus loin, ce qui suppose que l’on accepte la critique de fond de la condamnation morale telle que celle-ci a été comprise jusqu’à présent, y compris dans les sociétés les plus développées. 

Les incohérences du jugement culpabilisant 

            Socrate et d’autres penseurs grecs ne croyaient pas que l’humain agit méchamment. Selon eux, seule l’ignorance explique les fautes et même les crimes, « la volonté ne pouvant se définir que comme volonté de bien » ; faire le mal pour le mal est en soi absurde[3]. Sans aller jusqu’à défendre l’idée que le mal est logiquement impossible, on peut avancer ici qu’il est inobservable et qu’il est peut-être très rare. L’individu n’agit pas, en général, avec une intention mauvaise et qui se veut mauvaise ; il agit plutôt sous le coup de la colère, ou cherche par exemple à assouvir une passion ou à combler un besoin pour lui-même ou d’autres membres de son groupe d’appartenance, notamment lorsqu’il s’agit de groupes tels que des nations ou des clans rivaux. En outre, beaucoup plus souvent qu’on ne le croirait, il cherche à redresser des torts en s’en prenant à d’autres qu’il estime coupables d’un méfait. C’est sans doute le cas de bon nombre de criminels, dont l’action dite criminelle s’est présentée à eux comme un redressement de tort[4].  

Par exemple, il est tout à fait possible que ce soit le cas des chefs belligérants dans le conflit israélo-palestinien. De part et d’autre, en effet, on veut le bien de sa nation et, de part et d’autre, on juge avec la dernière sévérité les actions punitives de l’autre. Le plus surprenant ici, peut-être, est le manque de cohérence logique des motifs qu’on prête à l’autre en comparaison avec les siens. L’interprétation de l’intention de l’autre est illogique. En somme, ce qui fait défaut est la prise de conscience que les actions de l’autre ne sont pas plus criminelles en soi que les siennes. 

Dans ce type de conflit, le prétendu criminel est souvent tout aussi victime que sa victime. Le plus souvent son crime est d’avoir manqué à certaines responsabilités envers l’autre groupe, ce qui est pourtant encore très normal — c’est-à-dire très habituel — dans les relations intergroupes. Comme quoi, lorsqu’on déclare l’autre camp « coupable » cette soi-disant culpabilité ne découle pas du fait qu’il serait responsable de sa violence, mais au contraire de son manque de sens des responsabilités. L’incohérence est là : croire que l’autre est le coupable alors que ses actions ont eu pour but de se protéger ou de punir celui que cet autre croit coupable. L’une des prémisses en est qu’il faut nécessairement un coupable, qui est bien sûr l’autre, et une victime innocente, qui est bien sûr soi-même (ou son groupe). 

                        Les faux dilemmes de la morale et de la politique 

Les conflits moraux se présentent comme des dilemmes absolus, l’une des branches de l’alternative devant représenter « la » bonne décision et l’autre étant alors nécessairement « la » mauvaise. Par exemple, supposons qu’une femme enceinte soit face au dilemme de l’avortement : enfanter ou non. Il est faux de prétendre que l’une ou l’autre de ces deux décisions soit bonne ou mauvaise en soi. Car cette personne essaie seulement de prendre la décision qu’elle regrettera le moins par la suite, étant entendu qu’elle n’a sans doute pas toute la connaissance préalable des résultats de sa décision et que, au surplus, elle n’est pas nécessairement sensibilisée au respect de l’humain que représente la vie qui se développe en elle. S’il est faux que la personne, ou sa décision, soit mauvaise en soi, il reste que de part et d’autre plusieurs voudront le croire et qu’il y en aura toujours pour la blâmer. Cette situation va de pair avec la polarisation sociopolitique de la réprobation en miroir — pro-vie et pro-choix. Rendre cohérents les jugements et les attitudes pourra logiquement résulter de ce qu’il n’y a pas nécessairement quelque coupable que ce soit.

 

Il en va de même dans le cas de nombreux conflits internationaux. La polarisation est d’ordre moral ou politique. Elle contribue fortement à ce qui confère un caractère insoluble aux conflits. De part et d’autre l’attitude de condamnation disqualifie d’avance toute recherche qui se ferait au-delà de la logique fermée de la réprobation. Par exemple, il est moralement intenable d’être à la fois favorable aux Israéliens et aux Palestiniens, alors que, du point de vue de l’éthique du respect, c’est précisément ce qu’il faut faire pour être en mesure de mettre fin réellement au conflit. 

Responsabiliser en déculpabilisant 

            Si la culpabilisation résulte d’une mauvaise lecture du réel, il est assez clair que ce n’est pas en se culpabilisant qu’on devient plus responsable. On ne fera pas un bon citoyen du criminel qu’on incarcère en tentant de lui rentrer dans la tête qu’il est « coupable ». Il importe plutôt de faire en sorte qu’il puisse développer son sens critique et qu’il devienne ainsi plus apte à comprendre ce qui l’a amené à commettre des actes répréhensibles. De même, le bon citoyen en général ne se responsabilisera pas en s’entêtant à traiter comme coupables et méritant d’être châtiés ceux qu’il voit comme des criminels. Il se montrera plus responsable dans la mesure où, par exemple, il aura appris à mieux analyser les facteurs sociopolitiques et culturels auxquels il serait plus rationnel d’attribuer une bonne part des causes de la délinquance. 

            Le Groupe de défense des droits des détenus de Québec

 

            Ce Groupe s’est prononcé pour « la reconnaissance de la personne incarcérée comme citoyenne à part entière ». Il considère que le droit de vote « représente une façon de responsabiliser les citoyens incarcérés[5] ». Il juge l’incarcération justifiable, non comme une punition, mais dans la mesure où la sécurité du public le requiert. La responsabilisation bien comprise semble bien passer par ce type de constat[6].                       

            La culpabilisation, en fait, comporte un important côté sociopolitique. Dans la société moderne, on décrit volontiers une défaite électorale comme une punition bien méritée. On conspue l’adversaire pour ses erreurs commises de bonne foi et on s’abstient de reconnaître ses bons coups. En général, il n’y a aucune attitude d’aide en politique. La responsabilité en revient aux politiciens, mais aussi à l’incapacité de beaucoup d’électeurs à dépasser leur propre attitude de condamnation.  

                        Crimes ou erreurs du passé ? 

Dans le cas des groupes, qu’ils soient religieux, nationaux ou autres, la déculpabilisation responsabilisante consistera à reconnaître les erreurs du passé, les manques de sensibilité, que ce soit par exemple à l’égard des femmes, des Noirs, des autochtones. Dans ce cas, reconnaître des erreurs remontant à plusieurs décennies n’équivaut pas à se voir comme coupable. Les résultats de ces erreurs n’ont été pleinement voulus comme tels ni par ses ancêtres ni, a fortiori, par soi-même ou sa propre nation actuelle. La responsabilisation devra prendre la forme de l’expression de regrets et d’une attitude d’aide particulière envers les victimes ou les descendants de victimes.

 

On peut voir l’attitude d’aide comme le résultat d’une « croissance morale » des nations qui n’est pas encore terminée[7].

 

Tout comprendre, est-ce tout pardonner ?

 

Tout comprendre, dit-on souvent, c’est tout pardonner. On pourrait aussi bien dire que comprendre trop bien quelque chose de mauvais amène à le condamner. À l’inverse, on peut vouloir pardonner ce que l’on ne comprend pas assez bien pour le condamner. Cependant, s’il était vrai que tout comprendre c’est tout pardonner, alors un Dieu créateur ne saurait punir quelque humain que ce soit, et il ne pourrait que reconnaître qu’il est le premier responsable de ce qu’il a créé. La fausse culpabilisation doit cesser pour qu’il y ait enfin une véritable responsabilisation des humains. 

 

L’attitude d’aide (ou, de façon équivalente, l’attitude de respect) envisagée d’un point de vue éthique ou politique


 

[1] Par exemple, l’idée même de l’égalité démocratique des individus, surtout des femmes, était très utopique il n’y a pas très longtemps.

[2] Voir en particulier les critiques du « couloir de la mort », par Sylvie Bukhari, « Peine de mort : un traitement inhumain, cruel et dégradant : table ronde du 1er février 2007 (13h30 à 15h30) http://www.fiacat.org/fr/article.php3?id_article=627 ).

[3] Cf. Étienne Borne, « La mal », dans Encyclopaedia Universalis, 2008 (en ligne le 17 septembre 2010).

[4] Voir La diabolisation. Une pédagogie de l’éthique (2007), en particulier la section 57, « La morale du groupe en tant que source de la criminalisation ».

[5] Le droit de vote aux élections fédérales est finalement accordé aux détenus du Canada en 2002. Cf. la page accordée à cet organisme dans Wikipédia : « Groupe de défense des droits des détenus de Québec » (en ligne le 17 septembre 2010) et son site http://www.gdddq.org/ .

[6]L’histoire des supplices rend évidente une telle conclusion. Cf. Harry Elmer Barnes, The Story of Punishment. A Record of Man’s Inhumanity to Man, Montclair, N. J., Patterson Smith, 1972, p. 6.

[7] La croissance morale des nations peut-être comprise par analogie avec le processus psychothérapeutique de croissance morale personnelle, où il importe d’aider aussi bien l’offenseur que l’offensé. Cf. Jean Monbourquette et Isabelle D’Aspremont, Demander pardon sans s’humilier, Montréal, Novalis, Bayard, 2004, p. 147-148. Les auteurs déclarent : « On dirait qu’un immense mouvement de demande de pardon vient d’être déclenché. C’est une grande avancée pour l’humanité ! » (p. 13).