Tout ce qui est effectivement réel se présente comme des états, ou des événements, physico-cognitifs1. La base potentielle ne peut être observée comme telle. Cependant elle comporte tout ce qui est observable. À cet égard, les êtres conscients ne différent pas essentiellement des autres systèmes réels qui existent dans l’Univers. Être conscient signifie posséder un potentiel réel de nouvelles prises de connaissance. Et, en même temps, être conscient signifie que tout ce dont on a conscience à un certain moment cesse d’être potentiel pour devenir effectif. Ce dont un sujet est effectivement conscient lui apparaît donc de façon très générale d’après l’une ou l’autre des catégories physico-cognitives. 

            Le potentiel réel en général est à considérer comme matériel, étant entendu qu’il s’agit de quelque chose qui est à la fois potentiel et réel. En ce sens, la conscience peut être vue comme pleinement matérielle. Cependant le langage ordinaire ne permet guère de l’exprimer que de façon confuse. L’objet matériel est décrit couramment comme une substance douée de propriétés physiques. Le caractère potentiel de cette chose réelle est exprimé ici par le mot « doué », qui signifie « réellement capable de manifester ces propriétés physiques ». Il est naturel de confondre l’aspect potentiel d’un objet avec son aspect effectif. On se le figure très habituellement comme si on l’observait effectivement du seul fait d’y penser. C’est pourquoi on tend spontanément à croire qu’il n’y a aucune différence réelle entre un objet qu’on n’observe pas et le même objet tel qu’on peut l’observer. On considère qu’il est tout aussi réel, qu’on soit ou non en train de l’observer. Ce n’est pas faux dans la mesure où le potentiel réel de l’objet comporte à peu près les mêmes potentialités de façon continue dans le temps. Et c’est pourquoi on dit bien, dans la théorie quantique, que l’onde de probabilité est physiquement réelle et qu’elle est aussi réelle à ce titre que la particule qu’on observe effectivement. Il faut comprendre que la réalité potentielle (ou à venir) de l’onde n’est pas du même type que la réalité de la particule observée. Sa réalité est une réalité potentielle ou, plutôt, un potentiel réel, ce qui équivaut à un état potentiel futur. Puis, lorsqu’elle est observée, elle est une réalité effective, ce qui équivaut qu’elle est réellement au présent. 

            Tout ce qui est énoncé ci-dessus est conforme à la position matérialiste de la réalité telle qu’on la conçoit en physique. Le matérialiste conséquent défend au moins implicitement l’idée que l’état potentiel prévu par la théorie de base est aussi réel que l’état effectif. Le concept de matière est généralement défini comme pour un potentiel réel. Un objet matériel observable est aussi matériel qu’un objet matériel observé2.  

            Tant que la mécanique quantique n’était pas encore établie comme une théorie fondamentale de la matière, il n’y avait pas de raison de distinguer entre ce qui est réellement potentiel et ce qui est effectif. La raison en est que, si aucune théorie probabiliste n’est prise en considération, le graphe du potentiel réel se réduit à un seul trajet réellement possible et que donc, dès le départ, il ne peut y avoir aucun trajet potentiel qui ne coïncide pas avec l’unique trajet a priori possible. On peut décrire le temps réel comme se réduisant lui-même à un simple axe mathématique, sans différence formelle entre le moment présent et les moments passés ou futurs. Cela signifie qu’aucune différence physique ne peut être réellement faite entre un potentiel d’événements futurs et un quelconque moment effectif, présent ou passé. Le futur est déjà tout aussi réel que le présent ou le passé, et le passé est encore tout aussi réel que le présent. En somme, le temps n’existe pas, ce qui d’ailleurs est depuis longtemps considéré comme n’étant pas en contradiction avec la rationalité3. Cependant la mécanique quantique est venu changer tout cela.

1 Rappel : L’expression physico-cognitif ne signifie pas que la matière en général relève de l’esprit, mais plutôt qu’elle est observable ou, plus généralement, connaissable. L’expression choisie a pour but de marquer le lien entre ce qui relève de l’étude de la matière (physique) et ce qui relève de l’étude du cognitif (sciences cognitives). 1

2 Le béhaviorisme, par ailleurs, relève d’un matérialisme basé sur l’observation de comportements de sujets matériels. Ainsi, par exemple, dire qu’un sujet a faim signifie que le sujet s’engage dans l’action de manger s’il est mis en présence de nourriture ou que, du moins, il tend vers une telle action. Lorsque le béhavioriste déclare que tout comportement observable est admissible, cela signifie que le comportement est admissible s’il existe un potentiel réel d’observation effective de ce comportement.  2

3 Selon Platon, ni le langage ni les relations mathématiques ne peuvent saisir le temps (Cratyle, 459d). 3