Les catholiques ont été responsables de beaucoup de violence intergroupe, notamment envers les hérétiques, les juifs, les païens, les protestants, les athées ou les femmes (notamment, les « sorcières »), etc. On peut croire que, de nos jours, la situation a changé. Il tend maintenant à se développer chez les catholiques un respect de l’autre où l’attitude de proposition remplace progressivement les comportements d’injonction et de menaces.

Par définition, l’attitude de proposition se comprend comme l’une des formes principales de l’attitude d’aide (voir les explications supplémentaires sur le respect des personnes et des groupes). Elle consiste en gros à prendre, devant une personne ou devant un groupe de personnes, l’attitude consistant à offrir son aide en suggérant, de façon désintéressée, quelque chose d’utile ou de valable à cette personne et à ce groupe. L’importance de l’attitude de proposition réside dans le fait que toutes les croyances peuvent, à titre de propositions, coexister dans le respect. En principe, elles peuvent aussi faire l’objet de recherches afin de savoir, avec le temps, peut-être beaucoup de temps, lesquelles s’avéreront les meilleures.

Deux exemples suivent. Le premier représente une attitude d’aide partielle d’un type relativement répandu dans la modernité. Le second cas relève de l’attitude d’aide de façon remarquable, bien qu’encore incomplète, de la part des prêtres catholiques envers les personnes et les peuples auprès desquels ils sont en mission d’évangélisation.

Exemple 1 :

Jean Halpérin, qui représentait les juifs lors d’un colloque sur la liberté religieuse en 1978, dit croire que « la vérité est dans le judaïsme » mais, en même temps, il affirme que, pour lui, ce n’est pas un « monopole » et qu’il ne veut pas exclure les autres, car il s’attend « à rencontrer la même conviction auprès de ceux qui se réclament sincèrement d’une autre croyance ». Qu’est-ce à dire sinon qu’il n’entend pas imposer ses croyances aux autres, mais seulement leur proposer d’en prendre connaissance. Toutefois, et là il peut décevoir puisque, dans le même passage de sa déclaration, il se trouve à exclure les « idolâtres », ce qui veut peut-être dire qu’il laisse beaucoup de monde dans le mépris1. Cependant peut-être a-t-il voulu dire que certaines croyances devraient être critiquées quitte à respecter les personnes qui les entretiennent. Retenons ici que l’attitude de proposition apparaît chez Jean Halpérin bien que de façon plus ou moins cohérente ou plus ou moins claire.

            Exemple 2 :

            En particulier, parmi les « idolâtres », on range habituellement les « primitifs », c’est-à-dire les nations aborigènes. Justement, quel est l’état des relations entre groupes sur ce point ?

Le dominicain Antonin-Marcel Henry décrit ainsi l’activité missionnaire (catholique) telle qu’elle est aujourd’hui comprise : « La mission moderne n’est pas enseignement unilatéral, mais effort pour une « conversion mutuelle […] tant des chrétiens que de leurs interlocuteurs ». Le père Henry se base sur un texte officiel de l’Église catholique2. Selon son interprétation du texte, l’objectif des missionnaires est de favoriser autant que possible le « développement » qui convient le mieux à un peuple ou à une personne à un moment donné. Il reconnaît que ce travail est difficile d’autant plus qu’on ignore en quoi il consiste exactement. « Nous connaissons mal la juste proportion et la détermination précise des avoirs qui conviennent à un peuple ou à une personne pour son développement harmonieux à une époque donnée ». De plus, il s’agit de « promouvoir l’amour », l’amour de Dieu qui se ramène à l’amour du prochain, qui tend même à englober l’ « ennemi », et enfin de « montrer comment cela s’inscrit dans la Croix glorieuse du Christ, révélatrice de ce que Dieu est pour les hommes et de ce que les hommes doivent être pour Dieu et entre eux.3 »

            Comme ce type de perspective se présente sous la forme d’une proposition plutôt que d’une obligation ainsi qu’on le faisait dans le passé en brandissant au besoin la menace de brûler en enfer, il ne manque guère que l’explicitation de cette ouverture. En effet, le prêtre missionnaire peut très bien, s’il ne fait pas attention, apparaître comme partisan des groupes dominants, c’est-à-dire des nations les plus puissantes ou de l’Église catholique, qui reste un groupe des plus puissants par son influence4. Que peut-il faire de plus alors ? Démontrer son respect pour le petit groupe en s’abstenant soigneusement de tout propos réprobateur envers ce groupe et même toute allusion méprisante à leurs coutumes ou leurs mœurs, qui devraient évoluer de par le groupe de façon autonome. Son attitude d’aide consiste surtout à patienter. Quant à son attitude de proposition en particulier, il peut montrer que Jésus était lui-même vrai dissident de groupes plus puissants, et même chef d’un groupuscule dissident par rapport à la nation juive et qu’il peut symboliser la victime en tant que rejetée  absolument avec son groupe. Cependant, il y a eu sûrement beaucoup de groupes dissidents, souvent traités d’hérétiques ou d’impénitents semeurs de trouble. Jésus ne représente qu’un de ces groupes tel qu’il était de son vivant. Une telle proposition en termes de victimes dissidentes n’est pas spécifiquement chrétienne ; on pourrait la faire aussi, sans doute, dans la plupart des religions connues, y compris chez les musulmans ou les bouddhistes à leurs débuts.

            En l’occurrence, Christian Delorme, ce prêtre catholique proche de jeunes en révolte5, place l’essentiel au-delà des rituels de son Église : « De quoi le monde a-t-il besoin : de millions et de millions de baptisés, comme hier en Allemagne et il y a peu au Rwanda ? Ou bien a-t-il besoin d’êtres qui mettent l’amour au premier plan ?6» Faut-il conclure alors que l’amour pour les autres passe avant tout le reste, y compris la religion et la foi catholiques comme telles ? Dans l’esprit de Delorme, c’est sans doute un faux dilemme. Il faudrait plutôt chercher à réunir vouloir être catholique avec vouloir aimer les autres sans exclusion, celui-ci étant l’essentiel. L’amour de l’autre sous la forme du respect serait-il donc le point de convergence, le point oméga, de toutes les fois religieuses ?

1 Jean Halpérin a déclaré que son judaïsme doit être une « pédagogie de l’intelligence et de la liberté » à l’intérieur de sa communauté ; il est d’accord avec son « ami Élie Wiesel » sur ce point : « la mission du judaïsme n’est pas de judaïser le monde, mais de l’humaniser ». C’est alors qu’il reconnaît  que le judaïsme s’est fait « convertisseur », mais seulement « vis-à-vis des idolâtres ». Voir Colloque international de l’abbaye de Sénanque, dans La liberté religieuse dans le judaïsme, le christianisme et l’islam, Paris, Éditions du Cerf, 1981, p. 96. Un étudiant palestinien a critiqué ensuite Halpérin en lui faisant remarquer que la liberté de religion c’est justement de pouvoir choisir par exemple « le paganisme et l’idolâtrie » (ibid., p. 100). 1

 

2 Ce texte est l’encyclique Populorum progressio  sur le développement humain et la notion chrétienne de progrès donnée par le pape Paul VI en 1967 (paragraphe 21). 2

3 Antonin-Marcel Henry, co-auteur de l’article « Missions » dans Encyclopaedia Universalis (édition de 2011). 3

4 Selon Henry Duméry, s’il y a encore des résistances au christianisme, cela est compréhensible. La « pénétration chrétienne » de nos jours ressemble souvent plus « à une technique d’assistance matérielle, de colonisation intellectuelle et spirituelle qu’à une évangélisation proprement dite : même la tâche d’éducation, de philanthropie, d’élévation humaine devrait être mieux distinguée, sinon disjointes, des tâches d’apostolat ». Et, comparant les résultats obtenus par les missionnaires catholiques à ceux des bouddhistes, « les historiens notent que la mission bouddhiste a su récupérer l’infrastructure culturelle, et même cultuelle, qu’elle trouvait en place, et qu’à l’inverse la mission chrétienne l’a résolument bousculée, quelquefois méprisée… » et, selon lui, ces chercheurs ne pensent pas que ce soit un hasard. Henry Duméry est co-auteur de l’article « Missions » dans Encyclopaedia Universalis (édition de 2011). Peut-être, certains passages d’aspect intolérant de la Bible, ou même de l’évangile, expliquent-ils ce fait. Cependant une réinterprétation plus généreuse de ces textes sacrés permet d’évoluer vers l’attitude de proposition, ainsi que le démontre l’histoire de l’Église catholique. 4

5 Il était notamment à Lyon, lors de l’émeute, en janvier 1998. 5

6 Claude Delorme, Les banlieues de Dieu, Entretiens avec Luc Balbont et Rachid Benzine, Paris, Bayard, 1998, p. 162. 6