D’après certaines conceptions philosophiques qu’on peut situer dans la descendance de l’idéalisme cartésianisme, le sujet rationnel constitue le réel à partir de sa pensée. La conscience y est décrite comme posant le réel. Une telle perspective peut s’adapter aux conceptions de la science actuelle, mais elle ne semble pas des plus répandues chez les scientifiques. Dans le domaine des sciences cognitives, on ne décrit guère la conscience de cette façon.  

            La plupart des chercheurs reconnus considèrent que la conscience ne constitue pas ce qui est réel, mais qu’elle se ramène au contraire à un ensemble d’états ou de processus matériels. On a d’ailleurs mis en évidence les illusions que le sujet entretient en ce qui concerne sa capacité d’échapper librement aux déterminants psychiques. La mémoire et la perception sont susceptibles de déformer la réalité sans que le sujet n’en prenne conscience. On a montré que la plus grande partie des processus psychiques s’effectuent hors de la conscience que le sujet peut en prendre. Cela est admis de façon générale, en tenant compte aussi bien des situations dans lesquelles le sujet a le plus l’impression d’être rationnel et de dominer la matière, comme par exemple lorsqu’il décrit ce qu’il voit, lorsqu’il s’efforce de rassembler ses souvenirs ou lorsqu’il lit, rédige un texte ou discute avec d’autres sujets. Même lorsqu’il s’appuie sur une collectivité rassemblant de nombreux humains, le sujet pose des jugements souvent déterminés par des préjugés, des dogmes ou des idéologies.  

            La science actuelle peut en outre servir de base à une description matérialiste du sujet humain. Celui-ci peut légitimement être décrit comme un organisme matériel dont les états et les processus internes sont déterminés par les lois de base1. L’application du principe de cohérence (voir section 1.4) permet de préciser en outre que les états des chercheurs doivent eux-mêmes être descriptibles de façon consistante avec ce déterminisme matériel. Aussi, les motivations réelles du sujet ne sont pas les causes de ses actions et de ce qu’il découvre et conçoit, mais elles sont elles-mêmes des sous-produits cohérents des représentations scientifiques de ce qu’il découvre et de ce qu’il conçoit. On peut considérer ces motivations comme des conditions initiales directionnelles2 qui, avec une probabilité appréciable, s’accompagnent de découvertes et d’entreprises nouvelles. Il est donc également légitime et cohérent de décrire les représentations scientifiques comme des sous-produits de l’évolution globale de l’Univers.  

            En somme, nous pouvons nous considérer comme constituant le réel à la condition de nous comprendre en même temps comme un potentiel réel de développement, lui-même étant inscrit dans le potentiel global d’un Univers ontologique qui se développe vers une compréhension progressive et cohérente de lui-même. Il n’y a pas là plus de contradiction que dans le cas de la représentation progressive de soi et du monde qu’un jeune enfant se constitue. Nous pouvons conclure que nous constituons, sinon tout le réel, du moins du réel, c’est-à-dire une partie du réel, en même temps que le réel global nous constitue en tant que conscience (balbutiante) de lui-même.

1 Rappelons que le mot « déterminé » est pris ici dans le sens du déterminisme probabiliste qui est conforme aux lois de la mécanique quantique. 1

2 Voir la section 1.3.1, où nous avons vu comment le génome constitue une telle condition initiale directionnelle pour le développement d’un embryon. 2