Ce commentaire critique sur le Dieu imparfait a été fait par André Gauthier à l’occasion d’un échange de vues sur le thème « connaissance et action » (reçu en mars 2009).

Salut Yvon,

            J’ai lu « Le Dieu imparfait » et je crois, en effet, mieux cerner l’objet de ta recherche et partant, mieux tracer nos lignes de divergence.

            Notre petite discussion s’était engagée naguère, à propos de l’enjeu écologique, sur la question de la pratique, sur le critère de la pratique — et pour ma part, je dirais sur le primat de la pratique. Cela revenait à poser la question (kantienne) du comment s’orienter dans la pensée, de l’interprétation des données et de l’action conséquente.

            Ton essai porte sur l’avenir de la pensée : tu entends y dégager, sur une base rationnelle, quelques préalables théoriques favorisant — au lieu que toute fixation conceptuelle « dogmatique », forcément conjoncturelle, fétichise, idéologise, tue dans l’œuf les germes du potentialisable, par opposition au simple possible escompté à l’horizon de toute problématique ponctuelle factuelle — favorisant, dis-je, l’émergence (l’accueil-ouverture et le recueil-respect) des conditions de l’évolution de l’humanité (→ le dieu imparfait), entendu comme le supercollectif renvoyé à la sanction effective d’un GEA en refonte permanente (grand ensemble autoréférentiel).

            Ta méthode est sceptique et l’objet de ta réflexion, historique. De l’infraréférentiel (gestes, opinions insus, non codés, non normés, non énoncés ni publiés) à l’individuel, au collectif, jusqu’au supercollectif, la trame est la conscience de soi et le critère d’accrétion, l’indice de réalité, la reconnaissance épistémologique du corpus mouvant sciences-philosophie (ce qui, selon ma lecture, ne semble pas forclore l’art).

            Je t’avouerai n’avoir pas toujours été à la hauteur de mesurer l’enjeu du débat initié par tes auteurs de référence, ma culture scientifique étant, comme tu sais, très lacunaire. Néanmoins, ton essai, dans l’ensemble, m’a paru pécher, à ton corps défendant, par excès de ces « mauvaises abstractions » : l’individu, la pensée, la société, l’humanité, l’histoire, la connaissance, la vérité, notions présumées claires dont on fait un usage entendu, mais qui réclament d’être mieux débrouillées.

            La question qui surgit à la lecture de ton livre se formulerait ainsi : sans présumer, position de principe, de la configuration prochaine ou lointaine du savoir (→ le potentialisable) et, par contrecoup, de la redéfinition rétrospective du savoir actuel, comment décider, comment se résoudre à une conduite déterminée, à une politique individuelle ou collective définie, compte tenu de la conjoncture inter et intra collective, soit nationale et internationale.

            Ce qui fait défaut dans ton livre (est-ce un contresens?) c’est ce critère de la pratique, du quoi faire?, de ses tenants et aboutissants sociétaux, socio-historiques et biographiques. Cette question s’ancre concrètement dans celle des rapports sociaux, du travail, de la pensée comme activité, du travail, de sa division et de son organisation; c’est donc la question de l’articulation du patrimoine sociétal, du legs social — appropriable mais en grande partie inconscient — des savoirs objectivés, outils et signes, d’une formation sociale donnée, le collectif hiérarchique (donc inégalement) situé dans le supercollectif, l’ « humanitas » dont cet apprentissage et ce développement sont tributaires, car l’histoire des sociétés humaines n’est, en dernière analyse, dans ses déterminations concrètes que l’histoire du développement des individus. Dialectique de la formation sociale et de la formation individuelle 1. Il n’y aurait plus là de plat mécanisme neurophysiologique ni de mystérieux ressort des facultés de l’âme ou de la pensée (→ idéalisme) mais à partir de capacités somatiques (animales) excentration du sujet psychique vers les disponibilités sociales matérielles des rapports sociaux (l’humanitas léguée).

            J’opposerai donc à tes considérations théorico-spéculatives — et fort idéalistes — l’enquête historique, ses moyens conceptuels, son sens, les œuvres de l’histoire, la lecture de ce qu’elle rend possible, le déchiffrement de ses conditions objectives, les voies d’infléchissement subjectives qui peuvent résoudre un individu à un parti dans l’action, sans présumer bien entendu du contenu inventif, créateur au sens large des effets de connaissance futurs 2.

            Je te renverrai pour expliciter cette position, adossée aux linéaments d’une anthropologie matérialiste, au livre de Lucien Sève : « L’homme »? Penser avec Marx aujourd’hui, tome II (La dispute, 2008) où tu trouveras force exemples illustrant ces vues et secondairement, sur Le futur déjà présent, sur l’après capitalisme de Jean Sève (La dispute, 2006).

André

(Texte reçu d’André Gauthier le 23 mars 2009)

N.B.: André Gauthier est un enseignant en français (langue et littérature), maintenant à la retraite, du Cégep de Granby.

Réponse d’Yvon Provençal


 

1 Puisque que tu sembles analogiquement priser le rapprochement humanité-personnalité organique (note d’A. G.). 1

2 Car il faut bien mettre un pied devant l’autre, passer à la suite plutôt que de se retrancher derrières les arrières-mondes de la pensée pure (note d’A. G.). 2