L’expérience de Marie est une expérience de pensée bien connue par les chercheurs en sciences cognitives et, en particulier, par les philosophes de l’esprit. On suppose l’existence d’une personne dénommée Marie (ou Mary) qui, ayant toujours vécu dans un milieu incolore, n’a jamais personnellement pu voir qu’en noir et blanc. Marie connaît toutefois tout ce qu’il y a à connaître sur la physique et sur la neurophysiologie. Elle sait donc que les couleurs existent et elle connaît d’un point de vue scientifique la façon dont on en fait normalement l’expérience. Mais il y a là un problème. Si, en effet, un jour sa situation se trouve changée et qu’elle parvient à faire pour la première fois de sa vie des expériences en couleurs, aura-t-elle appris quelque chose de plus ? Si oui, quoi ? De quelle sorte d’information s’agit-il ? S’agit-il d’une information pertinente à la science ? 

            Cette expérience de pensée a été imaginée par Frank Jackson en 1982 afin de montrer qu’un élément de subjectivité est irréductible à toute approche objective ou matérialiste lorsqu’il s’agit de comprendre la conscience cognitive1. La formulation de l’expérience de pensée telle qu’elle a été d’abord décrite par Jackson sera ici modifiée afin de mettre en relief les aspects qui sont pertinents d’après le modèle du potentiel réel. 

            Nous supposerons que Marie connaît les lois de base de l’Univers. En particulier, elle connaît bien les lois de la mécanique quantique et elle sait en outre comment en tirer tous les enseignements pour la compréhension des phénomènes de couleurs et même des phénomènes de perception des couleurs. Une telle exigence est encore plus difficile à réaliser, sans doute, que dans le cas de la Marie originale. Marie serait une sorte de super-scientifique comme il n’en existe pas. Il résulte en effet de nos suppositions que cette personne possède la connaissance complète du graphe du potentiel réel de l’Univers. Elle connaît donc les différents trajets futurs réellement possibles, et leurs probabilités respectives. Or, même si tel était le cas, il manquerait quelque chose de précisément identifiable à son savoir. Il lui manquerait la connaissance de certains effets physico-cognitifs, soit ceux qui sont liés à la perception directe et effective des couleurs.  

            Nous voilà au cœur du problème. La nature de ce qui manque à l’expérience de Marie n’est jamais mentionnée comme telle dans l’état actuel de la science. Bien que les effets physico-cognitifs soient utilisés nécessairement dans leur pratique, les scientifiques en général n’ont pas encore développé de connaissance conceptuelle claire là-dessus. Les lacunes des connaissances de Marie demeurent quelque chose de peu pertinent du point de vue de la science actuelle. En fait, ce qui leur paraît peu pertinent est plus général que la perception effective des couleurs ou des qualités sensibles en général (les qualia). C’est l’effectivité elle-même qui ne paraît pas pertinente. Ainsi, le lieu et le moment précis de l’événement de perception ne paraissent pas pertinents au scientifique. Qu’importe que la mesure ait été prise un mardi, à 15 heures. Surtout s’il est un théoricien, le scientifique ne tient généralement pas à savoir si la mesure à été prise en telle ou telle année particulière, ou, plus généralement, par telle ou telle personne qui se trouvait à tel ou tel endroit, dans telle ou telle condition de vie (avant ou après avoir mangé, marié ou célibataire, etc.). Nous pouvons remarquer que ces éléments ne sont pas simplement subjectifs. Leur seul point commun est d’aller de pair avec l’effectivité d’un potentiel réel d’action de mesure.  

            Un événement de mesure équivaut pourtant toujours à une prise de conscience effective ou, du moins, à un événement effectif. Il faut que cela ait réellement eu lieu ou encore il faut que cela ait eu lieu à un certain moment. Bref, il faut qu’il y ait un moment présent, qui soit devenu passé (événement passé effectif) par la suite. Il faut, en bref, une caractéristique physico-cognitive. 

            Le discours scientifique ignore encore le rôle de l’effectivité comme telle. C’est quelque chose dépourvu de fonction, ce qui est bien près de dépourvu de toute réalité. Cette situation va de pair avec les problèmes d’interprétation du temps ou de la conscience. Ainsi, Einstein prétendait qu’il fallait rejeter comme illusoire la différence entre le passé, le présent et le futur. Il jugeait que la science devait s’en tenir à l’idée d’un temps purement mathématique2.  Cette position d’Einstein doit être rapprochée de son rejet de principe du probabilisme quantique, lequel aura mis en évidence le caractère incontournable du physico-cognitif. On peut voir ici que le problème posé par l’expérience de Marie est à cet égard semblable à celui auquel se sont heurtés les physiciens. 

  L’expérience des physiciens, aussi étrange que celle de Marie… 

            Il ressort de ce qui a été expliqué ci-dessus que Marie « sait » tout ce qu’il est possible de savoir sur la réalité, mais que quelque chose lui échappe tant qu’elle n’a pas effectué une certaine observation. Or, c’est à peu près dans ces mêmes termes que Niels Bohr et Werner Heisenberg ont décrit la nouvelle situation créée par la mécanique quantique. Selon Bohr et Heisenberg, en effet, l’équation de base de la mécanique quantique permet de « connaître » tout ce qu’il y a à connaître sur la réalité d’un objet physique, même si elle ne donne que la probabilité de présence de cet objet et non la position précise où il sera en fait observé3.

          Dans les sciences cognitives comme dans la physique, cette situation est celle d’un sujet qui ignore ce qu’il observera devant une réalité observable. L’expérience de Marie aboutit à un résultat comparable à celui qu’obtient le physicien, c’est-à-dire au même type de paradoxe apparent. Elle est une théoricienne qui « sait tout » sur la réalité, mais qui ignore ce qu’elle observera effectivement lorsqu’elle sera mise en présence d’une couleur. Ce qu’apprend alors Marie équivaut à ce qu’apprend le physicien théoricien lorsqu’il fait une observation particulière.  

              

Ce parallèle nous autorise à croire que ce qui est acquis par Marie lorsqu’elle fait sa première expérience de la couleur ne se réduit pas simplement à quelque chose de subjectif. De même que l’observation d’une particule que le physicien effectue procure une donnée pertinente à la science, l’observation effective de Marie devrait être considérée comme susceptible d’alimenter la science, d’une façon ou d’une autre. Elle ne connait au départ que les potentialités réelles concernant la perception des couleurs, y compris les siennes. Elle pourra apprendre par l’expérience des couleurs la façon effective dont elle réagit aux couleurs. Il se peut que ce type de donnée reste intuitif. Il est également possible que Marie soit en mesure, par ses expériences concrètes, de chiffrer ses perceptions selon ce qu’elle aura effectivement ressenti en matière de teintes ou d’efficience de ses propres organes sensoriels.

1 Franck Jackson, « Epiphenomenal qualia », Philosophical Quarterly, 32, 1982. 1

2 Cf. Albert Einstein, Œuvres choisies 5. Science, éthique, philosophie, textes choisis et présentés par Jacques Merleau-Ponty et Françoise Balibar (et al.), Paris, Seuil, CNRS, 1991, p. 155. Rudolf Carnap raconte comment Einstein aurait déclaré qu’il était sérieusement tracassé par le problème du « maintenant », parce que c’était quelque chose de « particulier à l’homme » » et qu’il y avait quelque chose d’essentiel au sujet du « maintenant » qui était justement en dehors de la science (cité par Jacques Merleau-Ponty et Françoise Balibar, et al., dans A. Einstein, ibid.). 2

3 Les physiciens Joâo L. Andrade e Silva et Georges Lochak décrivent ainsi la situation créée par la mécanique quantique aux yeux de Bohr et de Heisenberg : « un système physique est en quelque sorte sa fonction d’onde, puisqu’elle contient toutes les informations possibles sur le système » (Joâo L. Andrade e Silva et Georges Lochak, Quanta, grains et champs, Paris, Hachette, 1969, p. 178-179 ; les italiques sont des deux auteurs). En l’occurrence, ces deux auteurs voient là un problème puisque l’observation est censée apporter une donnée supplémentaire. « De quel droit, commentent-ils, pouvons-nous alors prétendre enrichir une connaissance qui était déjà maximale? » (ibid.). Selon eux, cette situation donne raison à ceux qui prétendent que la mécanique quantique est une théorie incomplète. On peut voir, toutefois, que cette théorie n’est pas plus incomplète que toute autre pourvu que, comme dans le cas de Marie, on y explicite sa dimension physico-cognitive. 3