Le modèle symbolique de l’esprit selon Jerry Fodor consiste à tenter de comprendre la pensée en se basant sur le fonctionnement de l’ordinateur. La pensée jouerait le rôle d’un logiciel (software), alors que le cerveau serait l’équivalent d’une machine (hardware)[1]. En fait, la conscience fonctionnelle est susceptible d’être expliquée ainsi puisque le fonctionnement d’un ordinateur comporte une programmation qu’on peut assimiler à une structure mathématique définissant des potentialités réelles. Celles-ci peuvent par la suite être assimilées à des fonctions diverses. En outre, ce modèle permet de relier le monde abstrait des intentions à l’organe matériel du cerveau. Il est douteux toutefois que la pensée puisse se réduire à un processus de traitement de l’information. La pensée ne consiste pas seulement à trouver des moyens profitables à la survie ou à la reproduction, ni à s’ingénier à durer et à se répandre. Elle consiste au moins autant à connaître et à comprendre et, particulièrement, à se comprendre elle-même et à comprendre la réalité. La pensée humaine s’est développée de façon remarquable dans la direction de la connaissance pure et de l’art le plus gratuit. Une pensée qui ne serait que fonctionnelle ne perdrait-elle pas sa signification la plus profonde ? 

            Cela nous amène à la question de la gratuité de la conscience (ou conscience effective). Celle-ci n’est-elle qu’un épiphénomène ? Ou encore, les représentations conscientes ne sont-elles que des épiphénomènes, sans aucune espèce de fonction utile ?  

            Considérons d’abord les représentations. Par définition, en psychologie, une représentation est un ensemble de connaissances ou de croyances, encodées en mémoire et que l’on peut extraire et manipuler mentalement. Elle consiste en un ensemble d’informations, de sentiments ou d’images rattachés à un être général ou particulier tel que la représentation de sa mère ou d’un coucher de soleil[2]. Nos représentations personnelles semblent constituer notre univers mental. Ainsi nos souvenirs ou nos idées au sens le plus général sont des représentations, certaines idées étant des images concrètes ou abstraites. Par exemple, l’image d’une gousse d’ail, d’un nuage de beau temps ou une idée personnelle de la richesse peuvent figurer dans nos représentations personnelles. Deux thèses s’affrontent sur leur signification. Selon l’une, les représentations sont des outils essentiels pour notre compréhension du monde et pour orienter nos actions. Selon l’autre, elles ne sont que des épiphénomènes, qui ne jouent aucun rôle réel dans nos processus cérébraux[3]

            Les représentations peuvent être individuelles, collectives ou supercollectives. Ainsi une représentation collective est partagée par un groupe humain (groupe religieux, nation, peuple, etc.[4]). Par définition, une représentation supercollective est en principe reconnue, ou tend à être en principe reconnue, par tous les groupes humains existant à une certaine époque. Ainsi, les concepts scientifiques peuvent être considérés comme des représentations supercollectives. Les représentations, y compris les représentations scientifiques, peuvent être décrites comme des impressions qui sont à la fois fonctionnelles et effectives. Le caractère réducteur du fonctionnalisme réside en ce que celui-ci néglige la réalité effective des représentations.  

            C’est pourquoi, d’ailleurs, on a pu supposer que les fonctions liées aux phénomènes mentaux, y compris les représentations, sont indépendantes du support matériel[5]. Comme dans le cas de la sélection naturelle dans la théorie de l’évolution biologique, ces phénomènes mentaux étaient prévus par le déterminisme en droit des lois de base combiné aux conditions initiales de l’Univers[6]. Ces fonctions envisagées comme des contraintes logiques sont incluses dans l’ensemble des conditions permettant de déterminer le graphe du potentiel réel de l’Univers. Elles sont donc tout à fait indépendantes des processus de type physico-cognitif.  

            Nous verrons que la conscience effective, à la différence de la conscience fonctionnelle comme telle, relève directement de ces processus physico-cognitifs et que cela explique très bien leur apparente épiphénoménalité. La conscience effective n’est pas pour autant épiphénoménale.  À cet égard, son statut de réalité est similaire à celui du moment présent, du passé effectif et du futur potentiel. Il ne s’agit pas d’illusions et ce, même s’ils n’ont comme tels aucune fonction utile.


[1] Jerry Fodor a développé une telle analogie dans son livre The Language of Thought, Scranton, Pennsylvanie, Crowell (éd.), 1975.

[2] Cette définition est tirée de l’article de Jean-François Dortier, « L’univers des représentations », dans Sciences Humaines, n0 128, juin 2002. Cet article a reparu dans le livre de J.-F. Dortier, Le cerveau et la pensée, op. cit., p. 417.

[3] La thèse du caractère épiphénoménal des représentations, qui a dominé pendant un certain temps chez les cognitivistes actuels, a été défendue d’abord, dans les années 1980, par Jerry Fodor et Zenon W Pylyshyn. Elle est maintenant controversée.

[4] Plus précisément, un groupe humain peut être pris ici au sens d’une culture morale, c’est-à-dire un groupe d’appartenance, le groupe fait l’objet d’un sentiment d’appartenance prioritaire de la part de ses membres, lesquels veulent s’identifier à ce groupe en particulier. Il peut être de toute nature, soit religieux, idéologique, national, etc. Le lecteur trouvera des explications sur le concept de culture morale, en particulier, dans mes ouvrages Projet respect. Critique de la morale et des mœurs politiques (Québec, Presses Inter Universitaires, 2000) et La diabolisation. Une pédagogie de l’éthique (Québec, Presses Inter Universitaires, 2007).

[5] Cela découle de l’interprétation fonctionnaliste de Jerry Fodor.

[6] Affirmer que ces contraintes étaient prévues par les lois de base combinées aux conditions initiales de l’Univers ne signifie pas que ces contraintes se déduisent des lois de base. À cet égard, leur statut est semblable à celui du code génétique. Celui-ci n’est pas déductible des lois de base, mais des lois de base combinées aux conditions initiales (de l’Univers ou de la biosphère terrestre). En d’autres termes, ces contraintes sont compatibles avec les lois de base, sans être impliquées de façon nécessaire par elles. Leur possibilité réelle était seule nécessaire.