Un rôle mondial de rassembleur pour l’Église catholique ?

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Explications supplémentaires

 

Y a-t-il encore une place dans le monde actuel pour vous, les catholiques ? Y a-t-il, aujourd’hui, un sens à vouloir être catholique ? Peut-on attendre quelque chose de valable et de significatif de votre part ?

C’est en tant qu’enseignant de philosophie au collégial que j’ai rédigé cette lettre ouverte aux catholiques dans le but tout d’abord de sensibiliser les étudiants aux valeurs de la démocratie, notamment le respect du citoyen et de sa liberté de conscience, de conviction ou de religion. Cela signifie, par exemple, sensibiliser les étudiants au respect des groupes religieux et à l’importance de la critique constructive envers ces groupes. Un autre but consiste à proposer aux catholiques des réponses aux questions posées ci-dessus. Je tenterai de montrer, dans cette lettre, que la réponse à ces trois questions est « oui », mais que certaines conditions devront d’abord être réalisées.

Pourquoi une lettre ouverte ?

Basilique Saint-Pierre du Vatican

Basilique Saint-Pierre du Vatican

L’idéal serait d’inciter des échanges entre les étudiants et certaines personnes directement concernées par le dialogue interreligieux, telles que des prêtres catholiques ou plus généralement des croyants. Or, les nouvelles technologies paraissent susceptibles d’aider les échanges de façon large, pour ne pas dire planétaire. Je présente ce type de démarche comme une expérience pédagogique unique en son genre qui consiste à exercer une action réelle sur le monde1.

Pertinence de m’adresser aux catholiques

D’emblée, une question se pose. Pourquoi m’adresser aux catholiques plutôt qu’aux autres croyants ? Une réponse trop facile est que je suis né dans un pays où les catholiques sont majoritaires. En tant qu’enseignant en philosophie, cependant, je ne devrais en principe favoriser aucune religion particulière au détriment des autres. Bien sûr, rien n’autorise à croire que les chrétiens et, plus particulièrement, les catholiques sont a priori « meilleurs » ou « plus éclairés » que les autres. J’exposerai dans cette lettre quelques-unes des raisons qu’on peut quand même invoquer lorsqu’on veut trouver un sens valable au catholicisme sans pour autant déprécier les autres croyances religieuses, qu’elles soient chrétiennes ou non.

De plus, l’idée d’une telle lettre ouverte aux catholiques m’a été inspirée en partie par la lecture d’un texte, en l’occurrence une lettre ouverte, en provenance des évêques français qui s’adressaient aux catholiques de France2. Bien sûr, ces évêques laissent voir que, pour eux, le christianisme est une meilleure religion que les autres. Leur raison principale apparaît à la lecture : davantage que toute autre religion, le christianisme fait la promotion du respect des personnes et particulièrement des personnes pauvres, exclues ou en détresse. Pour eux, le christianisme est insurpassable en valeur humaine et, si un jour toutes les religions actuelles devaient se ramener à une seule, ce devrait être au christianisme et, plus particulièrement, au catholicisme. Or, justement, en lisant leur lettre, j’ai trouvé  possible de considérer la croyance catholique comme une croyance rationnelle moyennant une certaine interprétation crédible, que ces évêques ont faite en partie.

Si, en effet, on s’appuie sur la tradition récente de l’Église, soit celle qui remonte aux changements doctrinaux apportés par le second concile du Vatican (1962-1965), on peut considérer que la nouvelle attitude de respect démontrée par cette Église ouvre la porte à d’autres transformations d’une importance incalculable du point de vue de l’éthique du respect des personnes et des groupes (nous y reviendrons plus bas). Cependant il est fort probable qu’il s’agira là d’un processus à long terme, voire à très long terme3. Quoi qu’il en soit, un nouvel esprit religieux a soufflé à Vatican II, si je puis dire. Il est possible de montrer, à mon avis, que les changements y furent à ce point substantiels qu’on n’a pas encore bien compris ce qu’ils impliquent. J’ajoute qu’est en cause la vocation catholique au sens propre, c’est-à-dire universelle, de l’Église.

 

Schéma argumentatif de la lettre ouverte aux catholiques:

1)      L’Église catholique a, de façon remarquable, proclamé la liberté religieuse, ce qui signifie en particulier que, pour elle, « en matière religieuse nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience » (citation tirée du texte de la Déclaration de l’Église faite en 1965, à la fin du concile4).

2)      De ce fait, l’Église catholique a compris qu’elle ne devait pas imposer sa foi ou ses règles, mais bien les proposer (d’après la lettre ouverte des évêques français, publiée en 1996) en espérant qu’elles soient progressivement adoptées pour l’essentiel par l’ensemble des humains.

3)      Si toutes les religions adoptent progressivement cette conduite de l’Église catholique sur les points (1) et (2) ci-dessus, il y aura logiquement une convergence des attitudes interreligieuses, vers un point théorique de véritable respect mutuel entre les groupes religieux, situable dans le futur à long terme.

4)      Si une telle convergence s’effectue, l’Église catholique se sera attribué un rôle mondial de rassembleur de groupes religieux. Que sera alors devenue l’Église catholique en tant que doctrine et en tant que groupe de croyants ? Le lecteur pourra voir ici esquissée une réponse à cette question.

[Explications supplémentaires : L’argumentation de la lettre ouverte aux catholiques]

I  Le difficile respect interreligieux

i) De la simple tolérance au plein respect

Pour le moment, les religions demeurent les unes pour les autres lointaines, étrangères, et au mieux tolérées ; on en parle donc le moins possible. C’est vrai dans une bonne mesure, déjà, pour les différentes confessions chrétiennes (catholiques, protestantes ou orthodoxes) et, dans une plus grande mesure encore, dans le cas des religions non chrétiennes reconnues (judaïsme, islam, bouddhisme, religions hindoues, etc.). Mais c’est même encore bien plus vrai dans les cas de toutes les religions peu ou pas reconnues, qui sont communément désignées comme « sectes », « nouvelles religions » ou autres appellations souvent teintées de mépris.

Une « grande convergence »

Si l’Église devient un jour véritablement universelle (« catholique »), c’est parce qu’elle aura su non seulement tolérer les autres Églises et tous les autres groupes religieux, mais ce sera surtout parce qu’elle aura su pleinement les respecter, y compris dans leur volonté de demeurer autonomes, et y compris même dans leur propre vocation profonde d’être également planétaires et universelles. Ce type de respect est-il une condition trop forte et même contradictoire ? Pas si on admet comme valable et réalisable l’idée d’une convergence — d’une grande convergence — de toutes les religions à vocation d’universalité, soit le catholicisme, l’islam, le bouddhisme et bien d’autres. Voyons comment un tel projet peut être envisagé.

[Explications supplémentaires : Le concept de convergence]

L’idée en partie nouvelle du respect des personnes et des groupes

Convergence future

Convergence future

Un catholique et un musulman, Christian Delorme et Rachid Benzine, ont écrit ensemble un livre intitulé : « Chrétiens et musulmans. Nous avons tant de choses à nous dire ». Donc, eux au moins se parlent. Voyons s’ils s’entendent sur autre chose que de se parler. « Sur la question de Dieu, écrivent-ils […], il est quasiment impossible de parvenir à des accords complets ». À propos de leurs religions respectives, ils concluent que « l’islam fait découvrir un Dieu qui aime ceux qui sont bienfaisants, mais il ne rentre pas dans une réciprocité affective entre Dieu et l’homme comme le christianisme le fait5 ». Ils ont beau croire, ils reconnaissent quand même ne pas savoir vraiment qui ou quoi pourrait être la réalité au-delà du cosmos.

Constat assez évident : Christian Delorme et Rachid Benzine s’entendent sur un certain respect mutuel présentant un double aspect. Premièrement, ils reconnaissent que leurs deux religions sont d’égale respectabilité. Deuxièmement, ils ont l’un envers l’autre de l’estime plutôt que de la haine ou du mépris, et de façon spécifique une attitude d’aide plutôt que de nuisance. Cela signifie concrètement, par exemple, que si leurs deux religions étaient en expansion à un certain endroit du monde, alors plutôt que de se condamner mutuellement, de chercher à se nuire mutuellement, comme cela s’est si souvent fait dans l’histoire, ils tenteraient avec détermination d’aider l’autre religion, dans la mesure du possible, à se développer d’une façon ou d’une autre, sans que cela se fasse au détriment de qui que ce soit. Mais voyons ce qui manque encore là concrètement pour que leur attitude relève du plein respect de la personne et des groupes.

Le respect des personnes est compris assez généralement, en pratique, comme le respect de l’autonomie des personnes, ce qui signifie deux choses : 1) on reconnaît la personne comme une personne autonome, qui décide par elle-même de ses opinions et de ses actions, et qui est en tant que telle égale à toute autre personne, et 2) on adopte à son endroit une attitude d’aide plutôt que d’indifférence ou de nuisance ; il s’agit alors de l’aider, dans la mesure du possible, à ce qu’elle développe son potentiel humain de façon autonome6.

Le respect de leurs groupes pris en eux-mêmes constitue la partie nouvelle du respect des personnes en un sens éthique, c’est-à-dire rigoureusement universel. Cependant lorsqu’on veut respecter pleinement une personne, on respecte en même temps son groupe (groupe d’appartenance prioritaire, qui peut-être aussi bien, notamment, un groupe national qu’un groupe religieux). Le respect des groupes comme tels se comprend de façon semblable à celui de la personne comme telle, mais avec la différence qu’il s’agit dans ce cas d’aider le groupe à développer son potentiel propre de groupe. Les définitions de « groupe national » et de « groupe religieux » se rejoignent de façon remarquable7. Le plein respect d’un groupe religieux implique donc que 1) on reconnaît le groupe religieux comme vraiment religieux (sa religion comme une vraie religion au plein sens du terme), et 2) on adopte à son endroit une attitude d’aide plutôt que d’indifférence ou de nuisance.

Le concept d’attitude d’aide par opposition à l’attitude de condamnation

L’attitude d’aide suppose qu’on entretient le souci de ne pas nuire à l’autonomie des personnes ou de leurs groupes respectifs dans leurs développements humains respectifs. En ce sens, l’attitude d’aide est diamétralement opposée à l’attitude de condamnation lorsque celle-ci est faussement légitimée à partir d’une morale favorisant le groupe condamnant au détriment du groupe condamné.

[Explications supplémentaires : Le respect des personnes et des groupes]

ii)     L’Église catholique « championne » de la liberté religieuse ?

L’Église catholique a souligné le droit universel à la liberté religieuse (en 1965) et l’a établi comme un droit fondamental (en 1975) :

« la personne humaine a droit à la liberté religieuse. Cette liberté consiste en ce que tous les hommes doivent être exempts de toute contrainte de la part tant des individus que des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu’en matière religieuse nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience ni empêché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d’autres. 8 »

Cette formulation équivaut bien plus à celle d’un idéal très élevé, voire transcendant, qu’à une description des faits, y compris dans les sociétés que l’on considère comme avancées dans ce domaine. Par exemple, elle laisse entendre de façon évidente que toute personne a le droit de choisir sa religion et même, par extension, de fonder sa propre religion, puis de la pratiquer publiquement. En outre, elle implique que nul ne doit être forcé d’agir contre sa conscience même s’il s’agit d’un athée9. Le pape Jean-Paul II n’a cessé de la revendiquer au nom des droits fondamentaux de la personne humaine10.

iii)   Êtes-vous capables de respecter toutes les religions ?

Beaucoup...

Beaucoup…

Respecter une personne ne consiste nullement à lui donner raison ni à défendre les idées qu’elle entretient. Cela signifie, entre autres, reconnaître la personne au plein sens du terme de « personne » et, du coup, cela signifie la reconnaissance égale quelle que soit la personne. Tout de même, en ce qui concerne les groupes de façon plus générale, il paraît chimérique de mettre l’Église catholique sur un pied d’égalité avec n’importe quel groupe religieux peu importe son influence, son prestige ou son ancienneté. Considérer toutes les religions comme égales en soi semble irréaliste. C’est pourtant ce que nous sommes devenus capables de faire en ce qui concerne l’égalité des personnes considérée en elles-mêmes11. Peu importe les grandes qualités ou la grande puissance d’un individu, il n’est pas plus une « vraie personne » pour autant. De même, malgré le caractère inhabituel de cette idée, tous les groupes religieux devraient être vus comme égaux en dignité. S’il s’agit d’un groupe violent, il a droit au respect tout comme une personne violente. Et, comme dans le cas d’une personne violente, cela ne veut nullement dire qu’il faut tolérer son comportement violent. Il faut plutôt 1) s’en protéger et, autant que possible, protéger les autres de sa violence, 2) tout en tentant de trouver des moyens pour qu’il apprenne de façon autonome, donc sans coercition ni menace, à respecter les autres.

Toutes?

Toutes?

Par ailleurs, il peut paraître particulièrement difficile aux chrétiens de respecter la religion bouddhiste étant donné qu’ils considèrent la personne comme une fin en soi alors que le bouddhisme affirme le « vide » de toute réalité humaine individuelle.

[Explications supplémentaires : La différence profonde entre le christianisme et le bouddhisme]

II  Croire de façon convergente en une réalité supérieure

Dans leur lettre, les évêques de France envoient le message que « Dieu seul est digne d’adoration12 ». Ils parlent alors, bien sûr, de « Dieu » tel que compris par les catholiques.  Mais les athées et les bouddhistes, en particulier, opposeront vraisemblablement une fin de non recevoir. Néanmoins, ils apprécieront sûrement que les évêques aient pris soin de « proposer » cette croyance aux lecteurs au lieu de tenter de la leur enfoncer dans la gorge. Alors sur quelle sorte de sens final, sur quelle sorte de réalité supérieure vaut-il la peine de chercher à dialoguer ?

Le Dragon au protestant: « Crois ou meurs! »

Le Dragon au protestant: « Crois ou meurs! »

Précisément, ces évêques ont le « souci », disent-ils, d’affirmer l’unicité du christianisme face aux autres traditions. Ils craignent « une réduction abusive de son originalité dans les catégories générales de la religion13. » Ils précisent ainsi leur pensée : « l’Évangile du christ doit être annoncé aux hommes et aux femmes de toutes races, de toutes langues et de toutes cultures, et […notre Église…] elle-même, comme Église du Christ, demeure un ferment d’universalité concrète […] ». Pourtant, il est assez clair qu’insister ainsi sur « l’unicité du christianisme face aux autres traditions » ne peut guère que provoquer une réaction similaire et en sens contraire de la part de ces autres traditions, qu’il s’agisse de la tradition judaïque, de la tradition islamique, etc.

Or, cette impasse n’est qu’apparente si on envisage la situation de façon conforme au respect des personnes et des groupes. Une confusion est entretenue involontairement entre ce qui fait l’originalité d’une religion et ce qui fait le privilège d’un groupe. Jusqu’à preuve du contraire, toutes les religions ont, comme les différentes personnes elles-mêmes, une originalité profonde en tant que telles. Elles sont vraisemblablement toutes détentrices de « ferments d’universalité concrète » pour reprendre l’expression des évêques français à propos de l’Église catholique. Toutefois, toutes n’ont pas les mêmes privilèges en termes d’influences et de médiatisations. Que signifie alors le respect de tous ? Qu’implique-t-il ? L’analogie avec le respect mutuel des personnes peut nous aider à y voir plus clair.

LOC invitation coeurs

Ainsi, les évêques de France affirment avoir une « conviction fondamentale » et c’est que « Nous ne faisons injure à personne […] En invitant ceux qui le veulent à accepter et à reconnaître Jésus Christ comme le Seigneur et le Maître de leur vie ». Notons qu’ils écrivent « En invitant… » : ce sont là des mots cruciaux. Inviter, comme proposer, est compatible avec le respect des autres pourvu qu’il n’y ait pas d’intention de nuire à l’un quelconque des autres groupes. Ainsi, l’attitude de ces évêques catholiques peut  encore converger avec celles des autres vers un point de plein respect mutuel.

[Explications supplémentaires : Exemples de convergence possible…]

Les apports originaux du christianisme sont sans doute importants et éclairants sur certains aspects de la réalité supérieure à laquelle on peut sentir le besoin de croire en général. Cependant il faudra apprendre à les voir comme des apports aux diverses propositions de foi qui sont possibles (en y incluant la « foi » de l’athée ou celle de l’agnostique, notamment), et non comme des Vérités en soi auxquelles il faut absolument croire en rejetant tout ce qui vient d’ailleurs et paraît trop différent. Certes, les non-chrétiens devront de leur côté faire de même. En attendant le jour où cela sera devenu assez évident, ceux qui auront pris de l’avance dans leur critique constructive devront continuer de progresser dans l’attitude d’aide envers ceux qui, à l’inverse, auront pris du retard. Ce sera un processus de longue haleine.

[Explications supplémentaires : L’attitude de proposition]

 

III  « Allez donc, faites de toutes les nations des disciples »

                                                                  Matthieu 28, 19

1)  Vocation de l’Église

À l’occasion du 25ème anniversaire de l’Organisation des Nations unies, en 1965, le pape Paul VI s’est rendu à New York pour y prononcer un discours au nom de l’humanité devant l’Assemblée générale. Ce type de prétention est-il conforme au respect des autres religions ? En fait, ce serait la déclaration de l’Église catholique en faveur de la liberté religieuse (voir plus haut)  qui aurait permis à Paul VI de se présenter à l’ONU comme « expert en humanité » et ainsi de pouvoir parler en son nom14. Rien n’indique que ce pape ait  cherché par ces mots à exclure quelqu’un ou quelque groupe religieux ; les autres chefs religieux pourraient sans contradiction déclarer le même genre de chose de leur propre côté s’ils reconnaissaient eux-mêmes le droit à la liberté religieuse de façon générale.

Paul VI à New York

Paul VI à New York

[Explications supplémentaires : L’Église en avance?!]

Par ailleurs, à l’époque actuelle, la même Église catholique compose mieux que jamais avec l’altérité de certains groupes religieux en les accueillant dans son sein et en acceptant de plus en plus l’idée de leur autonomie propre, que ce soit sur le plan doctrinal ou sur le plan rituel. Il s’agit notamment des nouveaux mouvements ecclésiaux qui sont apparus après la Seconde Guerre mondiale15. Par exemple, les Focolari constituent un de ces groupes catholiques dont, malgré la contradiction apparente, peuvent être membres des croyants non catholiques et des incroyants en tant que tels.

[Explications supplémentaires : Le mouvement ecclésial des Focolari]

Afin de comprendre l’importance de tels phénomènes humains, il faut les envisager comme mettant en valeur la vocation de l’Église chrétienne catholique, globalement, de réunir sous une forme ou une autre l’ensemble des humains du monde. Cependant la vocation « universelle » de l’Église doit être comprise d’après une translation sémantique dont résulte un immense changement de perspective.

[Explications supplémentaires : La vocation d’universalité de l’Église ?]

2)  Du particulier à l’universel

Le problème peut être formulé ainsi : l’Église catholique doit-elle se voir comme regroupant simplement des individus ou bien comme rassemblant des communautés autonomes entières ? Ce type de question a fait l’objet déjà de l’attention de plusieurs auteurs, certains le qualifiant de problème majeur du christianisme d’aujourd’hui16. Le jésuite Michel de Certeau, en particulier, l’a soulevée en termes d’opposition entre le particulier et l’universel. Selon Claude Geffré, « Michel de Certeau nous propose une interprétation de l’expérience chrétienne comme expérience de l’altérité » « Comment parler d’un unique « Peuple de Dieu » qui rassemble sans les absorber les autres peuples de la Terre ?17 ».

La solution à ce problème consisterait donc à montrer que le christianisme est pensable comme un ensemble global de groupes religieux, chacun demeurant autonome, plutôt que comme un simple groupe de croyants individuels. Derrière une telle formulation se profile toute la question du type de respect que l’on doit porter aux religions en général. Une Église qui se veut catholique ne sera en mesure d’établir de véritables rapports de respect envers les autres religions que si elle parvient à se penser comme une « société de toutes les religions », une « STR ». Cela suppose qu’elle serait capable de respecter tous les groupes de croyants de l’une ou l’autre des traditions religieuses qui existent, c’est-à-dire les reconnaître en tant que groupes autonomes distincts et adopter à leur endroit une attitude d’aide, notamment afin de favoriser leurs développements respectifs.

[Explications supplémentaires sur l’altérité : L’altérité révélée par le christianisme…]

En ce sens, Jésus symbolise assez bien tous les groupes qui souffrent et qui meurent. Il a été le chef spirituel d’un petit groupe constitué de ses disciples et c’est d’abord pour ce groupe qu’il serait mort sur la croix. Sa résurrection apparaîtrait alors comme l’établissement de ce groupe en tant que vivant encore tel que les disciples de Jésus l’ont voulu lors de leurs premières proclamations de foi après sa mort.

« Allez donc, faites de toutes les “religions” des disciples » (?)

(le mot « religion » n’existait pas encore, mais il donne peut-être la bonne façon de traduire le mot employé pas Jésus selon Matthieu, plutôt que « nation » ou alors, c’est peut-être l’un aussi bien que l’autre).

3)  La nouvelle évangélisation

Dans la modernité les mentalités ont changé. Dans le cas de l’Église catholique, le changement semble s’être produit des plus soudainement, comme tout d’un coup, avec le deuxième concile du Vatican, dit concile œcuménique. C’est surtout à ce moment que le respect des personnes et des groupes est devenu clairement pour elle quelque chose d’essentiel. Au lieu de menacer du feu de l’enfer les fidèles, on s’adresse à leur dignité en tant que personnes. Au lieu de tenter de susciter la crainte de Dieu, on y propose une vie renouvelée, plus spirituelle et plus riche. Au lieu de faire répéter des prières, on favorise l’examen de conscience. Les rites traditionnels ont perdu de leur importance et cèdent la place à des rencontres de réflexion. Les proclamations dogmatiques sont remplacées par des propositions franches qui s’adressent à l’intelligence et au cœur. Rien de tout cela n’est incompatible avec l’existence des autres religions ; c’est même assez clairement leur respect qui en découle.

Lors de la Journée mondiale de la jeunesse à Cologne, en 2005, le pape Benoît XVI a demandé aux mouvements ecclésiaux de « repenser leur rôle comme organique dans l’Église, et non pas en parallèle à sa hiérarchie18 ». Au moins deux interprétations peuvent être faites de cette déclaration. L’une, moins généreuse, est que Benoît XVI demandait alors aux mouvements ecclésiaux d’adopter une attitude de soumission à la hiérarchie ; il ne souhaite pas qu’on en critique les décisions ni qu’on discute de ses positions excepté pour montrer que les hautes autorités de l’Église ont raison. L’autre, plus généreuse, dirait plutôt ceci : l’Église demande, autant que possible, qu’on renonce à blâmer la hiérarchie catholique, et qu’on s’efforce d’adopter à son égard l’attitude d’aide dont elle a maintenant besoin. Une telle demande implicite s’adresse au fond à tous les groupes religieux.

Yvon Provençal (2011)

Département de philosophie

Cégep de Granby – Haute-Yamaska

P.S. : Le lecteur désireux d’exprimer son accord avec le projet d’une Église catholique qui deviendrait la Société de Toutes les Religions (STR) peut le faire en souscrivant à la Société de Toutes les Nations (STN), ce qui équivaut à participer au Référendum mondial pour une Société de Toutes les Nations. À première vue, ce sont deux projets différents mais, justement,  la Grande Convergence à long terme semble commencer là.

 

 


1 Cette expérience pédagogique est caractérisable comme une « PAM », une « pédagogie en action sur le monde ». Cf. l’Agorathèque : Qu’est-ce qu’une PAM ?

2 Voir sur le web la « Lettre aux catholiques de France » : les évêques de France à Lourdes, le 9 novembre 1996.

3 Voir, dans l’Agorathèque, « Le progrès sur le long terme en général ».

4 Il faut savoir que ce type d’affirmation est très nouveau et que le respect de la liberté religieuse pour tous n’apparaît pratiquement jamais dans l’histoire passée des religions.

5 Rachid Benzine et Christian Delorme, Chrétiens et musulmans. Nous avons tant de choses à nous dire », Paris, Albin Michel, 1997, p. 221-222. Rachid Benzine est un islamologue et Christian Delorme est un prêtre catholique.

6 Le respect tel que décrit ici découle de l’Idée théorique du respect de la personne en tant que celle-ci constitue une « fin en soi » (d’après Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs). Cf. Projet Respect. Critique de la morale et des mœurs politiques)

7 C’est pourquoi, d’ailleurs, le projet de la Société de Toutes les Nations (STN) s’identifie à celui de la Société de Toutes les Religions (STN = STR).Voir le site du Référendum mondial pour une Société de Toutes les Nations.

8  Déclaration de l’Église catholique sur la liberté religieuseDignitatis humanae, faite en 1965, lors du Concile Vatican II ; cette Déclaration a été consacrée officiellement par l’Église en 1975.

9 Voir La liberté religieuse dans le judaïsme, le christianisme et l’islam, Paris, Les Éditions du Cerf, 1981, Préface de Claude Geffré (prêtre dominicain), p. 7.

10Ibidem.

11 Le droit universel au respect des personnes n’était pas du tout évident avant la modernité. Ainsi, dans l’Empire romain, la respectabilité de la personne sautait en quelque sorte de zéro à l’infini lorsqu’on passait d’un esclave à César, qui était adoré telle une divinité.

12 « Proposer la foi dans la société actuelle »,  « Lettre aux catholiques de France » : les évêques de France à Lourdes, loc. cit.

13 Ibidem.

14 Cf. Émile Poulat, « l’Église catholique pense pouvoir parler au nom de l’humanité et même être « conscience de l’humanité ». Colloque international de l’abbaye de Sénanque, dans La liberté religieuse…, op. cit., p. 249-250.

15 Voir, dans Encyclopaedia Universalis l’article « Catholicisme. Les nouveaux mouvements ecclésiaux », par Salvator Abbruzzese, édition de 2011. Cet auteur montre ainsi l’importance de ces nouveaux mouvements religieux : « Ce n’est qu’à partir du deuxième concile du Vatican et de la redéfinition d’une Église comme communauté des croyants « en chemin » que ces nouvelles formes de spiritualité sont réhabilitées »… ces « différents mouvements deviennent, eux aussi, un signe à déchiffrer, une interrogation pour l’Église elle-même, sinon même un don de l’Esprit ».

16 Claude Geffré, dans Michel de Certeau ou la différence chrétienne, sous la direction de Claude Geffré, Paris, Éditions du Cerf, 1001, p. 12.

17 Ibidem.

18 Cf. Giancarlo Zizola, correspondant de presse accrédité auprès du Saint-Siège, « Catholicisme. Le pontificat de Benoît XVI », dans Encyclopaedia Universalis, édition de 2011.