Cette tendance réductrice peut prendre diverses formes. L’une d’elles consiste à se donner comme objectif d’expliquer la conscience en recensant toutes ses fonctions. Il s’agit-là d’une attitude biologisante, qui serait sans doute valable dans le cas de la plupart des formes de vie. La conscience apparaît, en effet, dans l’évolution biologique comme un ensemble de fonctions utiles à la survie ou à la reproduction. Avoir conscience de son environnement n’a pu être que d’une grande profitabilité. Dans le cas de l’humain, toutefois, rien n’indique que l’on puisse recenser de la sorte toutes les fonctions possibles de son système nerveux et, en particulier, de son cerveau.  

            Ainsi, d’après le fonctionnalisme, il suffirait de fabriquer un système qui reproduise la structure fonctionnelle du système cognitif des êtres humains actuels pour que toutes les propriétés mentales humaines soient elles-mêmes reproduites. Par exemple, cette machine serait capable de goûter les vins avec autant de sensibilité et de précision qu’un humain ; elle en reproduirait toutes les propriétés mentales, y compris le plaisir : elle ferait strictement la même chose1.  

Il existe toutefois des raisons de croire que la fabrication d’un tel système expert est invraisemblable et ce, même si on suppose de grands progrès technologiques dans cette voie. L’être humain a démontré, au cours de la préhistoire puis de l’histoire, qu’il possédait un potentiel réel plus que considérable dans tous les domaines connus d’activité, tels que les techniques, la production de chef-d’oeuvres artistiques ou littéraires, la conception de systèmes philosophiques, de théories scientifiques, etc. Ce potentiel réel est devenu peu à peu effectif au cours des millénaires, si bien que de nos jours nous sommes les héritiers d’une immense richesse. L’œnologie apparaît aujourd’hui comme l’un des produits de cet héritage. Le contenu du potentiel humain réel tel que nous le connaissons aujourd’hui était évidemment en grande partie inconnu dans le passé. Le connaissons-nous mieux maintenant ? Certes, nous pouvons témoigner de ce qu’il a révélé jusqu’à aujourd’hui, mais en ce qui concerne l’avenir, que révélera-t-il encore ? Nous pouvons répondre en partie à de telles questions, mais il y a fort à parier que c’est en petite partie. Car, à toutes les époques antérieures, celles de la préhistoire, puis l’Antiquité, le Moyen Âge, la Renaissance, l’époque classique, les débuts de la modernité, la modernité du XXe siècle, jusqu’à notre modernité actuelle, l’humain a été tout à fait incapable de prévoir ce qui l’attendait encore, de prévoir ce qu’il serait encore capable de découvrir et d’inventer2. Nous avons actuellement toutes les raisons de croire que le potentiel réel de l’humain n’a pas encore révélé toutes ses richesses, étant donné les progrès récents de la technologie et, en particulier, la technologie des communications et de l’informatique.  

            Si tel est le cas, que signifieraient les prétentions du fonctionnalisme actuel ? À quelle époque de l’histoire aurait-on pu tenter de recenser l’ensemble des fonctions de l’intellect humain y compris celles qui n’allaient se révéler que plus tard ? Nous ne sommes pas même en mesure d’apprécier à sa valeur le potentiel humain réel qui pourra être développé au cours des prochaines années. Que dire du potentiel que l’humain sera en mesure de développer par la suite dans n’importe quel des domaines de recherche que ce soit et ce, pendant les siècles à venir3 ?

1 Cf. Daniel Dennett, La conscience expliquée, op. cit., p. 47. L’exemple de la machine taste-vin est de Dennett. 1

2 Certes des auteurs comme Jules Verne ou Herbert George Wells ont su anticiper certains des développements à venir en ce qui concerne la technique ou l’organisation de la société, mais ils ne l’ont fait en général qu’en partie et à partir de ce qui se laissait déjà pressentir à leur époque. Ils n’ont pas prévu tous les développements importants de la créativité humaine dans les arts, les théories scientifiques et beaucoup d’autres aspects importants du monde d’aujourd’hui, incluant par exemple les théories scientifiques comme la relativité et la mécanique quantique, l’invention et l’expansion de l’Internet ou la mondialisation de la démocratie et des droits humains. 2

3 L’argument du caractère tout à fait hors norme du potentiel humain réel sera développé dans le chapitre 7, « Le potentiel humain ». 3