L’une des questions non encore résolues concerne les mécanismes cérébraux qui permettent l’opération consistant à rassembler en un tout unique tous les éléments inclus dans la conscience[1]. Il s’agit à la fois d’une conscience de la situation et d’une conscience de soi. Les chercheurs semblent préférer envisager cette opération comme un aspect fonctionnel de la conscience[2]. Nous envisagerons ici ce problème sous un angle différent, c’est-à-dire nous soulignerons le caractère non fonctionnel de la conscience. Une analogie avec la façon dont la science s’accomplit tout en conservant son unité nous servira de piste de solution.  

            À notre époque, il existe un problème de manque d’unité de la science. Plusieurs disciplines de recherche se développent séparément les unes des autres, souvent dans l’ignorance mutuelle.  Ainsi chacune des sciences de la nature et des sciences humaines ou sociales tendent à conserver farouchement leur indépendance. Pourtant l’idée de la recherche de connaissance et de compréhension comporte inévitablement une unité même si les types de méthodes et les types de données diffèrent profondément les uns des autres, et en outre, malgré les attitudes de chasses gardées qu’on y rencontre couramment. De plus, il est légitime d’exiger du biologiste, par exemple, qu’il ne cherche pas à expliquer les phénomènes du vivant au moyen de principes ou de méthodes qui seraient en contradiction avec les lois de la physique ou de la chimie. L’exigence d’une unité de principe est incontournable.  

            La science étant séparée en différents champs disciplinaires, il est légitime pour le chercheur de chercher à faire des découvertes qui permettent à leur champ disciplinaire de se distinguer, d’affirmer son importance. Néanmoins il également légitime, en même temps, que certains chercheurs s’interrogent sur les moyens de rapprocher les domaines de recherche, d’établir des relations nouvelles et de construire des ponts. Cependant il existe aussi des présupposés communs à tous les chercheurs. Ainsi, le principe de réalité se trouve être appliqué implicitement dans chacun des champs de recherche. Il n’y a bien qu’un Univers réel par définition et, fondamentalement, la réalité effective des concepts et des théories d’une discipline est nécessairement comprise comme étant la même que celle de toute autre discipline. En principe, cela signifie que les chercheurs reconnaissent, de façon plus ou moins explicite, l’existence d’une seule réalité naturelle globale et d’une seule humanité. En pratique, cela signifie qu’ils tendent à reconnaître la valeur et la pertinence des travaux qui sont effectués dans chacun des champs de recherche, et aussi qu’ils reconnaissent volontiers, de façon générale, la compétence des autres chercheurs qui s’illustrent dans leurs domaines respectifs. Il existe bien un monde unique de la recherche et il y a une signification véritable à considérer l’unité globale des objets qui y sont visés et constitués. 

             Cette situation de la recherche scientifique peut être mise en parallèle avec celle de la conscience individuelle. On pourrait également dire que l’unité des différentes fonctions de la conscience fait problème. On voit mal, par exemple, comment la synthèse se fait entre les différentes voies afférentes, soit les données de la vue, de l’ouïe, du toucher, etc. Toutefois, comme dans le cas de la science, si certaines données en contredisent d’autres, il doit y avoir une erreur à corriger. Un seul monde réel est nécessairement impliqué sous la multiplicité presque innombrable des voies d’afférence. La conscience suppose donc immanquablement un arbitrage unique, capable de décider s’il faut donner préséance à l’un ou l’autre des types de sensations, à l’une ou l’autre des interprétations en ce qui concerne le monde réel environnant. 

             Daniel Dennett, comme d’autres chercheurs cognitivistes, nie l’existence d’un endroit particulier du cerveau où seraient collectées et unifiées toutes les informations. Ainsi il se sert de la supposition, qu’il juge dépassée, de Descartes selon laquelle la glande pinéale correspondrait à ce lieu précis du cerveau humain où s’effectuerait la synthèse. Il oppose son modèle des « Versions multiples » au « Théâtre cartésien[3] ». 

              Pour étayer sa position, Dennett utilise une analogie semblable à celle de Marvin Minsky[4]. Celui-ci a décrit de façon détaillée le fonctionnement de l’esprit en faisant un parallèle avec le fonctionnement d’une grande société humaine. Dennett reprend cette analogie à son compte et se sert notamment de l’industrie de l’édition, incluant la production de livres ou de revues pour illustrer la façon dont l’information est traitée. Dennett utilise les images des « salles de rédaction » et de la « révision éditoriale » pour expliquer comment les perceptions sont traitées par le cerveau, tout en l’interprétant d’après le modèle des Versions multiples.  

             Ce processus cérébral est évidemment d’une grande complexité, mais on peut en décrire certains aspects de façon simple. Les entrées sensorielles, en plus des autres formes d’activités mentales, sont traitées par des processus parallèles d’interprétation. Il y a, selon la métaphore de Dennett, une « révision éditoriale » continue. Il décrit ainsi le cas du traitement d’informations visuelles. On sait que les yeux sont très mobiles. Ils ne doivent apparemment pas demeurer fixes pendant plus d’une fraction de seconde avant de changer de position. Environ cinq fois par seconde ils se meuvent à l’intérieur d’un champ visuel donné, qui peut être par exemple la page d’un texte écrit. On a remarqué qu’en cas de conflit entre l’édition des yeux et celle des oreilles, celle des yeux l’emporte sur l’autre au moins dans certains cas. Il y aurait donc une sorte de hiérarchie. Dennett compare ce flux de contenu à celui de multiples « versions » de fragments narratifs, que le sujet peut retenir par la suite. Il insiste sur un point, qui est que l’information parvient et est traitée dans plusieurs endroits du cerveau à la fois.  

             « Il n’existe pas, écrit-il, de point unique dans le cerveau en lequel toute l’information arrive […]. L’idée qu’il existerait un centre spécial dans le cerveau est la plus mauvaise et la plus tenace de toutes les idées […] au sujet de la conscience […] le modèle des Versions multiples évite l’erreur si tentante qui consiste à supposer qu’il doit y avoir un récit unique (la version « finale » et « publiée » pourrait-on dire) qui soit canonique — et qui soit le flux réel de la conscience du sujet […]. Rompre avec cette habitude naturelle et confortable pour en venir à considérer le modèle des Versions multiples comme un rival plausible prendra du temps et demandera des efforts qui seront loin d’être faciles[5]. » 

              Dennett poursuit en développant certaines conséquences de son modèle de la conscience. Il s’attache, par exemple, à expliquer comment les mécanismes du cerveau effectuent de la censure et des déformations[6]

              Il est assez frappant qu’au lieu de décrire des cas de désinformation, Dennett n’essaie pas d’expliquer au moyen de son modèle le fonctionnement d’une société dans laquelle la pensée scientifique existe et progresse. Son modèle analogique est pourtant des plus appropriés à faire saisir comment l’unité peut malgré tout s’établir dans la conscience. Ce qu’il faut ici retenir de sa façon d’envisager la conscience n’est pas exactement qu’il s’en dégage l’absence d’unité. En fait, la conscience a une unité qui s’effectue sans hiérarchie claire. De même que, dans le cas de ‘industrie de l’édition scientifique ou de la recherche en général, où les publications qui font autorité ne sont pas déterminée par un centre planétaire de décision, l’unité de la conscience individuelle apparaît comme résultant d’une interprétation complexe de ce que le sujet conscient peut conclure en général concernant ce qu’il pense ou ce qu’il doit penser, et de ce qu’il en retient de plus essentiel. De même que, dans le cas de l’édition, où la sélection s’effectue mais sans critères clairs et avec une part importante laissée au hasard, l’unité de la conscience implique une sélection approximative et non dépourvue d’aléas. 

              La situation d’aspect diffus de la conscience dans l’organe cérébral correspond assez bien à celle de l’institution de la science telle qu’elle s’incarne dans l’ensemble de la société humaine globale. Il y a bien une sorte d’unité qui s’en dégage, mais une unité qu’on ne pourrait facilement interpréter étant donné les désaccords qu’entretiennent les chercheurs entre eux quant à l’importance respective des théories sur la nature ou sur le réel en général. Où est donc cette unité ? Elle est en fait constituée de plusieurs centres, qui se reconnaissent entre eux, tels que les centres de recherche, les grandes universités, les maisons d’édition reconnues de façon particulière. L’unité est une tendance plutôt qu’un fait. De nouveaux centres peuvent encore émerger ; il leur suffirait d’être reconnus par les autres, ceux qui sont déjà établis.  

             On peut donc concevoir plusieurs points de ressemblance entre les fonctions cérébrales et les secteurs d’activité d’une société planétaire[7]. L’analogie semble fonctionner en particulier lorsqu’on compare la conscience cognitive, au niveau individuel, et les institutions de recherche, au niveau socio-planétaire. Les processus d’apprentissage et d’acquisition de connaissance correspondent à la façon dont la société globale actuelle se développe elle-même dans l’histoire. Il est même assez frappant de constater que la meilleure comparaison individuelle avec l’humanité actuelle est celle du jeune enfant. En somme, l’humanité actuelle serait en train de connaître une phase de développement rapide à tous points de vue et, particulièrement, sur le plan intellectuel, tout comme un très jeune enfant[8].


[1] Ainsi que John C. Eccles l’a décrite, cette opération « s’accomplit dans l’expérience consciente qui a lieu comme par magie dès que nous ouvrons les yeux et qui évolue d’un moment à l’autre en synchronisme apparent avec ce qui frappe l’œil » (John C. Eccles, Évolution du cerveau et création de la conscience, op. cit., p. 234).

[2] Elle servirait, selon Eccles, à donner à l’animal « une expérience de ce qu’est l’ensemble d’une situation » (ibid.).

[3] Daniel Dennett, La conscience expliquée, op. cit., chapitre 4. C’est dans son Traité de l’homme (Paris, 1664) que Descartes a proposé la glande pinéale comme le lieu précis de la conscience. D’autres lieux du cerveau ont été depuis proposés pour la même fonction, notamment certains endroits des lobes frontaux. Dennett rejette toutes ces hypothèses.

[4] Marvin Minsky, The Society of Mind, New York, Simon and Schuster, 1985 (traduction française: Paris, Inter Éditions, 1990).

[5] Daniel Dennett, op. cit., p. 146-149.

[6] Dennett mentionne ainsi ce qu’il appelle le « mécanisme stalinien », qui censure, et le « mécanisme orwellien », qui refait l’histoire en la faussant (ibid., p. 152-156). On peut d’ailleurs les voir comme des fonctions utiles de protection et de survie qui sont compatibles avec la sélection darwinienne.

[7] J’ai moi-même publié un livre où j’ai développé ce type d’analogie, dont certains détails sont inspirés notamment de Marvin Minsky et de Pierre Teilhard de Chardin (cf. Y. Provençal, The Mind of Society, New York, Gordon and Breach, 1998).

[8] On peut suggérer assez bien, en se basant sur les stades Piaget, qu’il existe une correspondance détaillée entre l’humanité actuelle et le jeune enfant âgé d’environ 18 mois (cf. The Mind of Society, op. cit., chapitre 8).