Depuis Descartes et les cartésiens, on a souvent prétendu que l’esprit était clair et transparent pour lui-même, qu’il ne pouvait se tromper sur ses propres états. Il n’y aurait aucune différence entre la réalité et ce qui lui apparaît. Par exemple, je ne pourrais me tromper si je disais quelque chose comme : « Cet objet m’est apparu de couleur rouge » et il serait insensé de dire : « J’ai eu l’impression que j’éprouvais une douleur pénible, mais je me suis trompé ». Tout jugement introspectif serait nécessairement vrai. Il s’agira ici de montrer que ce type de prétention est erroné mais qu’il comporte néanmoins un élément de vérité.  

Arguments contre l’infaillibilité de l’esprit

Paul M. Churchland a avancé plusieurs arguments contre la prétention d’infaillibilité de l’esprit. Il donne l’exemple du goût du sorbet à la lime que, lors de tests à l’aveugle, on confond souvent avec le goût du sorbet à l’orange. Ceux qui passent ce test sont souvent surpris du résultat. « Les erreurs de ce type, écrit-il, sont appelées effets d’attente  [expectation effects]  et elles sont typiques de la perception en général. Il est évident qu’elles se retrouvent tout aussi bien dans l’introspection ». Toujours selon Churchland, nous en savons trop peu sur le mécanisme d’introspection pour prétendre qu’il n’y a aucun intermédiaire entre la sensation et le jugement porté sur elle ; toute perception implique une interprétation spéculative ; les états mentaux sont « théoriques »[1]

Dans maintes situations, en effet, on peut facilement se tromper en tentant de décrire et de comprendre ce qu’on a ressenti. Un enfant, par exemple, n’est-il pas susceptible de se tromper de la sorte ? Ne peut-il pas interpréter de façon tout à fait incorrecte ce qu’il ressent, surtout s’il est très jeune ? N’en va-t-il pas de même pour toute personne qui ressent une nouvelle sorte de sensation ? Plus généralement, nous pouvons croire que toute personne se trouve dans une situation semblable dès qu’elle éprouve un sentiment (ou une émotion) complexe à interpréter du fait qu’il se présente comme un mélange inhabituel d’impressions. Ce mélange de sensations peut comporter à la fois des sensations agréables et des sensations désagréables, ou des impressions de réalité et des impressions d’irréalité. Ce peut être encore, à l’égard d’une croyance, un mélange d’impressions de vraisemblance et d’impressions d’invraisemblance[2]. Et, en somme, il n’y a pas une très grande différence entre l’enfant et l’adulte sur ce point. En acquérant plus d’expérience, tout adulte est susceptible de revenir sur un fait gardé en mémoire et de trouver que son interprétation antérieure était fausse ou incomplète. 

            Pourtant il y a bien un élément de vérité dans cette notion d’infaillibilité. Si on peut facilement se tromper dans l’interprétation d’un sentiment ou d’une émotion, on ne peut par contre se tromper sur la réalité elle-même de la sensation. Plus précisément, on ne peut se tromper si, à un certain moment, on croit ressentir effectivement quelque chose, même si on ignore tout de cette chose.  

Toutefois, s’il s’agit d’une impression qu’on a effectivement ressentie dans le passé, alors c’est plus compliqué parce qu’on doit dans ce cas faire appel au principe de réalité. On peut sans doute considérer que l’impression présente permet de reconnaître l’impression passée comme telle, mais elle permet aussi bien de réviser la réalité de cette dernière. C’est pourquoi le principe de réalité est nécessaire. Dans le cas de l’événement passé, il ne s’agit donc pas proprement d’infaillibilité mais de l’application volontaire d’un principe. On ne peut en droit se tromper sur le fait qu’on pose la réalité effective d’un événement passé, si on le pose au présent, concernant son passé. Cependant on demeure très susceptible de se tromper sur les qualités ou l’interprétation de l’impression elle-même. 

L’effectivité est un concept qui ne doit pas être confondu avec la notion d’un donné pur. Le donné peut d’ailleurs être envisagé comme un donné potentiel aussi bien que comme un donné effectif. C’est pourquoi on peut toujours se tromper sur le donné, sur le fait qu’il y en ait un réellement et sur ses caractéristiques.  

L’effectivité ne doit pas, non plus, être identifiée à la subjectivité. L’effectivité se trouve bien sûr impliquée dans l’impression subjective de l’humain lorsque celle-ci est effective plutôt que potentielle. Elle est plus générale que la subjectivité. Non seulement elle se retrouve aussi bien dans la conscience animale, mais elle se retrouve en outre dans les événements physiques en général. L’infaillibilité qui concerne l’effectivité de la conscience humaine ne peut donc à elle seule fonder l’idée du moi. On peut même considérer l’effectivité de la conscience comme un de ses aspects objectifs puisqu’elle se trouve exprimée déjà, même si c’est implicitement, à la base même de la science actuelle. 

L’élément d’infaillibilité de la conscience a un caractère difficilement saisissable. Cela expliquerait pourquoi on aura cru que l’infaillibilité touchait l’ensemble de la sensation et, particulièrement, ses qualités. Cela, ajouté au fait que l’individu possède un accès exclusif à ses propres sensations, peut expliquer le caractère très répandu de la méprise sur l’infaillibilité.

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[1] Paul M. Churchland, Matter and Consciousness. A Contemporary Introduction to the Philosophy of Mind, Cambridge (Massachusetts), The MIT Press, 1984, p. 75-79 (les italiques sont de Churchland).

[2] De même, une personne peut, dans certaines situations, passer facilement des pleurs au rire, tout comme de l’expression consacrée du « rire aux larmes ». Sur un autre plan, on sait que la foi la plus profonde peut aller de pair avec une forte impression d’absurdité, ainsi que le dit la fameuse parole, d’ailleurs inexactement rapportée, de Tertullien (De carne Christi) : « Credo quia absurdum » (« Je crois parce que c’est absurde »). Il semble qu’il ait voulu dire simplement que la foi n’a pas besoin de preuve, mais cela n’infirme pas ce qui est dit ci-dessus sur la foi ; il est tout de même remarquable qu’on ait pu se tromper de la sorte sur le sens du mot de Tertullien.