i) De la simple tolérance au plein respect

Pour le moment, les religions demeurent les unes pour les autres lointaines, étrangères, et au mieux tolérées ; on en parle donc le moins possible. C’est vrai dans une bonne mesure, déjà, pour les différentes confessions chrétiennes (catholiques, protestantes ou orthodoxes) et, dans une plus grande mesure encore, dans le cas des religions non chrétiennes reconnues (judaïsme, islam, bouddhisme, religions hindoues, etc.). Mais c’est même encore bien plus vrai dans les cas de toutes les religions peu ou pas reconnues, qui sont communément désignées comme « sectes », « nouvelles religions » ou autres appellations souvent teintées de mépris.

Une « grande convergence »

Si l’Église devient un jour véritablement universelle (« catholique »), c’est parce qu’elle aura su non seulement tolérer les autres Églises et tous les autres groupes religieux, mais ce sera surtout parce qu’elle aura su pleinement les respecter, y compris dans leur volonté de demeurer autonomes, et y compris même dans leur propre vocation profonde d’être également planétaires et universelles. Ce type de respect est-il une condition trop forte et même contradictoire ? Pas si on admet comme valable et réalisable l’idée d’une convergence — d’une grande convergence — de toutes les religions à vocation d’universalité, soit le catholicisme, l’islam, le bouddhisme et bien d’autres. Voyons comment un tel projet peut être envisagé.

Convergence future

Convergence future

Explications supplémentaires : Le concept de convergence

L’idée en partie nouvelle du respect des personnes et des groupes

Un catholique et un musulman, Christian Delorme et Rachid Benzine, ont écrit ensemble un livre intitulé : « Chrétiens et musulmans. Nous avons tant de choses à nous dire ». Donc, eux au moins se parlent. Voyons s’ils s’entendent sur autre chose que de se parler. « Sur la question de Dieu, écrivent-ils […], il est quasiment impossible de parvenir à des accords complets ». À propos de leurs religions respectives, ils concluent que « l’islam fait découvrir un Dieu qui aiment ceux qui sont bienfaisants, mais il ne rentre pas dans une réciprocité affective entre Dieu et l’homme comme le christianisme le fait1 ». Ils ont beau croire, ils reconnaissent quand même ne pas savoir vraiment qui ou quoi pourrait être la réalité au-delà du cosmos.

Constat assez évident : Christian Delorme et Rachid Benzine s’entendent sur un certain respect mutuel présentant un double aspect. Premièrement, ils reconnaissent que leurs deux religions sont d’égale respectabilité. Deuxièmement, ils ont l’un envers l’autre de l’estime plutôt que de la haine ou du mépris, et de façon spécifique une attitude d’aide plutôt que de nuisance. Cela signifie concrètement, par exemple, que si leurs deux religions étaient en expansion à un certain endroit du monde, alors plutôt que de se condamner mutuellement, de chercher à se nuire mutuellement, comme cela s’est si souvent fait dans l’histoire, ils tenteraient avec détermination d’aider l’autre religion, dans la mesure du possible, à se développer d’une façon ou d’une autre, sans que cela se fasse au détriment de qui que ce soit. Mais voyons ce qui manque encore là concrètement pour que leur attitude relève du plein respect de la personne et des groupes.

Le respect des personnes est compris assez généralement, en pratique, comme le respect de l’autonomie des personnes, ce qui signifie deux choses : 1) on reconnaît la personne comme une personne autonome, qui décide par elle-même de ses opinions et de ses actions, et qui est en tant que telle égale à toute autre personne, et 2) on adopte à son endroit une attitude d’aide plutôt que d’indifférence ou de nuisance ; il s’agit alors de l’aider, dans la mesure du possible, à ce qu’elle développe son potentiel humain de façon autonome2.

Le respect de leurs groupes pris en eux-mêmes constitue la partie nouvelle du respect des personnes en un sens éthique, c’est-à-dire rigoureusement universel. Cependant lorsqu’on veut respecter pleinement une personne, on respecte en même temps son groupe (groupe d’appartenance prioritaire, qui peut-être aussi bien, notamment, un groupe national qu’un groupe religieux). Le respect des groupes comme tels se comprend de façon semblable à celui de la personne comme telle, mais avec la différence qu’il s’agit dans ce cas d’aider le groupe à développer son potentiel propre de groupe. Les définitions de « groupe national » et de « groupe religieux » se rejoignent de façon remarquable3. Le plein respect d’un groupe religieux implique donc que 1) on reconnaît le groupe religieux comme vraiment religieux (sa religion comme une vraie religion au plein sens du terme), et 2) on adopte à son endroit une attitude d’aide plutôt que d’indifférence ou de nuisance.

Le concept d’attitude d’aide par opposition à l’attitude de condamnation

L’attitude d’aide suppose qu’on entretient le souci de ne pas nuire à l’autonomie des personnes ou de leurs groupes respectifs dans leurs développements humains respectifs. En ce sens, l’attitude d’aide est diamétralement opposée à l’attitude de condamnation lorsque celle-ci est faussement légitimée à partir d’une morale favorisant le groupe condamnant au détriment du groupe condamné.

Explications supplémentaires : Le respect des personnes et des groupes

ii)     L’Église catholique « championne » de la liberté religieuse ?

L’Église catholique a souligné le droit universel à la liberté religieuse (en 1965) et l’a établi comme un droit fondamental (en 1975) :

« la personne humaine a droit à la liberté religieuse. Cette liberté consiste en ce que tous les hommes doivent être exempts de toute contrainte de la part tant des individus que des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu’en matière religieuse nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience ni empêché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d’autres.4 »

Cette formulation équivaut bien plus à celle d’un idéal très élevé, voire transcendant, qu’à une description des faits, y compris dans les sociétés que l’on considère comme avancées dans ce domaine. Par exemple, elle laisse entendre de façon évidente que toute personne a le droit de choisir sa religion et même, par extension, de fonder sa propre religion, puis de la pratiquer publiquement. En outre, elle implique que nul ne doit être forcé d’agir contre sa conscience même s’il s’agit d’un athée5. Le pape Jean-Paul II n’a cessé de la revendiquer au nom des droits fondamentaux de la personne humaine6.

iii)   Êtes-vous capables de respecter toutes les religions ?

Beaucoup...

Beaucoup…

Respecter une personne ne consiste nullement à lui donner raison ni à défendre les idées qu’elle entretient. Cela signifie, entre autres, reconnaître la personne au plein sens du terme de « personne » et, du coup, cela signifie la reconnaissance égale quelle que soit la personne. Tout de même, en ce qui concerne les groupes de façon plus générale, il paraît chimérique de mettre l’Église catholique sur un pied d’égalité avec n’importe quel groupe religieux peu importe son influence, son prestige ou son ancienneté. Considérer toutes les religions comme égales en soi semble irréaliste. C’est pourtant ce que nous sommes devenus capables de faire en ce qui concerne l’égalité des personnes considérée en elles-mêmes7. Peu importe les grandes qualités ou la grande puissance d’un individu, il n’est pas plus une « vraie personne » pour autant. De même, malgré le caractère inhabituel de cette idée, tous les groupes religieux devraient être vus comme égaux en dignité. S’il s’agit d’un groupe violent, il a droit au respect tout comme une personne violente. Et, comme dans le cas d’une personne violente, cela ne veut nullement dire qu’il faut tolérer son comportement violent. Il faut plutôt 1) s’en protéger et, autant que possible, protéger les autres de sa violence, 2) tout en tentant de trouver des moyens pour qu’il apprenne de façon autonome, donc sans coercition ni menace, à respecter les autres.

Toutes?

Toutes?

Par ailleurs, il peut paraître particulièrement difficile aux chrétiens de respecter la religion bouddhiste étant donné qu’ils considèrent la personne comme une fin en soi alors que le bouddhisme affirme le « vide » de toute réalité humaine individuelle.

Explications supplémentaires : La différence profonde entre le christianisme et le bouddhisme

1 Rachid Benzine et Christian Delorme, Chrétiens et musulmans. Nous avons tant de choses à nous dire », Paris, Albin Michel, 1997, p. 221-222. Rachid Benzine est un islamologue et Christian Delorme est un prêtre catholique. 1

2 Le respect tel que décrit ici découle de l’Idée théorique du respect de la personne en tant que celle-ci constitue une « fin en soi » (d’après Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs). Cf. Projet Respect. Critique de la morale et des mœurs politiques. 2

3 C’est pourquoi, d’ailleurs, le projet de la Société de Toutes les Nations (STN) s’identifie à celui de la Société de Toutes les Religions (STN = STR).Voir le site du Référendum mondial pour une Société de Toutes les Nations. 3

4  Déclaration de l’Église catholique sur la liberté religieuseDignitatis humanae, faite en 1965, lors du Concile Vatican II ; cette Déclaration a été consacrée officiellement par l’Église en 1975. 4

5 Voir La liberté religieuse dans le judaïsme, le christianisme et l’islam, Paris, Les Éditions du Cerf, 1981, Préface de Claude Geffré (prêtre dominicain), p. 7. 5

6 Ibidem. 6

7 Le droit universel au respect des personnes n’était pas du tout évident avant la modernité. Ainsi, dans l’Empire romain, la respectabilité de la personne sautait en quelque sorte de zéro à l’infini lorsqu’on passait d’un esclave à César, qui était adoré telle une divinité. 7