Matthieu 28,19

1)  Vocation de l’Église

À l’occasion du 25ème anniversaire de l’Organisation des Nations unies, en 1965, le pape Paul VI s’est rendu à New York pour y prononcer un discours au nom de l’humanité devant l’Assemblée générale. Ce type de prétention est-il conforme au respect des autres religions ? En fait, ce serait la déclaration de l’Église catholique en faveur de la liberté religieuse (voir plus haut)  qui aurait permis à Paul VI de se présenter à l’ONU comme « expert en humanité » et ainsi de pouvoir parler en son nom1. Rien n’indique que ce pape ait  cherché par ces mots à exclure quelqu’un ou quelque groupe religieux ; les autres chefs religieux pourraient sans contradiction déclarer le même genre de chose de leur propre côté s’ils reconnaissaient eux-mêmes le droit à la liberté religieuse de façon générale.

Paul VI à New York

Paul VI à New York

Explications supplémentaires : L’Église en avance?!

Par ailleurs, à l’époque actuelle, la même Église catholique compose mieux que jamais avec l’altérité de certains groupes religieux en les accueillant dans son sein et en acceptant de plus en plus l’idée de leur autonomie propre, que ce soit sur le plan doctrinal ou sur le plan rituel. Il s’agit notamment des nouveaux mouvements ecclésiaux qui sont apparus après la Seconde Guerre mondiale2. Par exemple, les Focolari constituent un de ces groupes catholiques dont, malgré la contradiction apparente, peuvent être membres des croyants non catholiques et des incroyants en tant que tels.

Explications supplémentaires : Le mouvement ecclésial des Focolari

Afin de comprendre l’importance de tels phénomènes humains, il faut les envisager comme mettant en valeur la vocation de l’Église chrétienne catholique, globalement, de réunir sous une forme ou une autre l’ensemble des humains du monde. Cependant la vocation « universelle » de l’Église doit être comprise d’après une translation sémantique dont résulte un immense changement de perspective.

Explications supplémentaires : La vocation d’universalité de l’Église ?

2)  Du particulier à l’universel

Le problème peut être formulé ainsi : l’Église catholique doit-elle se voir comme regroupant simplement des individus ou bien comme rassemblant des communautés autonomes entières ? Ce type de question a fait l’objet déjà de l’attention de plusieurs auteurs, certains le qualifiant de problème majeur du christianisme d’aujourd’hui3. Le jésuite Michel de Certeau, en particulier, l’a soulevée en termes d’opposition entre le particulier et l’universel. Selon Claude Geffré, « Michel de Certeau nous propose une interprétation de l’expérience chrétienne comme expérience de l’altérité » « Comment parler d’un unique « Peuple de Dieu » qui rassemble sans les absorber les autres peuples de la Terre ? 4 ».

La solution à ce problème consisterait donc à montrer que le christianisme est pensable comme un ensemble global de groupes religieux, chacun demeurant autonome, plutôt que comme un simple groupe de croyants individuels. Derrière une telle formulation se profile toute la question du type de respect que l’on doit porter aux religions en général. Une Église qui se veut catholique ne sera en mesure d’établir de véritables rapports de respect envers les autres religions que si elle parvient à se penser comme une « société de toutes les religions », une « STR ». Cela suppose qu’elle serait capable de respecter tous les groupes de croyants de l’une ou l’autre des traditions religieuses qui existent, c’est-à-dire les reconnaître en tant que groupes autonomes distincts et adopter à leur endroit une attitude d’aide, notamment afin de favoriser leurs développements respectifs.

Explications supplémentaires sur l’altérité : L’altérité révélée par le christianisme…

En ce sens, Jésus symbolise assez bien tous les groupes qui souffrent et qui meurent. Il a été le chef spirituel d’un petit groupe constitué de ses disciples et c’est d’abord pour ce groupe qu’il serait mort sur la croix. Sa résurrection apparaîtrait alors comme le rétablissement de ce groupe en tant que vivant encore tel que les disciples de Jésus l’ont voulu lors de leurs premières proclamations de foi après sa mort.

« Allez donc, faites de toutes les “religions” des disciples » (?)

(Est-ce une altération de la fameuse phrase de saint Matthieu, « Allez donc, faites de toutes les nations… »? Peut-être en est-ce le vrai sens puisque le mot « religion » n’existant pas encore, il donne peut-être une meilleure façon de rendre le sens du mot employé pas Jésus selon Matthieu, ou alors c’est peut-être que le mot  « religion » est approprié aussi bien que le mot « nation »?).

3)  La nouvelle évangélisation

Dans la modernité les mentalités ont changé. Dans le cas de l’Église catholique, le changement semble s’être produit des plus soudainement, comme tout d’un coup, avec le deuxième concile du Vatican, dit concile œcuménique. C’est surtout à ce moment que le respect des personnes et des groupes est devenu clairement pour elle quelque chose d’essentiel. Au lieu de menacer du feu de l’enfer les fidèles, on s’adresse à leur dignité en tant que personnes. Au lieu de tenter de susciter la crainte de Dieu, on y propose une vie renouvelée, plus spirituelle et plus riche. Au lieu de faire répéter des prières, on favorise l’examen de conscience. Les rites traditionnels ont perdu de leur importance et cèdent la place à des rencontres de réflexion. Les proclamations dogmatiques sont remplacées par des propositions franches qui s’adressent à l’intelligence et au cœur. Rien de tout cela n’est incompatible avec l’existence des autres religions ; c’est même assez clairement leur respect qui en découle.

Lors de la Journée mondiale de la jeunesse à Cologne, en 2005, le pape Benoît XVI a demandé aux mouvements ecclésiaux de « repenser leur rôle comme organique dans l’Église, et non pas en parallèle à sa hiérarchie5 ». Au moins deux interprétations peuvent être faites de cette déclaration. L’une, moins généreuse, est que Benoît XVI demandait alors aux mouvements ecclésiaux d’adopter une attitude de soumission à la hiérarchie ; il ne souhaite pas qu’on en critique les décisions ni qu’on discute de ses positions excepté pour montrer que les hautes autorités de l’Église ont raison. L’autre, plus généreuse, dirait plutôt ceci : l’Église demande, autant que possible, qu’on renonce à blâmer la hiérarchie catholique, et qu’on s’efforce d’adopter à son égard l’attitude d’aide dont elle a maintenant besoin. Une telle demande implicite s’adresse au fond à tous les groupes religieux.

Yvon Provençal

Département de philosophie

Cégep de Granby – Haute-Yamaska

P.S. : Le lecteur désireux d’exprimer son accord avec le projet d’une Église catholique qui deviendrait la Société de Toutes les Religions (STR) peut le faire en souscrivant à la Société de Toutes les Nations (STN), ce qui équivaut à participer au Référendum mondial pour une Société de Toutes les Nations. À première vue, ce sont deux projets différents mais, justement,  la Grande convergence à long terme semble commencer par là.

1 Cf. Émile Poulat, « l’Église catholique pense pouvoir parler au nom de l’humanité et même être « conscience de l’humanité ». Colloque international de l’abbaye de Sénanque, dans La liberté religieuse…, op. cit., p. 249-250. 1

2 Voir, dans Encyclopaedia Universalis l’article « Catholicisme. Les nouveaux mouvements ecclésiaux », par Salvator Abbruzzese, édition de 2011. Cet auteur montre ainsi l’importance de ces nouveaux mouvements religieux : « Ce n’est qu’à partir du deuxième concile du Vatican et de la redéfinition d’une Église comme communauté des croyants « en chemin » que ces nouvelles formes de spiritualité sont réhabilitées »… ces « différents mouvements deviennent, eux aussi, un signe à déchiffrer, une interrogation pour l’Église elle-même, sinon même un don de l’Esprit ». 2

3 Claude Geffré, dans Michel de Certeau ou la différence chrétienne, sous la direction de Claude Geffré, Paris, Éditions du Cerf, 1001, p. 12. 3

4 Ibidem. 4

5 Cf. Giancarlo Zizola, correspondant de presse accrédité auprès du Saint-Siège, « Catholicisme. Le pontificat de Benoît XVI », dans Encyclopaedia Universalis, édition de 2011. 5