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Explications supplémentaires : L’argumentation de la lettre ouverte aux catholiques :

a)  Le droit à la liberté religieuse inclut également le droit de ne croire en aucune religion, ce qui signifie que l’Église respecte aussi bien la position de l’athée (être assuré que Dieu n’existe pas) et de l’agnostique (être assuré qu’on ne peut savoir si Dieu existe).

b) La conception du respect qui est requise afin de comprendre le point (3) du schéma argumentatif est en partie nouvelle puisqu’elle implique que le respect des personnes n’est pleinement satisfait que si son groupe d’appartenance prioritaire est également respecté (nous y reviendrons, dans le texte de la lettre ouverte aux catholiques : L’idée en partie nouvelle du respect des personnes et des groupes).

c) La science ne se prononce pas sur la question de l’existence ou de la non-existence de Dieu, de sorte que ni l’athée ni l’agnostique ne peuvent prétendre que la science leur donne complètement raison. Il en découle que la proposition de la lettre ouverte aux catholiques peut également être faite aux incroyants et qu’eux-mêmes devraient présenter leur position comme une proposition.

d) La conception moderne de la connaissance du réel se développe d’après le principe de la spécialisation disciplinaire, ce qui signifie que la science a son propre domaine d’étude, séparément de celui de la philosophie et de celui de la théologie. Pour des raisons qui sont expliquées ailleurs, les disciplines scientifiques sont éminemment impliquées dans ce qui est appelé ici « la Grande convergence » (cf. Manifeste pour une science sans séparation disciplinaire)

Explications supplémentaires : Le concept de convergence

La Grande convergence, c’est d’abord la convergence des groupes dans leur façon de comprendre le respect et de le mettre en pratique. Ils partent de loin. Car, dans l’histoire jusqu’à nos jours inclusivement, on ne voit pas clairement un seul cas de véritable respect d’un groupe envers les autres, qu’il s’agisse d’un groupe national ou d’un groupe religieux. C’est ce qui a été appelé « la situation générale d’irrespect1 ». Dans cette lettre ouverte, donc, la convergence est d’abord celle de tous les groupes religieux vers un point de plein respect mutuel. Pour ce faire, Ils n’auront pas à renoncer à leur autonomie. Cependant ils devront devenir progressivement  capables de se reconnaître mutuellement (y compris les petits groupes peu ou pas connus) et ils devront devenir capables de s’entraider, par exemple par la critique constructive et par la patience de longue haleine.

La Grande convergence est en outre celle des groupes nationaux, chez qui le respect mutuel a été également très rare. Actuellement des milliers de nations (groupes d’appartenance prioritaires) ne sont pas reconnues comme des États-nations par ceux qui dominent, qui coïncident en gros les nations représentées à l’ONU. Cf. Le Référendum mondial pour une Société de Toutes les Nations (STN).

La Grande convergence possède un important volet épistémologique. En effet, le savoir actuel est morcelé en plusieurs disciplines de spécialisation qui communiquent mal entre elles. Par exemple, un physicien n’a pas besoin de connaître d’autres disciplines telles que la biologie, la sociologie ou l’épistémologie (ou la philosophie des sciences) pour être réputé « scientifique » au plein sens du terme ; il l’est du seul fait d’être « expert » dans sa discipline. Toutes les disciplines de recherche sont dans une situation analogue. Du point de vue de la compréhension du monde réel, cette situation est aberrante. Cf. Manifeste pour une science sans séparation disciplinaire.

Explications supplémentaires : Le respect des personnes et des groupes

Le respect, par définition, consiste en la reconnaissance selon le cas, d’une personne en tant que telle, d’un groupe religieux en tant que tel ou d’une nation en tant que telle, accompagnée d’une attitude d’aide qui consiste à tenter d’aider, dans la mesure du possible, cette personne ou ces groupes à entreprendre ou à poursuivre leur développement de façon autonome. La personne n’est pleinement respectée que si son groupe d’appartenance prioritaire (le groupe auquel elle s’identifie le plus et dont elle veut le plus être membre) est lui-même respecté, que celui-ci soit religieux ou national.

Textes et ouvrages de références : Le respect des personnes et des groupes dans leur autonomie , Éclaircissement sur le respect des groupes , Le Projet Respect et La diabolisation. Une pédagogie de l’éthique. Voir aussi Qu’est-ce qu’une PAM ?

Explications supplémentaires : La différence profonde entre le christianisme et le bouddhisme

LOC bouddha

LOC christ

Le théologien Hans Küng a fait remarquer le contraste entre, d’une part, « la souriante impassibilité et la paisible sérénité de l’Illuminé » et, d’autre part, l’« abîme de souffrance » de Jésus dont « la mort ignominieuse, la croix serait d’abord un signe d’échec2 ». Après la mort et la résurrection du Christ, selon lui, « il devenait possible de parler de compassion de Dieu, d’une « solidarité de Dieu » sans pareille avec ceux-là précisément qui souffrent, qui sont abaissés, exploités, abandonnés jusque dans la mort » ; c’est « pris au sérieux ». Le rapport à la souffrance y est très différent. Dans le bouddhisme, on a confiance de pouvoir s’arracher aux chaînes de la souffrance dès cette vie, par ses propres forces alors que, dans le christianisme, on a confiance en la libération de toute souffrance par une autre force qui est « l’entrée dans l’absolu3 ». Cependant Küng ne se décourage pas pour autant. Il continue de chercher une « convergence4 » possible entre les religions en général, et entre ces deux religions en particulier (voir Explications supplémentaires : Exemple de convergence possible…). D’ailleurs, on peut remarquer qu’en tant que propositions (par opposition aux obligations ou à la contrainte), les positions contraire du bouddhisme et du christianisme peuvent vivre ensemble dans le respect (voir Explications supplémentaires : L’attitude de proposition).

Explications supplémentaires : Exemples de convergence possible…

Le théologien catholique Hans Küng a fait de sérieux efforts pour faire avancer dans le sens de la convergence, du moins dans le cas de certaines grandes religions. À son avis, les religions (il parle alors surtout d’anciennes et de grandes religions) présentent plus de convergence que de divergence, dans la pratique, que ne veulent bien le reconnaître « les doctrines et les manuels5 ». Il pose la question : « Sur quoi convient-il de centrer le dialogue avec le bouddhisme ? Il ne semble pas constructif d’insister sur l’existence de Dieu ni sur le caractère transcendant de l’âme individuelle. Il propose de mettre plutôt l’accent sur la pratique et l’« aspiration à dépasser l’existence terrestre … »  Il ajoute même la précision : « par delà les commandements éthiques ». Son intention, là, n’est pas d’abstraire la personne humaine, qui demeure centrale dans la pratique même du dialogue interreligieux, explique-t-il, et c’est la compréhension d’une réalité supérieure acceptable et cohérente pour les uns et pour les autres qui lui importe à ce moment.

Rien n’indique, par ailleurs, que l’Église catholique ait dans la convergence vers le respect une avance significative sur les Églises protestantes, dont la réunion symbolique apparaît déjà avec le Conseil œcuménique des Églises, ou sur l’Église orthodoxe, qui réunit plusieurs Églises. La convergence de l’Église catholique consisterait alors à adopter un langage analogue de regroupement d’autres groupes religieux en leur proposant des éléments doctrinaux dans le respect de leur autonomie.

Une convergence semblable est concevable avec l’islam et elle est en principe facilitée par la proximité relative des réalités supérieures, identifiables à Dieu, le Dieu de la Bible et du Coran. Il n’y a pas de raison de croire qu’il serait plus difficile pour l’islam que pour le christianisme de converger dans le respect avec les autres religions. Les positions actuelles de refus chez nombre de musulmans peut changer, évoluer vers plus de respect des autres, surtout s’ils sont eux-mêmes davantage respectés6.

La possibilité d’une Grande convergence commence à se faire sentir chez les chrétiens et les musulmans. Les hindous ne sont pas en reste puisque ce qui est appelé hindouisme constitue déjà la réunion continentale d’un très grand nombre de groupes religieux évoluant en Inde, dont l’unité est rattachable à un corpus de textes sacrés, incluant les Védas, qui leur sont propres. La convergence dans le respect mutuel semble ainsi avoir une certaine base concrète. En outre, les différences entre les textes sacrés peuvent apparaître comme un enrichissement doctrinal plutôt que comme une cause de rivalité.

La convergence globale inclut par définition toutes les religions moins grandes et même, en principe, les plus petites en termes du nombre des adeptes, et aussi même les religions plus récentes dans l’histoire, quel que soit leur nombre. Toutes peuvent en principe converger dans le respect des autres aussi bien que les religions les plus grandes ou les plus anciennes.

Explications supplémentaires : L’attitude de proposition

Les catholiques ont été responsables de beaucoup de violence intergroupe, notamment envers les hérétiques, les juifs, les païens, les protestants, les athées ou les femmes (notamment, les « sorcières »), etc. On peut croire que, de nos jours, la situation a changé. Il tend maintenant à se développer chez les catholiques un respect de l’autre où l’attitude de proposition remplace progressivement les comportements d’injonction et de menaces.

Par définition, l’attitude de proposition se comprend comme l’une des formes principales de l’attitude d’aide (voir les explications supplémentaires sur le respect des personnes et des groupes). Elle consiste en gros à prendre, devant une personne ou devant un groupe de personnes, l’attitude consistant à offrir son aide en suggérant, de façon désintéressée, quelque chose d’utile ou de valable à cette personne et à ce groupe. L’importance de l’attitude de proposition réside dans le fait que toutes les croyances peuvent, à titre de propositions, coexister dans le respect. En principe, elles peuvent aussi faire l’objet de recherches afin de savoir, avec le temps, peut-être beaucoup de temps, lesquelles s’avéreront les meilleures.

Deux exemples suivent. Le premier représente une attitude d’aide partielle d’un type relativement répandu dans la modernité. Le second cas relève de l’attitude d’aide de façon remarquable, bien qu’encore incomplète, de la part des prêtres catholiques envers les personnes et les peuples auprès desquels ils sont en mission d’évangélisation.

Exemple 1 :

Jean Halpérin, qui représentait les juifs lors d’un colloque sur la liberté religieuse en 1978, dit croire que « la vérité est dans le judaïsme » mais, en même temps, il affirme que, pour lui, ce n’est pas un « monopole » et qu’il ne veut pas exclure les autres, car il s’attend « à rencontrer la même conviction auprès de ceux qui se réclament sincèrement d’une autre croyance ». Qu’est-ce à dire sinon qu’il n’entend pas imposer ses croyances aux autres, mais seulement leur proposer d’en prendre connaissance. Toutefois, et là il peut décevoir puisque, dans le même passage de sa déclaration, il se trouve à exclure les « idolâtres », ce qui veut peut-être dire qu’il laisse beaucoup de monde dans le mépris7. Cependant peut-être a-t-il voulu dire que certaines croyances devraient être critiquées quitte à respecter les personnes qui les entretiennent. Retenons ici que l’attitude de proposition apparaît chez Jean Halpérin bien que de façon plus ou moins cohérente ou plus ou moins claire.

Exemple 2 :

En particulier, parmi les « idolâtres », on range habituellement les « primitifs », c’est-à-dire les nations aborigènes. Justement, quel est l’état des relations entre groupes sur ce point ?

Le dominicain Antonin-Marcel Henry décrit ainsi l’activité missionnaire (catholique) telle qu’elle est aujourd’hui comprise : « La mission moderne n’est pas enseignement unilatéral, mais effort pour une « conversion mutuelle […] tant des chrétiens que de leurs interlocuteurs ». Le père Henry se base sur un texte officiel de l’Église catholique8. Selon son interprétation du texte, l’objectif des missionnaires est de favoriser autant que possible le « développement » qui convient le mieux à un peuple ou à une personne à un moment donné. Il reconnaît que ce travail est difficile d’autant plus qu’on ignore en quoi il consiste exactement. « Nous connaissons mal la juste proportion et la détermination précise des avoirs qui conviennent à un peuple ou à une personne pour son développement harmonieux à une époque donnée ». De plus, il s’agit de « promouvoir l’amour », l’amour de Dieu qui se ramène à l’amour du prochain, qui tend même à englober l’ « ennemi », et enfin de « montrer comment cela s’inscrit dans la Croix glorieuse du Christ, révélatrice de ce que Dieu est pour les hommes et de ce que les hommes doivent être pour Dieu et entre eux.9 »

Comme ce type de perspective se présente sous la forme d’une proposition plutôt que d’une obligation ainsi qu’on le faisait dans le passé en brandissant au besoin la menace de brûler en enfer, il ne manque guère que l’explicitation de cette ouverture. En effet, le prêtre missionnaire peut très bien, s’il ne fait pas attention, apparaître comme partisan des groupes dominants, c’est-à-dire des nations les plus puissantes ou de l’Église catholique, qui reste un groupe des plus puissants par son influence10. Que peut-il faire de plus alors ? Démontrer son respect pour le petit groupe en s’abstenant soigneusement de tout propos réprobateur envers ce groupe et même toute allusion méprisante à leurs coutumes ou leurs mœurs, qui devraient évoluer de par le groupe de façon autonome. Son attitude d’aide consiste surtout à patienter. Quant à son attitude de proposition en particulier, il peut montrer que Jésus était lui-même vrai dissident de groupes plus puissants, et même chef d’un groupuscule dissident par rapport à la nation juive et qu’il peut symboliser la victime en tant que rejetée  absolument avec son groupe. Cependant, il y a eu sûrement beaucoup de groupes dissidents, souvent traités d’hérétiques ou d’impénitents semeurs de trouble. Jésus ne représente qu’un de ces groupes tel qu’il était de son vivant. Une telle proposition en termes de victimes dissidentes n’est pas spécifiquement chrétienne ; on pourrait la faire aussi, sans doute, dans la plupart des religions connues, y compris chez les musulmans ou les bouddhistes à leurs débuts.

En l’occurrence, Christian Delorme, ce prêtre catholique proche de jeunes en révolte11, place l’essentiel au-delà des rituels de son Église : « De quoi le monde a-t-il besoin : de millions et de millions de baptisés, comme hier en Allemagne et il y a peu au Rwanda ? Ou bien a-t-il besoin d’êtres qui mettent l’amour au premier plan ?12 » Faut-il conclure alors que l’amour pour les autres passe avant tout le reste, y compris la religion et la foi catholiques comme telles ? Dans l’esprit de Delorme, c’est sans doute un faux dilemme. Il faudrait plutôt chercher à réunir vouloir être catholique avec vouloir aimer les autres sans exclusion, celui-ci étant l’essentiel. L’amour de l’autre sous la forme du respect serait-il donc le point de convergence, le point oméga, de toutes les fois religieuses ?

Explications supplémentaires : L’Église en avance?!

On sait que l’histoire de l’Église catholique a été mouvementée et même, dans ses rapports avec l’islam ou avec les protestants par exemple, plutôt affligeante. On sait moins, peut-être, que la même Église catholique a su composer dignement avec les Églises orientales qui, depuis longtemps, sont restées unies à Rome. Elles ont pu conserver leurs rites et même leur propre théologie concernant l’Église chrétienne13. Les patriarches sont élus par un synode local indépendamment de l’Église catholique romaine. Celle-ci a ainsi pu montrer qu’elle était capable de reconnaître une certaine autonomie à d’autres groupes religieux. Cela semble démontrer que les heurts passés avec les protestants, par exemple, auraient pu être évités si les divergences les plus profondes étaient demeurées sous la forme d’avis contraire et armées de patience plutôt que sous la forme d’une dissidence belliqueuse14. En somme, ce que l’Église n’a pas pu supporter n’était pas la différence doctrinale en tant que telle, mais plutôt l’attitude de condamnation absolue, à laquelle elle n’a pu, malheureusement, qu’opposer la condamnation réciproque plutôt que l’attitude d’aide respectueuse.

Encore de nos jours, d’après certaines évidences, l’Église n’a pas mis son attitude de condamnation de côté, notamment en ce qui touche les pratiques d’avortement ou d’euthanasie. Cependant, à la lecture de certains de ses textes récents, comme par exemple l’encyclique Dives in misericordia, publiée par Jean-Paul II en 1980, il est clair que l’Église n’entend plus réprimer les personnes comme très souvent elle l’a fait dans son histoire. Une expression de cette nouvelle attitude plus pacifique apparaît lorsque Jean-Paul II déclare dans cette encyclique que la miséricorde de Dieu est « plus fondamentale » que la justice divine. Revenant sur la parabole de l’enfant prodigue, il montre qu’il aurait été « juste » de la part du père de rejeter son fils prodigue, mais qu’il en a décidé tout autrement au nom de la charité. Cet enfant prodigue est, selon Jean-Paul II, analogue « à l’homme de tous les temps ». Par conséquent, lorsqu’il est dit que l’Église « condamne » certains types de gestes, il s’agira bien plus, dorénavant, d’aider les personnes (et leurs groupes respectifs) à bien se développer et à progresser sur le plan humain dans leur vie. Ainsi pourrait être comprise ses prises de position en ce qui concerne la morale sexuelle, par exemple. Il s’agirait surtout, au fond, d’éviter que les humains ne se croient dénués de toute responsabilité après avoir régler les problèmes de façon convenue, conformément à certaines valeurs individualistes.

Explications supplémentaires : Le mouvement ecclésial des Focolari

D’origine italienne (lancé à Trente en 1944) par Chiara Lubich, le mouvement des Focolari15 rayonne dans le monde. Sur le site canadien des Focolari, on invite les « personnes de différentes convictions » et de « différentes religions ». Par exemple, des musulmans s’y retrouvent.

LOC focolari

La pensée ou la doctrine de ce mouvement semble plutôt simple. On y répète que « tous soient un » (Jean 17 :21) et que « l’accomplissement de l’Évangile est dans l’amour et le respect mutuel ». Ils se réfèrent notamment à ces versets du Nouveau Testament : « aimez-vous les uns les autres » (Jean 15 :9-17) et « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Matthieu 18 :15-20).

Ils affirment, semble-t-il, que ce principe d’amour et de respect peut être retrouvé dans toutes les religions. Bien sûr, cela ne peut guère être vrai que si les sens des mots amour et respect demeurent très flous. Cependant le sens flou assumé comme tel vaut mieux qu’un sens précis et faux. En effet, moyennant une interprétation suffisamment souple le sens de la phrase « aimez-vous les uns les autres »  peut être retrouvé pratiquement dans toutes les religions.  Quant à l’autre passage des évangiles « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux », il peut être acceptable dans nombre de groupes moyennant une interprétation appropriée. Si des personnes sont réunies au nom de Muhammad, du Bouddha, de Vishnou, par exemple, elles pourraient interpréter la phrase de Matthieu comme s’appliquant à elles aussi bien qu’aux chrétiens.

Certains mouvements s’affirment donc à l’intérieur de l’Église catholique tout en disposant d’une grande autonomie. Jusqu’à quel point leur est-il permis d’être dissidents tout en étant respectés comme tels ? Ce point n’est pas clair encore. Il s’en faut de beaucoup pour que l’existence de tels mouvements réalise l’idée universelle de respect mutuel des groupes. Relativement peu de personnes connaissent ces mouvements. Il faudrait plutôt les voir comme un phénomène à la fois social et religieux, d’abord observable par les catholiques,  faisant signe vers l’idée d’une société de tous les groupes religieux. Le contraste est d’ailleurs frappant entre la situation actuelle et celle qu’on a connue dans le passé de l’Église puisque plusieurs des groupes religieux qui sont nés de l’Église romaine sont passés à l’histoire sous l’étiquette d’ « hérésies ». L’attitude de l’Église actuelle paraît d’emblée bien moins empreinte de mépris et de défiance envers les nouveaux groupes.

Explications supplémentaires : La vocation d’universalité de l’Église ?

Une translation sémantique du mot « Église » consiste à passer, en termes de signifiants, de l’individu à la communauté et de la communauté à l’Église. Elle suppose un rapport analogique comme dans le cas dit de la « caverne » de Platon. Là, le rapport du prisonnier à la lumière du soleil, qui est un rapport d’altérité profonde, symbolise le rapport de l’humain à la divinité. Dans le cas de l’Église, le rapport du croyant non catholique à sa communauté religieuse fait écho à celui qu’entretient sa communauté à un Tout plus grand et, en quelque sorte, transcendant, qui est la société de toutes les religions, la STR, à laquelle l’Église serait désormais identifiée.

Et il en irait de même dans le cas de toute religion qui a vocation d’universalité, après avoir convergé avec l’Église catholique en tant qu’Église particulière. Par exemple, le terme « Oumma » signifie la nation-mère et désigne la communauté des musulmans dans le monde, au-delà leurs nationalités respectives. Précisément, l’ « Oumma » désignerait la globalité plurielle des communautés dispersées des musulmans. Sous cette forme, elle convergerait au nom du respect vers la même forme que l’Église chrétienne catholique16.

Explications supplémentaires : L’altérité révélée par le christianisme…

Il y a un « balancement » en « deux traits constants des analyses de Michel Certeau sur le christianisme : celui-ci est à la fois émergence singulière, ne dispose comme tel d’aucun privilège universaliste, et en même temps mouvement constant d’altération, prodigieuse capacité à être sollicité par l’altérité ». Jésus laisse voir « une mort », « un rapport à d’insurmontables altérités », une « irréductible singularité17 »

Claude Geffré

Nous pouvons voir Jésus comme le symbole du petit groupe religieux anéanti jusqu’au dernier, sa mort équivalant dès lors au génocide total. Bien plus que l’humiliation terrible de la crucifixion, c’est l’effacement de toute mémoire jusqu’au dernier membre… sauf qu’il y eut une résurrection réelle du groupe et puis, bien sûr, les évangiles. Les autres groupes victimes n’ont pas eu cette chance ; survivent-ils un peu à travers le christianisme, qui a pris parti pour les vaincus ?18


1 Cf. Le Projet Respect et Le Phénomène de la mondialisation, chapitre 1. Identifier le groupe religieux à un groupe national n’est pas aberrant compte tenu que le mot « religion » n’a peut-être une histoire qu’en Occident.

2 Hans Küng, Le christianisme et les religions du monde. Islam, hindouisme, bouddhisme, co-auteurs J. van Ess, H. von Stietencron et H. Beckert, traduit de l’allemand par Joseph Feisthauer, Paris, Seuil, 1986, p. 596-597.

3 Ibidem.

4 Ibidem.

5 Hans Küng, Le christianisme et les religions du monde. Islam, hindouisme, bouddhisme, op. cit., p. 491-493. Ici, Hans Küng entend faire abstraction des différences doctrinales bouddhisme-christianisme qui n’ont de sens qu’aux yeux d’une « élite infime ».

6 Il faut se rappeler que l’Église catholique a été elle-même longtemps réfractaire au « modernisme ». Les musulmans peuvent difficilement faire pis.

7 Jean Halpérin a déclaré que son judaïsme doit être une « pédagogie de l’intelligence et de la liberté » à l’intérieur de sa communauté ; il est d’accord avec son « ami Élie Wiesel » sur ce point : « la mission du judaïsme n’est pas de judaïser le monde, mais de l’humaniser ». C’est alors qu’il reconnaît  que le judaïsme s’est fait « convertisseur », mais seulement « vis-à-vis des idolâtres ». Voir Colloque international de l’abbaye de Sénanque, dans La liberté religieuse dans le judaïsme, le christianisme et l’islam, Paris, Éditions du Cerf, 1981, p. 96. Un étudiant palestinien a critiqué ensuite Halpérin en lui faisant remarquer que la liberté de religion c’est justement de pouvoir choisir par exemple « le paganisme et l’idolâtrie » (ibid., p. 100).

8 Ce texte est l’encyclique Populorum progressio  sur le développement humain et la notion chrétienne de progrès donnée par le pape Paul VI en 1967 (paragraphe 21).

9 Antonin-Marcel Henry, co-auteur de l’article « Missions » dans Encyclopaedia Universalis (édition de 2011).

10 Selon Henry Duméry, s’il y a encore des résistances au christianisme, cela est compréhensible. La « pénétration chrétienne » de nos jours ressemble souvent plus « à une technique d’assistance matérielle, de colonisation intellectuelle et spirituelle qu’à une évangélisation proprement dite : même la tâche d’éducation, de philanthropie, d’élévation humaine devrait être mieux distinguée, sinon disjointes, des tâches d’apostolat ». Et, comparant les résultats obtenus par les missionnaires catholiques à ceux des bouddhistes, « les historiens notent que la mission bouddhiste a su récupérer l’infrastructure culturelle, et même cultuelle, qu’elle trouvait en place, et qu’à l’inverse la mission chrétienne l’a résolument bousculée, quelquefois méprisée… » et, selon lui, ces chercheurs ne pensent pas que ce soit un hasard. Henry Duméry est co-auteur de l’article « Missions » dans Encyclopaedia Universalis (édition de 2011). Peut-être, certains passages d’aspect intolérant de la Bible, ou même de l’évangile, expliquent-ils ce fait. Cependant une réinterprétation plus généreuse de ces textes sacrés permet d’évoluer vers l’attitude de proposition, ainsi que le démontre l’histoire de l’Église catholique.

11 Il était notamment à Lyon, lors de l’émeute, en janvier 1998.

12 Claude Delorme, Les banlieues de Dieu, Entretiens avec Luc Balbont et Rachid Benzine, Paris, Bayard, 1998, p. 162.

13 Voir l’article « Ecclésiologie », section « L’ecclésiologie de l’orthodoxie », de Bernard Dupuy dans Encyclopaedia Universalis, édition de 2011.

14 Les Églises protestantes ne sont pas à blâmer pour leur dissidence, qui est tout à fait légitime. Elles ont cependant une part de responsabilité dans la violence interreligieuse qui a résulté de leur dissidence.

15 Le mot italien focolari signifie « chaleur et foyer ». Voir site du mouvement des Focolari du Canada.

16 Le concept de translation sémantique relève en fait de l’idéométrie en son état encore balbutiant (Cf. The Mind of Society. From a Fruitful Analogy of Minsky to a Prodigious Idea of Teilhard De Chardin, Gordon and Breach, 1998).

17 Claude Geffré interprète alors l’ouvrage de Michel de Certeau Le Christianisme éclaté (Seuil, 1974, p. 68-69) dans Michel de Certeau ou la différence chrétienne, op. cit., p. 24.

18 Voir le Manifeste pour un Dieu…