L’une des questions les plus importantes de la philosophie de l’esprit est celle de l’existence de la conscience. On peut joindre à cette question la sous-question de l’existence d’autrui. Une autre question non encore résolue et qui intéresse l’ensemble des sciences cognitives est celle de la localisation de la conscience dans le cerveau. Existe-t-il une telle localisation et, si oui, laquelle ? 

            Notre méthode consiste à poser l’existence d’événements effectifs sur la base du principe de réalité qui a été énoncé de façon générale (section 3.7). D’après l’énoncé de ce principe, les événements du trajet effectif  du système envisagé doivent être considérés comme des événements effectifs. Les événements passés situés sur le trajet sont donc effectifs, tout comme l’événement présent.  

            Psychologiquement, l’individu peut facilement avoir l’impression d’être au centre de l’Univers. Ou encore il croirait spontanément que, par sa conscience, il englobe tout l’Univers. Il pourrait également croire que seule sa propre conscience présente est réellement effective. Il est difficile, voire impossible, de réfuter de telles impressions sur une base simplement logique. C’est au moyen de présupposés jouant le rôle de postulats, explicites ou non, qu’on les surmonte en général. Le principe de réalité peut être vu comme un postulat de ce type. Il permet de dépasser plusieurs impressions fausses, de diverses natures, sur la conscience. Par exemple, il permet de rejeter certaines perspectives idéalistes selon lesquelles l’esprit animé par la raison pouvait « constituer » le réel ou le fondement du réel. 

            Les scientifiques se trouvent à utiliser implicitement un tel principe de réalité. Ils l’utilisent, bien sûr, d’abord en tant qu’humains en relation avec d’autres humains. Puis ils l’utilisent en tant que scientifiques visant « objectivement » leur objet d’étude. En tant que scientifiques dont le discours porte sur une partie de la réalité, ils se trouvent à poser implicitement un postulat d’unicité du réel, ce qui a pour effet de donner un statut particulier de réalité à l’un des trajets de l’Univers, les autres trajets possibles étant écartés par le fait même[1].  

            Comment faire pour savoir que nos représentations sont véritablement fidèles à la réalité ? Nous pouvons nous inspirer de la méthode scientifique pour répondre à ce problème de fond. Il nous faut alors un critère de vérité[2]. À défaut de posséder le critère permettant de connaître la vérité, nous pouvons du moins tenter de savoir si nous progressons vers la vérité. Il semble que le meilleur critère en ce sens soit la fécondité de nos hypothèses ou de nos théories, c’est-à-dire leur capacité de nous faire découvrir de nouveaux phénomènes et de faire progresser notre conviction — ou, à tout le moins, notre sentiment (supercollectif) —, de comprendre davantage la nature. Cependant le problème de la représentation rebondit d’une certaine façon dans notre conviction, et même notre sentiment, dans cette réponse à la question du critère de vérité. 

            On sait bien qu’une conviction, même partagée, de compréhension n’équivaut pas à la compréhension. Il faudrait donc un autre critère pour valider ce premier critère, et puis encore un autre, etc.[3] ? Notre réponse consiste à souligner un aspect essentiel du même principe de réalité, que nous avons posé d’abord. Il s’agit de sa qualité de postulat, c’est-à-dire d’une demande qui, à ce titre, ne se veut pas du tout une démonstration complète de l’existence d’une réalité extérieure. Car c’est lorsqu’on veut une fois pour toute la démonstration complète de la vérité d’une proposition que le problème de la régression à l’infini est susceptible de se présenter. Ce n’est pas lorsqu’on pose une définition, une hypothèse ou encore un principe puisque ceux-ci sont expressément posés et non démontrés. Or, nous posons en principe que la réalité existe et qu’elle existe d’après ce qu’énonce le principe.  

L’idéalisme subjectif

            Le dicton « tout ce qui existe, existe en tant que perçu ou en tant que percevant » est inspiré des idées de George Berkeley[4]. L’argument le plus fort invoqué par ce philosophe théologien est qu’on ne peut pas prouver rigoureusement l’existence de ce qu’on ne perçoit pas.

           Une variante de l’énoncé berkeleyen serait par exemple : « tout ce qui existe, existe en tant que perceptible », ce qui pourrait alors inclure les objets anciens ou trop lointains pour être perçus. Il est facile d’être d’accord avec cet énoncé davantage qu’avec celui du dicton ci-dessus puisqu’on peut croire qu’il n’y a qu’une très petite partie de ce qui est en principe observable qui a été effectivement observé. Précisément les scientifiques admettent l’existence effective d’un long passé d’environ 14 milliards d’années. Pourtant l’existence effective de l’Univers dans le passé ne va pas de soi. D’après la mécanique quantique, en effet, l’Univers aurait très bien pu n’exister que sous la forme d’un gigantesque paquet d’onde de probabilité jusqu’au moment où une observation effective aurait été faite et ce ne serait qu’à partir de ce moment que l’on pourrait parler d’une réalité effective[5].

            D’après notre principe de réalité, tout ce qui existe effectivement existe en tant que posé comme effectif. L’argument avancé par Berkeley devient ici que, sur la base de la science actuelle, il est impossible de prouver rigoureusement (au moyen d’une démonstration ou d’une observation) qu’un état du graphe du potentiel réel de l’Univers constitue une réalité effective, à l’exception de l’état présent, qui n’est lui-même effectif que par définition ou par l’observation effective.

 

[1] L’application scientifique du principe de réalité a été expliqué à la section 3.7.

[2] Ce problème a d’abord été posé par John Locke dans son Essai sur l’entendement humain (1690). Celui-ci l’a formulé en termes d’ « idées » plutôt que de représentations.

[3] C’est une autre façon de poser le problème, lui aussi classique, de « l’homoncule », qu’on peut énoncer ainsi : si les idées forment des représentations, ne faut-il pas qu’il y ait un homoncule à l’intérieur de nous qui les comprend, puis encore un autre homoncule plus petit comprenant les représentations du premier, ainsi de suite ?

[4] George Berkeley, Trois dialogues entre Hylas et Philonous (1713). Berkeley distingue à cet égard entre un esprit, pour qui être c’est percevoir, et un objet matériel, pour lequel être, c’est être perçu.

[5] On se réfère ici à l’interprétation orthodoxe de la mécanique quantique telle qu’elle a été comprise, notamment, par John von Neumann et Eugen Wigner, puis critiquée par exemple par Erwin Schrödinger ou Murray Gell-Mann (cf. le chapitre 3).