La tolérance est un concept paradoxal dans la mesure où elle consiste à laisser à chacun la liberté de s’adonner à des pratiques ou d’exprimer des opinions que l’on ne partage pas ou, même, que l’on condamne[1]. Dans les termes de Bernard Guillemain,  « la tolérance désigne la conduite par laquelle elle autorise ce qu’elle interdit […] Étonnant respect qui abandonne autrui à la fausseté et au mal ![2] » Alors pourquoi, dans les sociétés modernes, a-t-on prêché et prêche-t-on encore l’attitude de tolérance envers les autres ? 

            Une telle situation devient plus compréhensible lorsque l’on constate que plusieurs sociétés modernes accueillent un grand nombre d’immigrants d’autres cultures, donc d’autres mœurs ou d’autres morales. La tolérance des attitudes devient une condition de développement économique, les immigrants fournissant une main d’œuvre essentielle et la société leur garantissant un meilleur niveau de vie que dans leur pays d’origine. Cependant les sociétés modernes sont aussi des sociétés qui évoluent. Les croyances et les pratiques majoritaires d’hier perdent du terrain au profit d’un mode de vie ouvert et tolérant envers ce qui diffère. Cela suffit à peine à assurer une condition minimale de paix et de progrès social. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles sont apparus ce qu’on appelle les « accommodements raisonnables ». Ceux-ci apparaissent comme des moyens plus ou moins efficaces de permettre aux immigrants de jouir de leurs droits fondamentaux et ainsi de mieux s’intégrer à leur société d’accueil.  

                        Définition de l’accommodement raisonnable 

L’accommodement raisonnable est une « forme d’assouplissement visant à combattre la discrimination causée par l’application stricte d’une norme qui, dans certains de ses effets, porte atteinte au droit à l’égalité d’un citoyen[3] ».

Historiquement, la notion d’accommodement raisonnable semble résulter des difficultés purement factuelles rencontrées par certaines catégories de citoyens, telles que celles relatives à la différence de sexe, à l’âge, la religion ou à certains handicaps. 

            La simple tolérance ne satisfait guère ceux qui souhaitent des rapports humains plus soucieux des autres. Car la tolérance est aussi bien condition de paix sociale que gage d’indifférence. Nous posons ici que, d’un point de vue éthique, la tolérance ne suffit pas et qu’il importe de s’acheminer vers le respect des autres, soit des autres personnes et des autres groupes. L’accommodement raisonnable représente ainsi une transition entre la situation de simple tolérance et la situation de respect : 

tolérance  accommodement raisonnable → respect 

Ainsi l’accommodement raisonnable sert, en quelque sorte, à remplir le vide conceptuel laissé par le caractère désuet de l’attitude simplement tolérante. Et, d’après cette logique, le problème des accommodements raisonnables en cache un autre, plus important en soi, qui est celui des rapports éthiques entre les groupes. Cette approche est inhabituelle. En général, on insiste plutôt sur les rapports sociopolitiques stables entre les groupes plutôt que sur leurs rapports éthiques[4]. Cependant une situation de paix sociopolitique n’assure nullement que les personnes et les groupes soient respectés.

            Respect des personnes : reconnaissance et attitude d’aide

Précisément, le respect de la personne signifie qu’on reconnaît à toute personne des droits égaux à ceux des autres. En outre, le respect de toute personne signifie qu’on adopte à son égard une attitude d’aide, c’est-à-dire qu’on cherche dans la mesure du possible à l’aider à développer son potentiel humain autant que toute autre personne peut le faire, et qu’elle puisse le développer elle-même, de façon autonome. Ainsi, les programmes de réinsertion sociale montrent que l’attitude d’aide s’applique tout aussi bien à ceux qui sont vus comme fautifs et qu’on veut aider à avancer dans leur capacité de progresser vers plus de respect envers les autres. C’est d’ailleurs à ce niveau qu’il faut comprendre l’accommodement raisonnable. Celui-ci est justifié si, moyennant un assouplissement raisonnable des normes, on lève les obstacles au développement personnel[5].  

               Respect des groupes : idem

Le respect des groupes peut être compris par analogie avec celui des personnes. D’abord, il consiste à reconnaître à chacun des groupes un statut de nation égal à celui de tout autre[6]. Puis il consiste à l’aider, dans la mesure du possible, à développer son potentiel humain propre autant que tout autre groupe, c’est-à-dire à l’aider à développer son potentiel humain de façon autonome.  

Description de l’attitude d’aide

Voici un résumé pratique de l’attitude d’aide envers un individu ou un groupe, y compris ceux qu’on peut voir comme fautifs ou criminels :

–          On tente de comprendre les causes, les motifs et les raisons de son comportement.

–          On tente de ressentir et de vivre ce qu’il ressent et vit, ses besoins, ses envies, ses peurs et, s’il y a lieu, ses intentions profondes.

–          On fait attention à la rigueur logique de ses raisonnements et de ses conclusions comme il les comprend lui-même, notamment du lien entre ses croyances, ses intentions et ses actions ; ainsi, on tient compte du lien logique entre sa croyance qu’untel (individu ou groupe) a mal agi et son intention de le punir ou de le détruire.

–          On tente par différents moyens de le faire avancer dans ses croyances, en particulier, de sa croyance qu’untel (individu ou groupe) est réellement mauvais ou a vraiment eu l’intention de mal agir, de faire le mal pour le mal et que, de ce fait, il doit être puni.

L’une des conséquences les plus notables de l’attitude d’aide est que celui qui la met en pratique se refuse à condamner moralement qui que ce soit. Dans les cas où il s’agit de personnes fautives ou incriminables, il faut alors comprendre que l’attitude d’aide consiste à critiquer de façon forte mais constructive les croyances ou les comportements de ces personnes tout en s’abstenant rigoureusement de prétendre vouloir les condamner ou de les punir. L’attitude d’aide sera qualifiée de partielle si elle se trouve réservée à certaines personnes ou certaines catégories de personnes. Il est alors logique de se donner comme objectif de généraliser progressivement l’attitude d’aide à toutes les personnes, sans exclusion d’aucune sorte.

Attitude d’aide et accommodement raisonnable

            Dans le cas d’immigrants, l’attitude d’aide peut prendre la forme de l’accommodement raisonnable. L’immigrant peut être défini comme une personne qui veut s’installer dans un pays d’abord étranger au sien, c’est-à-dire qui veut devenir membre d’une autre nation que celle dont il était membre jusque là. En tant qu’immigrant devenu citoyen à part entière, il est alors reconnu comme l’un de ses membres par la nouvelle nation. Il s’agit d’une attitude d’aide en un sens restreint puisque rien n’indique que l’on veut aider la nation étrangère elle-même ni quelque autre nation.

Cependant l’attitude d’aide est d’extension générale. Lorsqu’il s’agit des personnes vivant à l’étranger, ou même de nations étrangères, le concept d’aide s’applique également. Par exemple, les programmes d’aide au développement ou les associations humanitaires telles que Médecins sans frontières et Médecins du monde, apportent une aide à beaucoup de personnes et de nations.

L’accommodement raisonnable dans le cas des groupes

L’accommodement raisonnable pour les groupes se comprend également par analogie avec celui qui concerne les personnes. D’après la définition donnée ci-dessus, il consiste en l’assouplissement d’une norme. Celle-ci peut par exemple être celle qui résulte de l’application des droits humains dans un pays. Il est évident que l’application d’une telle norme est plus difficile dans certains pays que dans d’autres, que cela soit en raison de la culture, de la religion ou du régime politique actuel de ce groupe, etc.

L’accommodement raisonnable pour les groupes équivaut en partie à une tolérance envers les groupes dont les mœurs ou les régimes sont plus ou moins critiquables, à ceci près qu’il s’agit d’une tolérance préoccupée et provisoire. On peut la comparer à la demande d’un moratoire sur certaines pratiques telles que l’excision ou la lapidation pour cause d’adultère[7].

Le concept d’accommodement raisonnable peut alors être transposé dans le cas du groupe. Il signifie par exemple que, si un groupe ne respecte pas bien les droits des personnes qui en sont membres, on ne le rabroue ni ne le réprouve, mais on l’aide plutôt à se développer, y compris en ce qui concerne son attitude envers ses membres. Par exemple, dans le cas de la nation chinoise, l’attitude d’aide consiste à la critiquer (elle-même ou au moins ses dirigeants) sur la question des droits humains, mais sans pour autant la (ou les) condamner ; on cherchera plutôt des moyens nouveaux d’aider ce peuple (ou du moins ses dirigeants) à avancer sur ce point. Tout comme dans le cas des personnes, l’attitude d’aide envers les groupes sera qualifiée de partielle si elle se trouve réservée à certains groupes ou certaines catégories de groupes. Et, de même, il est logique de se donner comme objectif de généraliser progressivement l’attitude d’aide à tous les groupes, sans exclusion d’aucune sorte.

De tels exemples montrent que l’accommodement raisonnable dans le cas des groupes ne s’applique pas de la même façon que dans le cas des personnes. Ainsi des pratiques qui ne sont pas tolérées dans un pays peuvent l’être dans un autre pays si elle fait partie des coutumes ou des mœurs de ce pays. Cela tient en partie à l’extension de ce qui est « raisonnable ». Par exemple, même si la polygamie n’est pas tolérée — pas vue comme raisonnable — dans un pays, elle peut néanmoins l’être dans un autre pays. De même, on peut estimer qu’il n’est pas raisonnable d’obliger les dirigeants du peuple chinois à accepter aussi bien la liberté d’expression qu’elle l’est dans la plupart des pays occidentaux, étant entendu, par ailleurs, qu’il importe d’effectuer une critique constructive sur ce sujet. Agir de façon raisonnable dans un tel cas, c’est viser à avancer vers un terrain d’entente commun qui soit réellement satisfaisant de part et d’autre.

L’accommodement raisonnable n’est guère qu’une façon d’avancer vers l’éthique du respect des personnes et des groupes dans la mesure où celui-ci suppose la pleine reconnaissance et l’attitude d’aide envers toute personne et tout groupe. La différence entre le respect et l’accommodement raisonnable, dans ce type de situation, revient à la différence entre l’éthique et la politique. L’éthique exige la cohérence, c’est-à-dire l’universalité de la reconnaissance et de l’attitude d’aide par opposition au parti pris et aux privilèges alors que la politique peut très bien s’accommoder d’incohérences, ce qui revient à accorder des privilèges à certaines personnes ou à certains groupes.


[1] Cette définition reprend en partie celles du dictionnaire Larousse (Petit Larousse illustré, 2011), du Vocabulaire de philosophie d’André Lalande (Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, Presses Universitaires de France) et s’inspire de l’article « Tolérance » de Bernard Guillemain publié dans l’encyclopédie Universalis (Encyclopaedia Universalis en ligne le 11 septembre 2010).

[2] Bernard Guillemain, ibid.

[3] http://www.accommodements.qc.ca/documentation/document-consultation.pdf [archive] Document de consultation de la Commission sur les pratiques d’accommodements reliés aux différences culturelles mandatée par le gouvernement du Québec, coprésidée par Gérard Bouchard et Charles Taylor (2008, p.3). Il faut alors considérer que cet assouplissement tombe à l’intérieur des « limites raisonnables » aux droits fondamentaux.  

[4] C’est, par exemple, ce que laisse entendre la Commission Bouchard-Taylor sur les pratiques d’accommodement : elle met en cause dans un but sociopolitique large le modèle socioculturel québécois sans que ce type de problème ne soit propre au Québec. Cf. « … Pour aider le Québec à composer avec sa diversité », CharlesTaylor, Le Devoir, 15 août 2007.

[5] Ce qui est appelé « discrimination positive » peut dans une certaine mesure être rangé sous le titre d’attitude d’aide. Dans ce cas,  il s’agit d’un ensemble de mesures visant à corriger une situation d’inégalité dans la société. Les personnes concernées peuvent être désignées selon une gamme indéfinie de critères : sexuels, ethniques, médicaux, culturels, linguistiques, religieux, socioéconomiques, territoriaux etc. Certains désignent ces pratiques sous le nom d’« action positive », traduction littérale de l’expression américaine « affirmative action. Voir attitude d’aide.

[6] Le groupe est ici défini comme une culture morale, c’est-à-dire comme un groupe d’appartenance prioritaire, qui peut aussi bien être une nation qu’un groupe socioculturel ou autre. Ce type d’égalité est reconnu partiellement à l’ONU, puisque ses groupes membres sont déclarés égaux les uns aux autres. Cependant cette démocratie est amenuisée du fait que les cinq membres permanents du Conseil de sécurité possèdent le privilège du droit de veto et, surtout, du fait qu’un grand nombre de peuples n’y sont pas représentés de façon autonome.

[7] Le terme de moratoire utilisé ici renvoie à Tariq Ramadan et ses démêlés avec une certaine orthodoxie politique. Voir un cas remarquable d’attitude d’aide partiel…